I. La Fu'-ce, par M, Paul Adam, i vol. in-ii (Ollendorffj
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qui se sont fait sentir pendant ces dix dernières années pénètrent cette œuvre bizarre et composite. Fortement engagé d'abord dans le symbolisme, et subissant quand même la tyrannie du naturalisme, M. Paul Adam s'est composé un art où la peinture brutale de la réalité s'accompagne d'on ne sait quelle métaphysique nuageuse. Il décore ses livres de titres énigmatiques et pompeux; il invente, comme tout le monde, une nouvelle formule de roman. En moins de deux ans, il passe d'un roman vaguement socialiste, le Mystère des Foules, à un roman péniblement licencieux, /'-.l/i/i^'^ de Clarisse^ à un roman militaire, la Bataille d' Uhde, Tous ces livres portent la marque de l'improvisation. Ils sont écrits sans ordre, sans mesure, d'un style violent, heurté, recherché, lâché, précieux, trivial, incorrect. L'auteur les a lancés en hâte, au hasard, sans pouvoir dégager son idée, donner forme à sa pensée, réaliser des conceptions qui n'étaient pas au point. A travers cet amas, ce mélange, cette confusion, on sentait sourdre une force obscure, qui cherchait à se faire jour, dont on pouvait craindre qu'elle ne s'allât perdre sans avoir pu se manifester clairement, et qui vient d'éclater.
C'est dans le souvenir du Directoire et de TEmpireque M. Paul Adam a trouvé le cadre où il a pu déployer ses qualités de peintre, ses dons de poète et de visionnaire. On sait assez quel mouvement
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de curiosité nous a ramenés vers les choses et les gens de cette époque. De toutes les archives, de toutes les bibliothèques, de toutes les armoires, les documents nouveaux sont sortis en liasses, en paquets, en monceaux. De tous les pavés on a vu surgir une poussée, s'épanouir une floraison de Mémoires, ceux des généraux et ceux des trou^ piers, ceux des diplomates, ceux des intrigants, Mémoires de Marbot, de Bourgogne, de Talleyrand, de Barras, de vingt autres. Profitant de ce luxe d'informations, les érudits se sont remis au travail, ont récrit Thistoire sur nouveaux frais, ont fait apparaître les figures principales sous des aspects imprévus. Donc nous nous sommes repris de goût pour les tableaux de cette période si proche de nous et déjà si lointaine. Car c'est tout juste si deux générations nous séparent de ceux qji s'en allèrent, dans un bel élan d'enthousiasme, porter d'un bout à Tautre de l'Europe l'évangile de nos idées et la gloire de nos armes; mais dans le court espace de temps qui sépare des grands-parents leurs petitsfils, combien de choses ont changé qui rendraient ce pays méconnaissable à ceux qui l'ont naguère illustré! Nous avons commencé de méditer sur des façons de vivre et des formes de société si diff^érenles de celles où s'alanguissent aujourd'hui nos courages et se paralysent nos énergies. Débilités par le souvenir de désastres récents et par le spec-
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tacle sans cesse renouvelé de divisions plus désastreuses, déprimis par des traditions d'égoïsme, amollis par l'habitude du bien-être, déséquilibrés par l'excès du développement cérébral, fatigués par l'analyse, vieillis par les déceptions et dégoûtés de nous-mêmes, nous nous plaisons à nous détourner des tristesses qui nous entourent, afin de vivre par l'imagination les heures lumineuses qui ont ensoleillé les débuts de ce siècle. C'est ainsi que, cédant au courant général, le romancier est amené à reprendre pour son compte les éléments que lui fournissent les travaux des historiens et les souvenirs des témoins. Il va les recomposer à sa manière, en combler les lacunes, en compléter les insuffisances, afin de reconstituer l'ensemble, et de susciter à nos yeux une vision totale, animée, organique, vivante. En s'enfermant dans une époque déterminée, M. Paul Adam y a gagné de contenir dans des limites plus justes ses facultés d'invention qui volontiers s'échappent en tous les sens. L'histoire lui a fourni des images précises, et Ta mis sur le chemin d'idées et de principes dont la valeur a été révélée par leur action même. Médiocrement doué pour les délicatesses de l'analyse intérieure, il n'a eu à mettre en scène que des individus peu compliqués; il a traduit m.)ins des âmes individuelles que l'âme collective d'une époque et d'un peuple. Et enfin, se mesurant à des événe-
menls et à des hommes tout prêts pour l'épopée, il a pu laisser libre carrière à une imagination qui aime à déborder la réalité pour s'élargir en symbole.
M. Paul Adam nous retrace la carrière d'un officier de fortune, Bernard Héricourt, qui, maréchal des logis à l'armée du Rhin, s'élève de grade en grade et meurt colonel des armées de l'Empire, les deux jambes emportées par un boulet. Autour de cette figure centrale, il a groupé un certain nombre de figures typiques ; le père Héricourt, rude travailleur, maître tyrannique, devenu maintenant un vieillard aveugle, dément, errant, qui désole ses enfants par d'injustes reproches, les poursuit de malédictions imméritées, et agonise dans une suprême imprécation. En établissant cette figure, l'une des mieux venues qui soient dans son livre, et qui s'y détache en un relief saisissant, M. Paul Adam s'est complu à exécuter quelque réduction bourgeoise de la tragique démence du roi Lear. Puis ce sont les sœurs de Bernard Héricourt : Aurélie, la Merveilleuse, mariée au diplomate Praxi-Blassans, femme de luxe, élégante, gracieuse, coquette, inquiétante dans sa dangereuse séduction ; Caroline, femme d'affaires, tout occupée de fournitures de farines et de fournitures de cuirs, et dont l'unique souci, au milieu des guerres, des événements politiques, des aventures privées, est de décupler l'héritage reçu.
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Et encore, sa femme, Virginie, une amoureuse, d'ailleurs assez insignifiante, ses frères aînés, les marins, mi-partis de commerçants et de pirates, son petit frère, Augustin. C'est ainsi toute une famille dont nous voyons se déroulerdevant nous les destinées, avec la complication des intérêts, le jeu des volontés, la différence et parfois l'hostilité des caractères. En la suivant dans ses fortunes diverses, dans la paix et dans la guerre, dans les salons et sur les champs de bataille, nous pénétrons peu à peu dans la vie d'alors : nous voyons comment la société s'est transformée, quel travail s'est opéré dans les esprits, quelles idées se sont peu à peu réalisées, donnant à l'époque tout entière sa physionomie, sa signification, sa place dans l'histoire.
Avoir conçu ce large plan et l'avoir dans l'ensemble heureusement réalisé, ce n'est pas un mince mérite, ni qui soit à la portée de beaucoup de gens. Nous en sommes trop convaincus, et l'estime que nous inspire le talent de Técrivaiii est trop réelle, pour que nous puissions échapper à l'obligation de formuler tout d'abord de très expresses réserves. M. Paul Adam nous a trop souvent gâté le plaisir que nous avions à le lire, il nous force à faire une trop large part à la critique : c'est ce dont nous nous plaignons. Le plus grave reproche que nous lui adressions, — et ce que nous ne pouvons lui pardonner, — c'est d'avoir semé son livre de tant de
gravelures et d'y avoir répandu d'un bout à l'autre une si écœurante odeur de libertinage. Les incongruités ne sont pas jetées seulement sur la trame du récit comme autant de déplaisantes broderies; elles semblent inhérentes à la conception même de l'œuvre. Chaque fois que nous venons de lire une scène d'un beau mouvement, chaque fois que nous avons été entraînés, enlevés, élevés par quelque vision d'héroïsme, nous pouvons prévoir qu'on va nous faire retomber sur quelque image choquante. C'est chez M. Paul Adam un procédé. C'est même l'un des procédés qui lui sont le plus habituels et le plus particuliers. Il consiste à faire des scènes licencieuses la continuation et l'aboutissement des autres, variant et s'harmonisant avec elles par un subtil et bizarre système de correspondances. Le maréchal des logis Héricourt a des bonnes fortunes de sous-officier avec des filles ramassées dans la rue. La furie qui emporte l'escadron chargeant à Mcsskirch se prolonge par une fureur de viol. Promu au grade de colonel, Héricourt est promu à des voluptés nouvelles : « Virginie en pleine beauté, impatiente de revoir l'époux victorieux, courut audevant de Bernard jusqu'en Wurtemberg. Elle aimait, dormait, se baignait, aimait encore son mari avec toute la force de sa chair, de son sang et de ses os. Bernard goûta les grandes voluptés de la passion. » Qu'un boulet ne l'eût pas arrêté sur la
voie des grades supérieurs, qu'il fût devenu général on nous laisse trop clairement deviner Tespèce de récompense qui l'attend. C'est ainsi que la victoire sur l'ennemi doit être complétée par la victoire charnelle, l'ivresse de gloire par l'ivresse amoureuse. c< Son ivresse de gloire veut aimer du même élan qui tua. » Le désir de jouissance devient une forme du patriotisme. « La France, persuadée de sa cause, se ruait instinctivement vers l'espoir de conquête que représentaient, chaque nuit, les sociétés de filles parquées dans les petites maisons des remparts. Et la voix de la mer berçait le rêve de triomphe. Corps bruns, de Provençales, blanches Flamandes, Bretonnes à la peau soyeuse, alertes Gasconnes les réjouirent. Ils apaisaient leur soif obscure de terrasser et d'étreindre, que ce fdt pour l'amour, que ce fût pour la mort. » Celte manie de traduire tous les sentiments sous les espèces de la sensation, de transposer toutes les émotions dans l'ordre de l'émotion sexuelle, c'est la marque et c'est la tare laissée chez M. Paul Adam par sa ferveur baudelairienne.
Ce n'est pas tout. Dès la première rencontre entre Bernard et Aurélîe, on ne nous donne pas seulement à entendre, mais on explique avec une brutale insistance que ce frère regarde sa sœur avec des yeux de désir. Ni le frère ni la sœur ne se trompent sur la nature de l'émotion qu'ils ressentent l'un près de l'autre. En sorte que sur leurs entretiens
plane sans cesse une promesse ou une menace d'inceste, Il y a mieux. L'adolescente que Bernard a violentée après la bataille de Messkirch avait des. cils bruns et des yeux clairs. C'est pour avoir re* trouvé chez Virginie de pareils cils bruns et de pareils yeux clairs, que Bernard en fait sa femme. Voici que Virginie met au monde une fille : « comme sa mère, elle eut de sombres cils et des yeux clairs, pareils aux sombres cils et aux yeux clairs du fils, enfanté par Aurélie, le mois suivant. » En sorte que Bernard aime sa femme, sa fille, son neveu, à travers le souvenir de Tignoble action. Ces confusions^ ces substitutions de personne, ces directions d'intention et perversions des sens, quelles vilenies 1
Je n'ignore pas que Tépoque du Directoire fut marquée par un débordement de sensualité, une avidité de jouissance, une revanche de la joie de vivre. Et je ne prétends pas davantage que les hussards de Moreau ou les dragons de Bonaparte fussent des anges de réserve et de pudicité. Cette profusion de sales images, cette recherche et ce raffinement dans l'invention libertine n'en restent pas moins sans excuse. Ce sont des gentillesses de débutant qui s'attarde aux audaces fac'les. Au point de sa carrière où est parvenu M. Paul Adam, il doit s'affranchir de procédés indignes de lui et les laisser à ceux dont l'art insuffisant a besoin du ragoût du scandale. Il n'a pas dans son talent autant de con-
fiance que nous en avons pour lui. Nous le croyons très capable d'écrire un livre qui s'imposera par sa vigueur saine et sa probité robuste. C'est ce livre que nous attendrons désormais de lui.
Peut-être aussi l'auteur de la Force ne s'est-il pas encore complètement dégagé de la manière obscure, des surabondances et des redondances de ses précédents écrits. La lecture de son livre est souvent fatigante. D'abord il y a chez M. Paul Adam un théori cicn qui nuit à l'artiste. Il a jadis défini le roman, une œuvre qui a pour objet de nous procurer (( l'émotion de pensée ». Et il s'est recommandé de cette formule : « L'art est l'œuvre d'inscrire un dogme dans un symbole. » Pour nous faire mieux comprendre ce qu'il entend par là, il se livre à une interprétation de l'œuvre de Flaubert qui est positivement étourdissante. « L'aventure de Madame Bovary n'est plus qu'une métaphore dont la fable dissimule une somme de philosophies observatrices et de déductions abstraites. Et nous pouvons, à cet exemple, définir le roman d'art : la métaphore d'une philosophie... A contempler mentalement le cycle des œuvres composées par Gustave Flaubert, l'émotion qui récompense peut servir de type. D'une part, la Tentation de Saint Antoine évoque les croyances du monde ancien dont les fantômes viennent successivement tenter l'anachorète. A l'autre bout du cycle, Bouvard et Pécuchet expérimentent
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toutes les affirmations du monde moderne. Les religions, motifs du geste antique, et la science, mobile de la pensée présente, se confrontent. » Il est à craindre que M. Paul Adam n'ait mis dans son propre roman un peu de toutes ces belles intentions qu'il prête gratuitement à Flaubert. On soupçonne qu'elles aussi les aventures de Bernard Héricourt pourraient n'être que des métaphores. On redoute le symbole qui vous guette au détour de phrases à Tair innocent. Cela met mal à Taise.
Ensuite M. Paul Adam est vraiment celui qui ne sait se borner. Quel luxe d'épisodes inutiles! Quelle profusion de détails qui font longueur et lourdeur! Le récit disparaît sous l'accumulation des traits qui l'étoufFent. Le dessin se noie. Nous perdons pied. Notre vue se brouille. La migraine commence. Ce défaut est sensible surtout dans la description des innombrables faits de guerre. L'art classique avait pour les scènes militaires un poncif. Nous l'avons tout bonnement remplacé par un autre poncif. Parce que le soldat n'aperçoit qu'un coin du champ de bataille et la partie de l'action où il est lui-même engagé, nos romanciers en concluent (jue c'est leur devoir de phmger le lecteur dans les ténèbres. Ils s'y appliquent consciencieusement; le fait est que nous ne distinguons plus rien. Ils nous donnent du Tolstoï exaspéré et du Stendhal en délire. Je remarque que le récit des batail-
les est beaucoup moins embrouillé sous la plume des officiers qui y ont assisté. C'était l'avis de Marbot, qui a quelque compétence en la matière.
(( Presque tous les auteurs militaires, écrit-il surchargent tellement leur narration de détails, qu'ils jettent la confusion dans Tesprit du lecteur; si bien que, dans la plupart des ouvrages publiés sur les guerres de l'Empire, je n'ai absolument rien compris à l'historique de plusieurs batailles auxquelles j'ai assisté et dont toutes les phases me sont cependant bien connues. Je pense que, pour conserver la clarté dans le récit d'une action de guerre, il faut se borner à indiquer la position respective des deux armées avant l'engagement et ne raconter que les faits principaux et décisifs du combat. C'est ce que je vais tâcher de faire pour vous donner une idée de la bataille dite d'Austerlitz. » C'est à quoi se résignent les gens du métier, mais non les gens de lettres. Ceux-ci, craignant de ne pas avoir l'air suffisamment guerrier, s'excitent dans la paix du cabinet de travail, renchérissent sur les horreurs de la mêlée et sur la barbarie du carnage. Et ils ne s'aperçoivent pas que cela même dénonce leur littérature.
Enfin, je suis prêt à reconnaître que si M. Paul Adam était un écrivain bien sage, son livre laisserait une impression moins forte. Je vais même jusqu'à convenir que pour peindre ses fusillades, ses
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galopades et ses tueries, il ne pouvait se contenter de la langue dans laquelle Boileau célébra naguère le passage du Rhin. J'admets que la fièvre d'un style haletant, les sursauts de la phrase, la violence des touches heurtées, contrastées, fussent autant de convenances du sujet. Il reste [qu'en aucun cas le fatras ne s'impose à un écrivain avec le caractère de la nécessité. Quand M. Paul Adam écrit : K L'odeur humide de la forêt enivrait l'espace que ne troublait pas le roulement de la canonnade, peut-être reprise dans les nuages gris, afin de satisfaire la gloire d'un peuple aérien improbable, » je souhaite qu'il se comprenne lui-même, et je regrette seulement qu'il dédaigne de se faire comprendre. Quand je lis « le flot des dragons se se précipita. Force en lueurs que les Tourangeaux eux-mêmes regardèrent les yeux larges », je me demande si j'ai bien lu, ou si c'est le typographe qui a mal imprimé. Ajoutez la recherche du mot rare, du terme abstrait, les contorsions et les tortillements de la phrase : « Prognathe et le nez fin, Praxi-Blassans ricana vers les saules des prairies... Enfin pensa la colère du jeune homme... Pressant un limon au-dessus de la timbale, elle arrondissait les bras, elle relevait les doigts auriculaires tout arqués... Les plis de la robe, entre les seins, sollicitèrent Tœuvre des doigts. » Il est inutile de multiplier les exemples. Ces acrobaties de style et ces
bizarreries précieuses témoignent de l'influence durable des Concourt, qui ont, dans cette seconde moitié du siècle, travaillé avec plus de succès que personne à gâter notre langue. Nous les acceptons par lassitude et résignation à Tenvahissement du mauvais goût. Nous avons tort. Il ne convient pas d'abandonner à toutes les fantaisies individuelles une langue fixée par trois siècles de tradition littéraire; c'est un patrimoine impersonnel sur lequel nous avons le devoir de veiller.
Voilà terminée la partie ingrate de ma tâche, et il ne me reste plus qu'à louer abondamment la richesse de talent dont a fait preuve l'auteur de la Force. Il a d'abord de remarquables dons de peintre. Naguère il s'était amusé à un travail de reconstitution byzantine. Il nous avait montré la très pieuse Irène « assise sous les tendelets impériaux à l'extrême pointe du promontoire, dominant les eaux rapides du Bosphore, passant les soirs devant la féerie immortelle du ciel levantin à se voir refléter dans les vasques de métal poli, resplendissante comme la mère de Dieu, en la châsse pompeuse de ses vêtements qui miraient les scintillantes étoiles à chaque facette de leurs joyaux uniques ». Cet art de ressusciter d'autres temps, d'autres mœurs, dans un cadre qui fait l'illusion d'être authentique, c'est une des parties les moins contestables du talent de M. Paul Adam. Peintre de décors, de costumes.
d'attitudes, il sait reconstituer un milieu, créer une atmosphère à l'aide de traits patiemment recueillis, savamment choisis et rapprochés; il évoque avec une rare intensité des images minutieuses et précises. C'est ici le salon d'une Merveilleuse, c'est le Cafc de la Comédie, c'est une rue du Vieux Paris avec l'échoppe des ravaudeuses et des vendeurs de chansons patriotiques. On se souvient des estampes de l'époque, on revoit les compositions des peintres de genre, les tableautins de quelque Boilly. De même qu'il indique l'air des ajustements, Tarrangement des toilettes et la nuance des écharpes, Técrivain reproduit le ton des conversations, le tour des propos, le mélange d'emphase et de sensiblerie. En contraste avec ces mignardises et ces mièvreries, il a, pour rendre les scènes de guerre, une abondance, une fougue, une hardiesse, une inépuisable invention, une richesse de vocabulaire, une variété de ressources, un style concret où se dessinent les formes, se peignent les couleurs, se traduit le mouvement, s'entendent les piétinements des chevaux, les cris des hommes, les plaintes des mourants, le crépitement des balles, la basse du canon, les mille voix résumées dans une clameur géante. Maints et maints épisodes se gravent pour toujours dans l'esprit : une poursuite effrénée, une charge, une débandade, la construction d'un pont sous le feu de Tenncmi. M. Paul Adam arrive
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à traduire Tâme même du combat, l'élan collectif, la colère de la mêlée, la rage de tuer, la griserie du sang, la fascination du danger, la panique soudaine qui affole un escadron de braves et les fait fuir devant un vieil officier de chevau-légers, dont s'allongent démesurément les bras verts, dont s'enflamment les mèches grises, dont la bouche s'incendie. Cela passe comme une chevauchée de cauchemar, cela trépigne, cela se heurte, cela hurle. Et c'est enfin l'enivrement du triomphe célébré au rythme joyeux de couplets qui éclatent comme une fanfare sonnant la victoire. Ajoutons que cette dure monotonie de scènes violentes s'interrompt parfois pour laisser place à quelques notes plus douces, plus tendres. Ainsi dans cette page charmante où Bernard, rentrant dans Arras, sa ville natale, se sent délicieusement ému à retrouver dans cette ville qui le reconnaît le visage de son enfance.
Voilà pour le peintre et pour le poète; mais il y a en outre dans la Force des vues d'historien qui sont justes et qui vont assez loin. Car il ne suffit pas d'avoir planté des décors et brossé de vastes fresques. Il faut maintenant pénétrer à l'intérieur et retrouver sous les actes, sous les gestes, sous les mots quelques-unes des idées qui composent l'armature morale d'une époque, ou encore qui sont en elle les forces agissantes et vivantes et s'imposent aux volontés individuelles. C'est ce que M. Paul
Adam a su faire en imaginant son personnage de Bernard Héricourt. Celui-ci représente bien toute une catégorie d'hommes ; il a la valeur d'un type, et on a su grouper en lui les éléments qui ont formé le caractère et déterminé la conduite de beaucoup de ses contemporains. C'est une bonne étude de psychologie rétrospective. De là vient que le personnage nous paraisse si différent de nous, si lointain, et partant qu'il nous inspire si peu de sympathie. C'est nous-mêmes que nous aimons dans autrui. Or, ce bon Français avec qui on nous fait vivre, six cents pages durant, que nous suivons dans toutes les étapes de sa carrière^ que nous accompagnons sur le champ de bataille à l'heure du danger, à l'heure de la mort, nous Tadmirons, nous le plaignons, nous ne l'aimons pas. C'est que, sur trop de points, il a des façons de sentir qui nous sont étrangères. Nous l'apercevons en dehors et, si l'on veut, au-dessus de nous, comme un phénomène, comme un beau monstre, produit de circonstances très particulières et représentant d'une époque d'exception. D'où venaient ces hommes surgis tout à coup pour accomplir de si grandes choses, comment s'était forgée leur énergie, quel idéal les attirait par son mirage? Bernard est le fils d'un petit marchand de province, tout près du peuple encore; il coule dans ses veines un sang plébéien et paysan. Son adolescence a été secouée par les spectacles superbes et
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terribles des temps de la Révolution. L'éducation les lectures, Técho de l'éloquence contemporaine ont fait entrer dans son cerveau l'idéal de l'héroïsme antique. Il veut devenir héroïque comme Léonidas aux Thermopyles, vertueux comme Cincinnatus à la charrue. Cet anachronisme grandiose va s'imposer à lui, maîtriser tous ses sentiments, régler ses actes, devenir l'âme de sa volonté. 11 construit son caractère d'après cette idée abstraite. « Un caractère ! Ce mot se répétait à son esprit. Bernard s'était fait une règle de ne point agir sans consulter ce mot. Toute sa force nerveuse, musculaire même, il la contractait pour ne rien vouloir qui ne formât mieux ce caractère idéal, rigide 'envers soi, pareilà ceux de GincinnatusetdeScipion. » Un rêve de gloire brille devant ses yeux jeunes et ardents. En un temps où Ton fait des princes avec des valets d'écurie, que faut-il à un maréchal des logis pour devenir maréchal de France? 11 y faut |un coup de chance. 11 faut surtout le vouloir. « Bernard enviait la chance du général Bonaparte, la renommée de Moreau, la prudence de Masséna, la mort de Joubert aux champs de Novi. » Cette gloire conquise par les autres, par ceux qui sont parvenus au même but auquel il aspire, il lui semble qu'elle lui ait été ravie à lui-même. 11 se pose en émule de tous ces vainqueurs. 11 voit en eux des rivaux, qui l'ont devancé sur la route lumineuse. 11 en est un surtout
dont le nom, retrouvé partout, encombrant toutes les avenues, le gêne et lui fait ombrage. Celui-là, c'est le Rival.
Il est curieux de suivre la transformation qui s'opère dans les sentiments de Bernard vis-à-vis de Napoléon. Il n'a vu d'abord en lui que l'intrigant, qui se pousse par tous les moyens et par les plus honteux. Plus tard, jaloux de sessuccès, il l'a aperçu avec des yeux prévenus ; et comme l'apparence des gens se conforme presque toujours à la vision intérieure que nous nous en sommes composée, en présence du Rival il n'est frappé que de la vulgarité de son allure et de sa disgrâce physique. Il le voit « petit, gros de la poitrine, court de jambes, les cheveux noircis par la pommade, les yeux fixes comme des vitres ». Une autre fois, l'Empereur parait. « Bernard l'examina parmi les officiers d'état major et quelques fonctionnaires en habits brodés. Trapu, l'air inquiet, il s'avança vite vers le groupe des généraux. Ses joues s'enfonçaient dans le col qui serrait sa courte nuque. 11 avait le menton bleui par le rasoir, creusé d'une fossette remuante, les lèvres minces et dédaigneuses, le nez pâle. Le vent retroussait sur sa culotte blanche la doublure en soie grise de sa redingote. Plus près, il fut un simple bonhomme engoncé. » Mais déjà il devient difficile d'envisager isolément la fortune de Bonaparte, et il y a une destinée qui de plus en [)Ius se confond avec la sienne: c'est la destinée de
la France. Bernard le comprend obscurément. « Bernard inclina vers l'indulgence, cette indulgence à laquelle le conviaient le général baron de Cavanon et le colonel Lyrisse. Ils vantèrent la reconstitution administrative de l'Etat, la puissance donnée aux forces républicaines, victorieuses des monarques, par le petit homme engoncé dans sa redingote grise. Bernard Héricourt pardonnait au Rival. » Ce n'est pas assez. Il faut nous faire comprendre comment s'est déchaîné l'enthousiasme, comment, depuis le général jusqu'au dernier des grenadiers de la garde, tant d'hommes ont, pour la gloire d'un seul, bravé tous les dangers, accepté toutes les souffrances, comment à l'idée de rivalité s'est substituée celle de fidélité, de dévouement, d'abnégation et de sacrifice. A ce culte de Napoléon, qui pendant des années a été célébré par la France entière, il fallait un fondement mystique. D'une façon plus ou moins consciente on a acclamé en Napoléon Thomme providentiel, celui qui résumait en lui l'action de tout un passé d'histoire. « Devant la mer illuminée par le soleil de Thermidor, cent trente mille fils de la Révolution française présentèrent les armes au César qui opposait leur puissance aux descendants des Vikings. Là-bas, les étages des voilures anglaises inclinaient les corvettes sur la ligne des eaux et du ciel. A la gauche de quinze mille dragons, hussards, chasseurs, carabiniers et cuirassiers, Ber-
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nard haussa le sabre, presque sans rancune contre le Rival. Ne réussissait^il pas merveilleusement, ce Corse, à épouvanter le monde de la féodalité franque, germanique et Scandinave, en levant contre lui, pour la défense de la tradition latine^ les forces provençales, basques, gasconnes, angevines, tourangelles, lorraines, picardes, hispano-flamandes, bretonnes, unies dans l'espoir de créer avec leurs cœurs divers une nation libre, à l'image de la patrie romaine, asservie quinze siècles par ces barbares, affranchie d'hier à Valmy, Jemmapes, Arcole, Marengo,Hohenlinden? j» Cette vision d'apothéose fait partie de la vérité historique elle-même et il n'est pas besoin de faire remarquer la grandeur qu'elle reçoit de cette lointaine perspective des temps.
La gloire de la France se confond dans la gloire impériale. M. Paul Adam l'a bien vu. Ce qu'il n'a ni moins nettement compris, ni moins clairement montré, c'est comment s'est refaite, dans les armées de la Révolution et dans celles de l'Empire, l'unité de la Nation. Cela même est l'idée essentielle, la pensée maîtresse de son livre; c'est elle qui lui donne sa signification et sa portée. Il y est revenu a maintes reprises et il a trouvé pour l'exprimer des tours singulièrement heureux. Comment ne pas citer les paroles qu'échangent Bernard et son petit frère Augustin, lorsque celui-ci arrive à l'armée^
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les vêtements en lambeaux, les pieds nus ? « Que veux-tu que je fasse de toi ? — Un soldat. — Tu sens la farine. — L'odeur de la maison. — Oui, mais le parfum aigre du houblon emplit tes cheveux. — J'ai dormi dans les fossés de l'Artois. — Ta bouche souffle une haleine de genièvre. — J'ai bu dans les fermes de Thiérache. — Je flaire la pomme de pin . — Nous avons passé la forêt d'Ardennes. — Ce sont tes mains qui puent le poisson de la sorte? — Nous avons péché au bord de la Moselle. — Ta carmagnole embaume. — J'ai cueilli l'aubépine dans les Vosges. — Qu'as-tu dans tes souliers ? — Le sable du Rhin. — Parbleu! tu sens la terre fraîche. — Je sens la France, car de partout elle se lève avec moi. » Elles ont toutes leur odeur, leur saveur, leur accent, ces provinces de France ; elles ont leurs traditions, leur caractère, leur tempérament; on peut, au repos, distinguer le Tourangeau du Gascon, et le Lorrain du Picard ; mais elles fraternisent dans les rangs de l'armée, et toutes les diff'érences individuelles disparaissent dans l'action. Une seule idée subsiste, celle de la communauté des intérêts, celle de la pénétration des volontés unies pour la défense d'une même patrie.
C'est par là qu'il se dégage de ce livre une leçon qui vient à son heure et qu'il est pour nous tous urgent de recueillir. Car il est de mode aujourd'hui
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de réclamer contre l'unité imposée à notre pays par l'organisation impériale. On voudrait que les provinces reprissent leur caraclère original, et que le Lorrain recommençât de s'opposer au Bourguignon, l'homme du Centre à l'homme du Midi^ et à l'homme du Nord. On cherche dans le passé des raisons de se diviser. On ressuscite l'antagonisme des races, des partis politiques, des confessions religieuses, pour reconstituer de petites patries dans la grande patrie. Ce sont coupables lubies auxquelles on peut s'amuser en temps de paix, dont le péril éclaterait à tous les yeux si on regardait davantage du côté des frontières. Nous oublions trop volontiers que nous n'avons pas cessé d'avoir autant de rivaux que de voisins et que TEurope n'a pas cessé de vivre sur le pied de guerre. L'unité française s'est reformée, à l'heure du danger, en face de l'ennemi, dans les rangs de l'année. C'est pourquoi, aujourd'hui comme il y a cent ans, l'armée où se rangent dans les mêmes cadres les Français venus de tous les points du pays, où la même discipline plie toutes les volontés, où le même intérêt collectif s'impose à tous les individus, l'armée impersonnelle, anonyme, n*a pas cessé d'être l'unique symbole que nous ayons de la Nation veillant au maintien de cette unité qui est la condition même de son existence*
i5 février 189g.
Ce n*est ni au poids, ni au mètre que s'apprécie un roman. Pourtant quand on voit qu'un auteur, tout en sachant combien le public est frivole et vite lassé, s'est donné la peine de mener à bout un ouvrage considérable par les dimensions mêmes, on est tout de suite disposé en sa faveur. Il n'est guère probable qu'il en eût tant écrit s'il n'avait rien à dire, et puisqu'il demanda au lecteur un effort d'attention et de patience, c'est qu'il se sent en mesure de l'en récompenser. Lui, de son côté, il a « donné son effort »; il a voulu une bonne fois montrer de quoi il est capable quand il s'applique, ce qu'il peut mettre dans un livre où il met tout son talent, et ce qu'il sait faire quand il fait de son mieux. Il n'est pas de plus sûr moyen pour dissiper tout malentendu et fixer l'opinion. C'est celui que vient de prendre M. Marcel Prévost. Il n'a vaitdepuis quelque temps fait paraître aucun livre, et les lecteurs habitués à recevoir son roman annuel pou-
vaient se demander s'il les oubliait et à quoi il employait ses loisirs. Il les employait laborieusement. Il se présente à nous aujourd'hui avec deux romans, dont l'un, Frédérique *, remplit cinq cents pages, et l'autre, Léa^ n'occupe pas moins d'espace. Ces deux romans se font suite, en sorte que nous voyons mourir, dans le second, des personnages que nous avions rencontrés ou même que nous avions vus naître dans le premier. Les pages qui terminent Frédérique n'ont pas la valeur d'une conclusion et ne nous dispensent pas de lire Léa . De même les pages par où débute Léa ne sont qu'un résumé du roman précédent et ne nous dispensentpasdele lire. Il faut commencer par le commencement et aller jusqu'au bout, sans se permettre de distractions en route, sous peine délaisser passer des détails importants et de se gâter son plaisir. Cette fois, d'ailleurs, M. Marcel Prévost, — et nous ne saurions trop l'en féliciter, — s'est presque complètement interdit un moyen de succès dont certains lecteurs lui savaient gré, mais qui rendait nupeudifficileTanalyse de ses livres. Nous sommes donc bien à Taise pour rechercher quels sont, en dehors de cetélément d'intérêt, ceux qu'il a mis dans ce roman en deux parties, et qui ne peuvent manquerd'être nombreux si nous en jugeons par les proportions de l'ouvrage.
I. Les Vierges fortes : Frédérique. Léa, par M. Marcel Prévost, 2 vol. (Lemerre).
D'après un procédé très usité et 1res légitime, M. Prévost a rattaché son roman à une question fort à la mode aujourd'hui : celle du féminisme. Ce n'est pas à dire qu'il ait à son tour abordé le problème; mais il fait de fréquentes allusions à TÈve future, à la femme nouvelle, àla(( newwoman dont parle Tennyson ». Même il a placé aux derniers chapitres de Frédérique un discours féministe qui, paraît-il, enthousiasma l'auditoire à cause du son de voix de la femme qui le prononça et du magnétisme de son regard, tant il est vrai que le succès d'un orateur est souvent indépendant de la valeur des choses qu'il débite! Nous n'étions pas dans l'auditoire; nous n'avons pas goûté la caresse de cette voix, nous n'avons pas subi le magnétisme de ce re* gard, nous gardons toute la hberté de notre esprit; et rien ne nous empêche d'apercevoir la banalité des arguments de cette dame. Traiter une question ou du moins l'agiter dans un roman, c'est nous en apprendre quelque chose et l'envisager à un point de vue tant soit peu personnel et nouveau. M. Prévost ne Ta pas fait, apparemment parce qu'il ne l'a pas voulu. Après Frédérique et Léa^ la question restr entière. Tout autre romancier, et M. Prévost comme un autre, s'il lui en prend fantaisie, peut s*en emparer. Peut-être alors aurons-nous l'occasion (le la discuter. Aujourd'hui, ce n'en est pas le cas, et nous risquerions de nous détoumerde notre
objet, qui est de rechercher ce qui fait Tintérêt du roman de M. Prévost.
Quand nous disons le roman, nous faisons tort à M. Prévost : c'est les romans qu'il faut dire, car il y en aplusd'un, il y en aplus dedeux,il y en a plus de dix, chacun formant un tout,et on peut raconter chacun d'eux sans empiéter sur lesautres.Ily a d'abord le roman de Christine Legay. Cette Christine est la fille d'un pauvre diable de professeur libre : elle est jolie; elle se laisse séduire parle fils d'un richissime banquier, le jeune d'Ubzac, qui lui a promis distraitement le mariage. Il n'y a guère de chances qu'un banquier richissime accepte pour belle-fille la fille du père Legay. M. d'Ubzac dote Christine et lui fait épouser un de ses commis, Constant Sûrier, employé au contentieux et phtisique. Maintenant Frédérique peut naître; elle a un père légal. Christine subit Sûrier; à de certains moments, elle l'aime; elle a de lui une autre fille : Léa. C'est ici le roman de la fille séduite. Il a été fait mille fois, et on ne peut,en bonne justice, exiger de Tauteurquî le refait pour la mille et unième fois de lui prêter un air de nouveauté. D'ailleurs, en nous exposant ce qui jadis s'était passé rue de la Sourdière dans Thumble logis de Christine Legay-Sûrier, M. Prévost n'a guère prétendu qu'à nous présenter un prologue. Et peut-être est-ce là quese trouveraient les meilleures pages du livre, celles où il tient le plus de réalité.
DEUX VOLUMBS DE M. MA.RGEL PRÉVOST 221
Il y a le roman de Pîrnitz. Cette Hongroise a fondé dans le faubourg Saint-Charles à Paris une École des arts de la femme. L'argent est fourni par une demoiselle de Sainte-Parade, qui a une jolie aisance. Par malheur la vieille demoiselle s'est mise à spéculer; après avoir dans diverses opérations réalisé des gains appréciables^ d'un seul coup elle perd toute sa fortune et tombe paralysée. Il est inévitable que TÉcole des arts de la femme se ressente de la débâcle de celle qui la commanditait. Nous allons assister à des discussions d'argent. Que les discussions d*argent puissent être émouvantes et que les chiffres aient leur éloquence, cela n'est pas contestable. Le tout est de savoir faire parler les chiffres et de les dramatiser : des romans fameux le prouveraient surabondamment. Ou plutôt les chiffres nous passionnent quand nous nous passionnons pour les intérêts qu'ils, représentent. Mais que l'École des arts de la femme prospère ou qu'elle mette la clé sous la porte, qu'elle fonctionne en liberté ou sous la tutelle du gouvernement pour qui travaille en sous-main cette sournoise de M"« Heurteau, nous ne voyons pas en quoi cela nous intéresse. Pareillement nous sommes indifférents à des calculs dont le pire ré» sultcit serait ({u'on installât M"® Ileurteau à la tête de l'École des arts de la femme devenue école du gouvernement. « Cette somme de cinquante mille
francs va nous manquer. — Par conséquent, vous n'avez qu'à déposer votre bilan et à passer la main. » — Tel n'est pas l'avis de Fiédérique. Elle procède par voie d'économies. D'abord elle suspend les appointements des maîtresses pour l'année courante : nous y consentons. Economie de huit mille quatre cents francs. Elle démontre que, sur les frais généraux indépendants du nombre des élèves, on peut épargner onze mille francs environ. Mais nous ne devons pas oublier qu'il y a pour la rentrée prochaine trente demandes d'élèves payantes à cinq cents francs. En portant le prix annuel à huit cents francs, nous gagnons environ trois cents francs par élève. Si la moitié des postulantes accepte cette augmentation, nous voilà pourvues d'un bénéfice de cinq mille francs. Le déficit tombe à vingt-cinq mille francs. Or nous avons constitué un fond de treize mille francs...» Cette page pourrait être poignante, si nous la lisions en bonne place dans un autre récit : ici elle n'est pas poignante. Au surplus cette partie mi-pédagogique, mi-financière ne pouvait guère avoir d'attrait. Mais il fallait un lieu d'entrecroisement pour les fils de ces multiples récits. L'Ecole des arts de la femme est ce lieu. Quand les personnages d'un roman n'ont guère de raisons de se trouver ensemble, il faut bien qu'il y ait un endroit où ils soient forcés de se réunir et de se grouper.
Il y a le roman de Frédérique. Celle-ci, qiii est la fille du jeune d'Ubzac, a de bonne heure connu le « secret de sa naissance », un secret de polichinelle que Christine et Constant Sûrier ont maintes fois crié à tue-tête, toutes fenêtres ouvertes. Elle est décidée à ne pas se marier et à rester honnête. Le patron de l'usine où elle travaille, M. Duramberty, lui fait des propositions tendant à ce qu'elle devienne sa maîtresse : elle les repousse avec horreur. Toujours résolue à rester fille, elle passe en Angleterre où, le beau Georg s'étant épris de sa sœur Léa, elle en devient éperdûment jalouse. Revenue en France, elle se trouve de nouveau en présence de M. Duramberty, qui cette fois lui offre son nom avec sa main, et sa fortune avec une tendresse aussi respectueuse qu'ardente : elle écarte Toffre dédaigneusement. Et voilà une fille qui n'est pas facile à contenter! On lui propose de l'épouser sans formalités de mairie : elle se fâche. On lui propose un amour avec mairie et garanti par le gouvernement : elle refuse. Elle ne veut pas se marier; et elle empêche les autres de se marier. Elle ne veut ni aimer ni se laisser aimer; et quand on porte ailleurs dessou- [)irs ({u'elle fait état de mépriser, elle souffre, elle se désole, elle se révolte. Sait-elle ce qu'elle veut? Four notre part, nous comprenons mal les mobiles qui la font agir. Cela est toujours désagréable.
Il y a le roman de Li5a. En Angleterre Léa rencontre le beau Georg. Les deux jeunes gens font des promenades ensemble, deviennent amoureux Tun de l'autre. Fiançailles. Malentendu. Séparation. Après deux années, on se retrouve. Mais entre temps Léa, qui est la fille du phtisique Sùrier, a été atteinte du mal héréditaire. Transportée dans un hôpital londonien, elle y a dépéri, en proie à la consomption. Le plaisir de renouer avec son fiancé lui a rendu une apparence de santé. Une promenade sous Torajo^e amène une rechute qui va être mortelle. Mais alors, et si Léa meurt de la poitrine, c'est apparemment parce qu'elle est la fille d'un phtisique. Et nous ne voyons pas quelle est dans cette mort la part de responsabilité du féminisme. M. Prévost a décrit avec complaisance le séjour de Léa à l'hôpital, avec plus de complaisance encore l'agonie de ses dernières semaines, et il s'y est étendu avec tant de détails que nous en arrivons à souhaiter la mort de la pauvre fille, parce que nous savons que c'est le seul moyen pour que M. Prévost termine son livre. II en arrive à nous rendre méchants. Nous devenons cruels à force d'impatience. Car sans doute cette poésie de la maladie fut goûtée jadis, au temps de Millevoye, ou peut-être encore à celui de Mûrger. Mais comme ce temps-là semble loin de nous !
Le roman de la jeune poitrinaire nous avait jetés
en pleine sensiblerie ; nous devons à celui de Geneviève Soubize de passer parles émotions dont est si friand le public de la Cour d'assises. Geneviève est hystérique. Elle a envie de tuer quelqu'un. C'est son idée. Elle s'arme d'un bistouri et sort afin de mettre son projet à exécution. Elle s'est d'abord mal adressée, frappant gauchement un solide gaillard qui l'a désarmée et violée. C'est à recommencer. Geneviève recommence au ccin d'une rue, et cette fois obtient un plein succès. Elle étend son homme à terre : après quoi elle se laisse bien volontiers emmener en prison. Enquête, perquisition, visites à la détenue et aux juges. Cest ici l'occasion d'une scène d'un ragoût tout particulier. M. d'Ubzac, l'ancien amant de Christine, ayant fait une belle carrière dans la politique et la magistrature, Frédérique songe à obtenir sa protection pour la malheureuse hystérique et va le trouver i\ son cabinet en solliciteuse. Voilà donc, dans le sanctuaire même de la justice, la jeune fille pauvre en présence de l'homme riche et puissant qui lui a donné la vie et l'a ensuite abandonnée, l'orpheline en face du respectable séducteur de, sa mère. Au moins cela ne se voit pas tous les jours, et une telle situation est bien faite pour étreindrc le cœur des personnes qui s'assemblent •d TAinhiii^ii. — Faut^il maintenant conter par le menu Tliistoire de Duyvecke Hespel, Flamande ?
lhi;i>t:S SUR la UTTÉnATURX riUKÇAlSB (4* BÉR») l5
Elle épouse un ouvrier sculpteur, Rémineau, veuf avec un enfant. Elle est bientôt enceinte et, vu son excellente constitution, il y a tout lieu d'espérer que les choses se passeront normalement. — Estil nécessaire de résumer les autres romans réunis sous cette même couverture? Ce que nous avons dit des principaux montre assez que ces romans ne valent pas par eux-mêmes et qu'il n'en faut pas chercher le mérite dans l'invention de la fable, trop peu différente de celles qu'on trouve depuis longtemps dans la circulation, et qui sont tombées dans le domaine public.
Le malheur est que M. Prévost n'a pas su les relier et leur faire prendre par le voisinage cette valeur qu'ils n'avaient pas isolément. C'est ccquirend souvent si pénible la lecture de ces deux volumes: c'est l'incapacité où a été l'auteur de mêler les intrigues dont ils se composent, de fondre les épisodes. Il n'arrive pas à faire manœuvrer les personnages ensemble. Le récit s'éparpille, s'émiette, les divers incidents sont à peine cousus par un fil ténu et lâche et qui à chaque instant se brise. On s'arrête, on ne sait plus où on en est, on revient en arrière. L'auteur a fait tout ce qui était en son pouvoir afin de parer à cet inconvénient : il s'y est employé avec beaucoup de bonne volonté, et vraiment il n'y a pas de sa faute. Soupçonnant que nous pourrions bien avoir oublié, chemin faisant, des incidents qui
n'avaient rien pour frapper notre imagination ou des personnages dont la physionomie ne s'imposait pas à l'attention, il saisit chaque occasion de les rappeler; il résume les faits ; il intercale dans le récit des discours, des conversations, des fragments de journaux ou de correspondances, des analyses de romans similaires qui sont là pour fixer nos idées et nous aider à comprendre. Il fait à travers son pr(^re ouvrage le métier de cicérone. Il met des poteaux indicateurs. En dépit de ces efforts méritoires, mais vains, nous avons la même surprise chaque fois que brusquement nous «{sautons d'un épisode dans un autre. Nous étions avec Frédérique, nous voici avec Tinka; nous étions avec Léa, nous voici avec Geneviève. « Tiens I celle-là, que j'avais complètement oubliée I Au fait, qu'est-ce donc qui lui était arrivé ? » Au moment où nous nous y attendions le moins, nous nous heurtons à un fragment de l'histoire de Duyvecke. « Bah! elle n'est donc pas finie, l'histoire de Duyvecke ! » Sans crier gare, Daisy Craggs surgit. « Craggs I Attendez donc, nous avons déjà quelqu'un de ce nom-là : Edith Craggs. Est-ce la nième famille ?... » On ne saurait croire combien le i)laisir est gâté par cette impression de décousu. Un romancier, — était-ce Eugène Suc, Emile Gaboriau ou Emile Richebourg? — avait devant lui, enfilées dans une corde, des poupées représen-
tant les bonshommes du livre qu'il était en train d'écrire ; et il les renversait à mesure, comme au jeu de massacre, afin de ne pas s'exposer à faire reparaître dans son récit tel dont il eût déjà conté la mort. II semble que M. Prévost procède de même. Il fait avancer successivement chacun de ses personnages ; puis il lui règle son compte. Au surplus, que valent ces personnages? c'est cela qui signifie, bien plutôt que la manière plus ou moins gauche, dont l'auteur s'y est pris pour nous les présenter. Vivent-ils ? Que ce soit d'ailleurs d'une vie copiée sur la réalité, ou d'une existence tout imaginaire, l'important est qu'ils vivent. Ont-ils une âme, un caractère bon ou mauvais, raisonnable ou absurde, mais bien à eux, une physionomie qui arrête notre attention, se grave dans notre esprit, s'imprime dans notre souvenir? Tout est là. Soucieux de donner aux figures une solidité et une profondeur auxquelles il paraît qu'on n'avait pas encore atteint, le roman contemporain s'aide de méthodes d'une justesse et d'une précision croissantes. L'ancienne méthode qui consistait à regarder autour de soi pour décrire ensuite ce qu'on avait vu est tout à fait abandonnée. Elle avait un grave inconvénient : elle supposait chez ceux qui l'employaient le don de l'observation. La science fournit seule des instruments qui, même entre des mains expérimentées, conduisent à des résultats certains.
DEUX VOLUMES DE M. MARCEL PREVOST 22g
Balzac avait le premier émis l'idée de rapprocher le roman de Thisloire naturelle; de nos jours, il n'est pas un débutant de lettres qui ne traite le roman par les méthodes de l'histoire naturelle. M. Zola ne connaissait qu'une loi : celle de l'hérédité; il avait en elle une foi sans limites. M. Prévost, qui est très instruit, dispose de beaucoup plus de ressources. 11 fait grand usage de la notion de race: « Deux races sont là en présence, aussi dissemblables que possible, malgré la parenté de sang etl'identité de la langue parlée. L'aînée, de père et mère irlandais, élevée à Galway jusqu'à dix-septans, est bien la fillc celte aux vives allures, rêveuse et sceptique à la fois, désordonnée, spirituelle et charitable. Edith, née en Angleterre après l'émigration du père Cragçs, compromis dans les ligues agraires, façonnée par une mère anglaise et protestante, est l'Ânglo-Saxonne nette et raisonnable... » Il sait que le milieu influe sur l'être tout entier, et que le milieu, dans chaque pays, est constitué non seulement par Tatmosphère, le climat, la nature, mais encore par la tradition et la survivance du passé. Transportez dans le Midi un homme du Nord, il y prendra des goiUs, des idées, une humeur différents. Le fait a été maintes fois observé. C'est de l'histoire. M. Prévost sait qu'il y a des lois pour la psychologie, comme il y en a pour la mécanique, et il en parle avec une compétence que nous lui envions : « Qui
démêlera les lois d'attirance des âmes, plus mystérieuses, mais aussi infaillibles que celles des mondes inertes? Si nous jugeons surprenantes certaines rencontres d'êtres destinés à exercer les uns sur les autres une action puissante, n'est-ce pas seulement parce que nous ignorons, parce que nous oublions le nombre infiniment plus grand de vaines rencontres, de forces inutilisées, faute de réaction? » Les phénomènes d'endosmose lui paraissent tout particulièrement curieux : « Par une sorte d'endosmose, les doctrines anarchistes, que les années apaisaientchezDaisy Craggs, s'infiltraient à mesure dans l'esprit de sa compagne. » Voilà un savant appareil. Il s'agit de voir à quoi il aura servi.
De tous les personnages, celui qu'il était sans doute surtout nécessaire de nous faire connaître, comprendre, aimer ou haïr, c'était celui de Romaine Pirnitz, l'apôtre, la sainte, celle qui dirige toute l'action, qui impose sa volonté à toutes les autres, qui groupe autour d'elle ces gens venus de points si différents et qui doivent être si étonnés de se rencontrer. On nous dit bien qu'elle est Slave, car il convientq u'une apôtre soit Slave ; mais d'ailleurs qui est-elle, d'où vient-elle, comment vit-elle? Tout ce que nous savons, c'est qu'elle a le regard magnétique. Elle est laide, disgraciée, contrefaite, à peine femme, telle précisément que, dans les journaux amusants, les caricatures et les revues de fin
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d'année, on se platt à nous représenter les apôtres du féminisme; mais elle a un regard magnétique. Cela explique tout, que M"® de Sainte-Parade donne son argent, que Frédérique donne sa confiancei et que Léa ne se marie pas. Ily a du mystère là dedans et cette puissance de deux yeux aimantés a en soi quelque chose qu'on eût jadis tenu pour diabolique. Et voilà justement le beau de lascience : elle a remplacé le surnaturel par l'action des forces naturelles et le miracle parle magnétisme.
A part Romaine Pirnitz, tous les personnages sont confectionnés d'après des recettes connues, sur le type conventionnel. Voici une honnête jeune femme qui, par scrupule moral, a abandonné son mari et ses enfants. Vous devinez tout de suitequ'elle est Scandinave. En effet Tinka Ortseu est Scandinave, oh ! combien 1 Car, depuis la Nora d'Ibsen, il est convenu qu'une Scandinave est par essence une épouse qui plante là sonmari etsesenfants pour s'en aller n'importe où travailler à son perfectionnement moral. Voici Georg Ortsen. G' .'st l'homme duNord, nnocent comme un enfant, îerge à vingt-sept ans comme la neige deses glacieis; qu'ilfasse unvoyage en Italie, toute cette glace fondra sous les ardeurs du soleil méridional. Voici une Américaine : c^estle mouvement perpétuel; une Irlandaise : c'est la conspiration en permanence. Voici une Londonienne. Elle est puritaine, distribue des tracts aux porte-
faix, cite les versets de la Bible, invoque lord Jésus (plaisanterie trop facile puisque lord Jésus signifie : le seigneur Jésus, ce qui n'a rien de ridicule), déclare que tout va droit (drôlerie vulgaire, puisque l'équivalent français de ail right est : tout va bien) et demande aux gens s'ils sont « confortables ». C'est l'Anglaise suivant la formule. Mais à qui peut faire illusion un exotisme de cette qualité ?
Voulez-vous des types de chez nous? Le professeur libre, coureur de cachets, sera un pauvre être sans défense, doux, vertueux, timide, effacé, absent de la vie : le banquier sera brillant, fastueux, insolent. Le magistrat sera cauteleux et prudent, la petite bourgeoise aura des goûts de grisette. L'usinier sera grand, large d'épaules, de carrure solide, de tempérament sanguin, avec une moustache très noire et des cheveux en brosse. Hardi dans ses entreprises, laborieux et ponctuel, il sera d'une probité professionnelle inattaquable. De complexion amoureuse avec des instincts de jouisseur, il traitera l'amour comme une affaire commerciale. Chacun de ces bonshommes, dessiné d'un trait sommaire, nous apparaît affublé d'une désignation qui ne varie pas, d'une épithète toujours la môme, d'un attribut qui lui sert d'enseigne. Pirnitz a ses « yeux magnétiques », Frédérique sa « beauté grave », Léa son « visage romanesque », Georg son air de « guerrier du paradis d'Odin frappé d'une blessure
secrète », Daisy Craggps a une « figure de bébé couperosé », car elle est Irlandaise; Duyvecke Hespel est grasse, blonde^ avec des chairs blanches et des yeux placides, car elle est Flamande; M"® Heurteau a « quelque chose d'un peu fuyant dans le regard, d'un peu faux dans la voix », car elle est le traître. Ainsi chez ces personnages jamais un trait, un geste, une expression ne révèle le mouvement parti de l'intérieur. Jamais rien de cette complexité et de ces surprises qui déconcertent et réjouissent l'observateur parce qu'elles sont le signe de la vie. Toujours ce qui est convenu, ce qui est attendu, ce qui est prévu, ce qui ne rate pas.
Surtout, ce qu'on ne peut passer à M. Prévost, c'est son style. Ce n'est pas que M. Prévost écrive mal. De très grands écrivains écrivaient mal, et on lui souhaiterait de mal écrire. Ce n'est pas non plus qu'il écrive bien. Sa prose est émaillée de demi-incorrections. c< Les versetsdetante Edith étaient pour elle une inexprimable gaieté. . • Il était plus beau, mais plus pareil à la beauté des autres hommes... Son tempérament paisible se résignait au célibat comme Pirnitz... Ce lui fut amer et pourtant fouetta son orgueil., etc. » Toutes incorrections dont on n'a même pas la ressource de dire que ce soient des hardiesses. Ailleurs on rencontrera des êtres qui ont « subi la faiblesse de la moyenne humaine », une fille qui (( rappelle le caractère léger de sa mère
avec quelque chose en plus », une autre qui n'est pas « portée vers l'église », comme on dit dans un certain monde qu'on est « porté sur sa bouche ». L'habitude du journalisme a acclimaté dans notre langue française, jadis si alerte, si vive, si précise, des façons de parler lourdes et épaisses, tout empâtées d'un jargon abstrait : « L'affreuse successivité de la vie humaine, oubliée de nous lorsque notre corps est plein de santé, affirmait sa réalité tragique... L'illumination de l'esprit coïncida avec réchauffement du cœur... L'essence même de l'œuvre entreprise par Pirnitz était inassimilable à l'esprit contemporain d'un faubourg de Paris... » Des réflexions éclatent : « On est craintif pour ce qu'on aime. » Parfois le tour interrogatif dénote l'angoisse de la pensée : <( Qui dira jamais?... Mais quel regard perspicace accoutumé au diagnostic des âmes?... Quel mystère, inexprimable par des mots, cette ressemblance de deux êtres qui diffèrent par la taille, la figure, la nuance des cheveux et le pigment des prunelles, et dont cependant le passant le plus distrait dit avec assurance : ce sont des sœurs ! » La distinction de ce style n'empêche pas qu'il ne soit souvent déclamatoire. « Chaque fois qu'une telle chute s'accomplit dans une de ces grandes villes redoutables, Paris, Londres ou Berlin, il semble qu'un globule noir doit s'ajouter au nuage de soufre qui les menace. » Ce sont par mo-
ments des envolées de lyrisme. Après s'être longtemps refusée à George Léa se donne enfin à lui. Ils s'appartiennent après s'être longtemps désirés. « Cette ère de solitude hostile prédite par le poète, les deux sexes à l'écart l'un de l'autre, se jetant un regard irrité, ils l'avaient traversée comme un désert. Puis, un jour, brisant les entraves, la Femme avait rejoint l'Homme, l'Épouse était montée vers l'Époux par un calvaire. Et, quand elle était tombée dans ses bras, elle était toute meurtrie, toute saignante des aspérités de la route... » Que de choses dans un baiser I Ces élans de style sont rares. Ce qui est habituel ici ce sont les phrases toutes faites, les locutions décolorées, les expressions usées et frustes comme l'effigie d'une pièce de monnaie qui a passé par toutes les mains, a Léa, bercée par la vitesse, s'abandonnait à une griserie délicieuse... Frédérique et Léa jetèrent sur les lieux environnants cet avide regard de la jeunesse qui boit les objets... Je voudrais imprégner ce papier de la fièvre qui me dévore... » Ne croyez pas au moins que je choisisse ces exemples et que je me livre à cette besogne facile et peu concluante qui consiste à extraire d'un millier de pages quelques perles ! C'est de perles que ce style manque le plus. Rien ne s'y détache sur la trame uniforme. Rien de personnel et de volontaire dans cette phrase amorphe. La phrase d'un écrivain a son accent,
son rythme, son dessin. On aurait bien de la peine à indiquer quel est le dessin de la phrase de M. Prévost. Or la nature de ce style trahit justement tous les défauts qu'on est bien obligé de reprocher à M. Prévost.
Quoi! Voici un auteur qui choisit un sujet encore neuf. Il s'essaie à capter une source d'études au moment où elle entre dans le roman. Et tout ce qu'il en tire, ce sont autant de vieilleries, de banales histoires d'adultère, d'assassinat, de phtisie, c'est un peuple de figurants toujours les mêmes et dont on retrouve dans toutes les exhibitions la mine indifférente et lasse. Il fait manœuvrer une quarantaine de personnages ; et dans le nombre il n'en est pas un que nous reconnaîtrions, si nous le rencontrions dans la rue. Jamais dans leur regard nous ne saisissons cette flamme qu'y allume la vie. Jamais dans l'analyse des sentiments une de ces petites trouvailles qui font réfléchir ou qui amusent. Jamais dans l'expression des idées une formule heureuse, ingénieuse, neuve. Jamais rien qui sorte de l'ordinaire, rien qui s'élève au-dessus du commun. Ensemble et détails sont noyés dans une même teinte de médiocrité grisâtre, recouverts d'une impitoyable couche de banalité. Si encore on trouvait pour s'y raccrocher quelque saillie, une erreur, une maladresse, une faute, quoi que ce fût, mais qui, du moins, eût le mérite d'exister! Si On
trouvait quelque chose d'irritant contre quoi on eût du moins la ressource de se fâcher. Mais non pas même! Gela coule. Gela échappe. Gela fuit. On étend les mains : on a Timpression décevante de les avoir refermées sur des ombres. Ni par les idées, ni par les faits, ni par les descriptions qui sont quelconques, ni par les scènes qui sont sans mouvement, ni par les conversations qui sont sans imprévu, ni par l'analyse des sentiments, ni parle style, ces romans' n'ont quelque valeur appréciable. On se demande alors : pourquoi est-ce que l'auteur a écrit toutes ces pages? On reste confondu.
Gar les débuts de M. Prévost ne faisaient pas prévoir qu'il dût arriver où nous le voyons aujourd'hui. Ses premiers livres avaient plu. Ni le Scar^ pion, ni la Confession d'un amant n'étaient des ouvrages négligeables. Ils ne témoignaient pas de beaucoup d'originalité : ce n'est jamais par l'originalité que M. Prévost s'est recommandé. Mais la facilité, l'adresse, la limpidité du style, la clarté de rintelligence, les ressources d'un esprit avisé, ce sont encore des qualités très appréciables. Nous nous empressions à les reconnaître : nous nous pliiisions à espérer qu'avec tout le talent qu'il semblait avoir, M. Prévost serait de force à justifier quelque jour une renommée un peu hâtive. Mais il n'est pas très rare que des auteurs qui ont une grande faculté d'assimilation et ce charme qui est
celui de la jeunesse, obtiennent d'abord ce genre de succès. Lui aussi, M. Georges Ohnet l'avait connu, lors de ses débuts tout pleins de promesses. Peut-être M. Ohnet avait-il plus de vigueur, si M. Prévost avait plus de souplesse; il avait davantage le sens dramatique, si M. Prévost avait davantage le goût de l'analyse ; il avait plus d'invention, si M. Prévost semblait mieux doué pour l'observation : il était plus respectueux de la morale traditionnelle, si M. Prévost était d'allures plus libres, de tournure d'esprit plus moderne. Les années passent. L'auteur n'a pas cessé de produire; même sa production est devenue plus abondante, plus régulière; seulement, par un phénomène curieux à observer, elle s'est faite de plus en plus impersonnelle, elle s'est à mesure dépouillée de toute marque caractéristique, et, pour tout dire, elle est peu à peu sortie de la littérature.
En sortira-t-elle tout à fait ? ou y rentrera-t-elle quelquejour? Cela dépend de M. Prévost. Iln'estpas nécessaire qu'un roman soit « de la littérature », et même tels écrivains nous en ont donnés qui n'en étaient que trop. Nous ne parlons pas d'euxaujourd'hui! Ce n'est pas de leur côté que penche M. Prévost, ni qu'il tombera. Nous craignons qu'il ne prenne sonpartidefournir des romans de facture et de consommation à tant d'honnêtes gens qui n'exigent du romancier que d'occuper agréablement leurs loisirs.
Les personnes sont peu nombreuses qui, en lisant un livre, y cherchent des jouissances d'art : elles forment une petite élite, qui, dans le vaste ensemble social, a bien peu d'importance. Mais si M. Prévost, comme nous l'avons cru, comme nous le croyons toujours, a quelquefois souhaité d'obtenir leur suffrage, elles ne le donneront sans doute ni à Frédérique ni à Léa; et M. Prévost n'a que tout juste le temps de les ramener à lui. Un peu plus d'application en serait le moyen; un peu plus d'attention sur soi-même; un peu moins d'empressement à prendre la facilité pour de l'inspiration et des banalités scientifiques pour de l'observation. C'est ce que nous souhaitons à M. Marcel Prévost, et nous nous flattons encore de l'espérance qu'il n'a pour le pouvoir qu'à le vouloir.
1 5 juin 1900.
Si vous recevez une carte de visite ainsi libellée: X..., Att^or/^^^, gardez-vous de manifester aucune surprise. L'humour n'est plus seulement, comme on l'avait cru jusqu'ici, un tour d'esprit, un genre de plaisanterie ; c'est une position sociale. On est humoriste, comme on est ingénieur ou employé d'administration. On fait de l'humour, non pas par caprice, à ses heures et au gré de sa fantaisie, mais régulièrement et quotidiennement, comme on va au bureau. Toute profession, dans les conditions actuelles du travail, doit être garantie par une association professionnelle; aussi les « humoristes » n'oiit-ils pas manqué de se constituer en société. Ils se sont syndiqués pour l'exploitation de l'humour comme on fait pour l'exploitation d'un brevet, pour la vente d'un produit manufacturé ou d'une denrée alimentaire. L'humour est une « spécialité» de MM. Gourteline, JulesRenard, Alphonse Allais, Gapus, Georges Auriol, Tristan Bernard, Pierre Veber, Willy et Grosclaude;ils en ont le monopole,
commeTEtata celui de la fabrication desalIumetteSy et les raffineurs celui de l'industrie sucrière. D'ailleurs, MM. Grosclaude, Willy, Pierre Veber, Tristan Bernard, Georges Auriol, Capus, Alphonse Allais, Jules Renard et Courteline font tout ce qui concerne leur état et suffisent à tous les besoins de la consommation. Ils tiennent l'humour en tout genre, gros et détail; ils le débitent au mètre, souvent aussi au poids. On dirait 'une maison de commerce montée par des organisateurs habiles, bien pourvue d'ateliers pour la production et de débouchés pour la vente, outillée contre la concurrence et la contrefaçon, et soutenue par une forte publicité.
C'est ce groupe des humoristes qu'un débutant de lettres, M. Paul Acker, nous présente dans son livre Humour et Humoristes *. Ce livre est un essai de critique mêlée de fantaisie. Avec raison, M. Acker a pensé que ce n'était pas le cas de recourir aux méthodes usitées dans les thèses de doctorat, et qu'il y aurait un peu de sottise à déployer l'appareil d'une critique savante pour l'appliquer à l'auteur de Coquecigrues ou à celui de J^ai tué ma bonne. Il nous donne, en guise de chapitres, une série de saynètes plus ou moins divertissantes : la réception de Courteline à l'Académie française, la
T . Humour et Humoristes^ par Paul Acker, i vol. (Simonis Em-
pis).
lecture d'un Mémoire sur les découvertes scientifique d'Alphonse Allais, présenté à une société savante en Tan 23oo, la conversation d'Erckmann- Chatrian avec Georges Auriol, le dialogue de Grosclaude avec un éléphant. Et lui aussi, ce critique est un humoriste ! C'est l'humoriste retournant les procédés de l'humour contre Thumour des humoristes. C'est le pince-sans-rire conviant le public à voir mystifier les mystificateurs. Cela fait un rebondissement d'humour, un ricochet d'ironies, un chassé-croisé de sous-entendus, une progression de sourires de plus en plus pinces. On a quelque peine à se reconnaître dans cette complication et à s'orienter parmi ces étages de railleries qui s'opposent en se superposant.
C'est ici que tantôt les mots veulent dire ce qu^ils disent et tantôt le contraire, suivant que Tenvie leur en prend. Il arrive que M. Acker mette dans la bouche de ses personnages des aveux qui nous touchent par la clairvoyance et le ton de bonhomie. Par exemple, M. Capus nous dira, songeant aux fantaisies qu'il insère dans le Figaro : a Ça n'est pas fameux, ah ! certes non... Mais il faut vivre, et ces petites choses, je les exécute pour vivre, en cinq sec, en voiture, au café, en wagon, et, neuf fois sur dix, j'offre des ratés au bon public gobeur.j» — Mais la plupart du temps, le procédé usité par M. Acker est justement le procédé inverse. Il coop-
244 érUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
siste à accabler les gens sous le poids de comparaisons écrasantes, à leur envoyer en plein visage une volée de louanges hyperboliques, comme on administre une volée de bois vert, ou encore à leur prêter des propos par lesquels ils trahissent la bonne opinion où ils sont d'eux-mêmes, étalent leur suffisance, et font faire la roue à leurs secrètes prétentions. Aussi bien, le procédé est connu et je le crois d'un emploi assez facile. Dès le début, nous sommes prévenus. L'auteur nous déclare que, si les anciens ont eu Aristophane, les Français du xvi® siècle Rabelais, les Espagnols Cervantes, les Anglais Sterne, Swift, Carlyle, Dickens, Thackeray, les Allemands Heineet Jean-Paul, nousavonsT. Bernard, P.Veber, J. Renard, A. Allais. Comme on dit, cela commence bien. Cela continue mieux. Courleline nous est donné pour un autre Molière. Capus est un second Lesage, et s'il n'a pas écrit Gil Blas , c'est que Lesage, qui fut le Capus du xvin^ siècle, ne lui en a pas laissé le temps. Jules Renard est tout à la fois La Bruyère et Benvenuto Cellini. L'auteur suppose
qu'introduit auprès de lui il affecte de suffoquer d'admiration et de balbutier des formules pâmées:
« Vous êtes un maître, vous le savez bien. » M. Renard le sait, et, nullement embarrassé par ces flagorneries, il y fait écho par une explosion du plus naïf contentement de soi : « Je suis l'homme des petits chefs-d'œuvre, des minuscules, minuscules
chefs-d'œuvre... Un Ben venu to Cellini. Mais la foule est bête, elle ne comprend pas. Que lui importent les livres d'une impeccable écriture et d'une exacte observation ? » Maintenant, c'est le tour de M. Tristan Bernard. Dickens sort tout exprès du tombeau pour venir le saluer et Tétreindre convulsivement. « Ainsi c'est vous, vous qu'on appelle Tristan Bernard !... Vous êtes mon fils, mon vrai fils, mon fils unique. » Et, à mesure qu'il continue, il devient évident que, de T. Bernard et de Dickens, l'humoriste n'est pas Dickens. « Moi, toujours emporté par mon imagination, je m'enthousiasme, je m'exalte, je me passionne. Je suis un poète encore plus qu'un humoriste. Mais vous, les classiques vous ont légué toutes leurs qualités, ce goût, cette mesure, cette simplicité qui rendent leurs œuvres impérissables. » Ici le trait est trop appuyé. La plaisanterie cesse d'être amusante quand il n'y a pas moyen de se méprendre sur sa signification. Mais M. Acker est impitoyable. Il dira encore, raillant les prétentions des humoristes d'aujourd'hui : (( Quelques-uns les avaient sans doute précédés, et comme annoncés : Moinaux, Chavette; mais ils manquaient delittérature. » C'est ainsi qu'il frappe et qu'il assomme A coups de violente ironie.
J'ai dû siç^naler cette excessive sévérité. Elle a plus d'une excuse. D'abord M. Acker est très jeune, et on n'arrive à l'indulgence qu'avec le temps. Puis
afin de se documenter, il a été obligé de lire d'affilée la « collection des humoristes » suivie de la «collection des auteurs gais ». C'est une épreuve redoutable. Non certes qu'on ait à craindre cet ébranlement du cerveau qu'on ressent à vivre avec des personnes d'une imagination délirante : nos humoristes sont très raisonnables, très appliqués, très sages. Mais l'humour n'est supportable qu'à petite dose; pareil à l'éloquence continue, Thumour continu ennuie. Tant de drôlerie attriste. On serait tenté d'emprunter à l'un des humoristes que M. Acker met en scène, cette exclamation : « Ah 1 zut ! que c'est bête tout çal » D'autres causes encore motivent cette irritation. Se conformant aux préceptes de Tart de composer, l'auteur du livre sur l'humour et les humoristes s'efforce d'abord de donner une définition de l'humour. Il l'emprunte aux exemples des représentants les plus fameux de l'humour; après quoi, il essaie de l'appliquer aux humoristes d'aujourd'hui. Il s'aperçoit qu'elle ne concorde pas. Cela le fâche. Qu'importe? Et faut-il être dupe d'une étiquette? Laissons donc de côté, et une fois pour toutes, la définition de l'humour. Laissons en paix les grandes ombres de Svv^ift et de Dickens, celles pareillement de Rabelais et de Voltaire. Ces écrivains n'ont ici rien à faire et on n'en parle que pour embrouiller la question. Prenons nos humoristes pour ce qu'ils sont; et, en leur conservant,
pour la commodité de l'étude, la dénomination qu'ils ont adoptée, ayons soin d'abord de la vider de toute espèce de sens. Ils se sont attelés à la besogne d'amuser ceux qu'on est convenu d'appeler les (( honnêtes gens» et qui constituent, comme on sait, une société fort mêlée. C'est une dure besogne. Ils y font preuve d'une exemplaire bonne volonté. C'est pourquoi on ne peut parler d'eux qu'avec sympathie et même avec une espèce d'apitoiement. Ils ont apporté à la tâche commune des qualités très différentes. M. Willy est admirable pour la fertilité avec laquelle il inonde la France de calembours qui n'ont pas tous servi. Qu'il parle de musique, de littérature, ou des menus événements de la semaine, à chaque détour de phrase, à chaque coin de mot, le calembour est embusqué : on l'attend, on le prévoit, on le devine: il arrive. C'est le calembour bon enfant, celui qui de tout temps a défrayé les almanachs et que le bon marché met à la portée de toutes les bourses, celui qui a consacré à travers le monde la réputation de nos commis voyageurs, et qui n'a pas son pareil quand on veut rire en société. Beaucoup de personnes goûtent le talent de M. Willy; seulement il faut aimer le calembour . — C'est dans le même genre qu'excelle M . Grosclaude, mais il y réussit par d'autres mérites. Tandis que le calembour, chez M. Willy, serecommande par son naturel et son abondance facile,
chez M. Grosclaude il séduit au contraire par son imprévu et on lui sait gré de la peine qu'il a prise de venir de si loin. Qu'il me suffise d'avoir indiqué ce thème d'un parallèle à la manière classique. En outre, M. Grosclaude a jadis fréquenté le monde parlementaire; il a noté au passage les façons de s'exprimer qu'on a dans ce monde-là; en cousant ensemble quelques-unes des locutions usitées dans le langage de la tribune française, il arrive aisément à des effets de fou rire.
M. Georges Auriol se satisfait en contant des historiettes saugrenues et incongrues. C'est là tout un ordre de productions dont l'auteur se trouve suffisamment récompensé quand il a obtenu de son lecteur un : « C'est idiot! » de satisfaction. — M. Alphonse Allais a la spécialité de la fantaisie scientifique. C'est lui qui propose de remplacer les pigeons par des poissons pour le transport des dépêches, et de constituer des régiments de culsde-jatte. II invente un nouveau fusil à aiguille dont Taiguille, enfilée d'un solide fil de trois kilomètres, peut ficeler et empaqueter des régiments entiers. Il lance l'idée d'utiliser la Tour Eiffel, en l'enfonçant
dans la terre et remplissant d'une eau qui, devenue ferrugineuse, rendra la vigueur aux Parisiens
anémiés. Ailleurs nous le trouvons en train de causer famiUèrement avec le président Carnot, à qui il soumet un projet pour résoudre la question sociale:
NOS HUMOKISTES 'aI^Q
c'est d'organiser des tombolas annuelles où les conditions seront tirées au sort, en sorte que chacun parcourra successivement tous les degrés deTéchelle.
C'est sur la vie de caserne que s'exerce la verve copieuse, abondante et grasse, le comique haut en couleur de M. Gourteline. L'odyssée drolatique de deux cavaliers, Laguillaumette et CroqueboUe, qui s'en vont à Saint-Mihiel chercher des chevaux, négligent en route de changer de train, débarquent à Bar-le-Duc, errent toute la nuit sous la pluie et dans la boue, sont appréhendés par les gendarmes et s'échouent en prison, c'est tout le sujet du train de 8 h, 4^' Celte énorme caricature ne pouvait manquer d'avoir un grand succès dans un pays où tout le monde passe par le régiment. Proche parent des conteurs gaulois que les mésaventures amoureuses ont de tout temps mis en joie, M. Courteline a encore crayonné dans son Boubouroche un bon type de bêtise épanouie et heureuse.
M. Pierre Veber est surtout un satirique. Dans une foule de petites histoires, il a dit à ses contemporains le plus de choses désagréables qu'il lui a été possible, et dans son roman Chez les Snobs il a justement raillé les plus récents engouements qui ont sévi en littérature et dans l'ameublement. — M. Tristan Bernard aime à refléter dans des dialogues d'une exactitude minutieuse la platitude de la vie quotidienne. — M. Jules Renard se donne
pour un (( chasseur d'images » ; le pêcheur, les vers luisants, Therbe, les bœufs, les moineaux, l'afFûl et la 'vendange, les perdrix, les poules, les lapins, tous Jes êtres et toutes les choses de la nature lui servent de prétextes à des tableautins maniérés. Ce sont là, comme on voit, des dons fort divers. Et ces messieurs ne se rejoignent guère que par leur désir de substituer à la « vieille gaieté française » une autre forme de gaieté.
Cette vieille gaieté française, les humoristes en parlent avec un mépris sans bornes, ainsi qu'il est naturel, puisqu'ils aspirent à la remplacer. Ils lui reprochent d'être^triviale et basse ; et, rien que d'y songer, ils en éprouvent un écœurement. Elle leur apparaît constituée essentiellement par la gauloiserie, la gaudriole, la gaillardise et la paillardise, et ils en poursuivent les plus désobligeantes manifestations à travers l'œuvre de M. Armand Silvestre. Celui-ci est pour eux le personnage représentatif ; ils incarnent en lui toute cette littérature pornographique qui, voilà une vingtaine d'années, commença d'envahir et de salir nos journaux. Dans une fantaisiste Vie de Bill Sharp^ qui est comme le programme des humoristes, M. P. Veber écrivait : « La gaieté de nos pères et d'Armand Silvestre est parmi les choses les plus fétides qui soient, étant donné qu'elle trouve ses meilleurs effets dans la scatologie, la pornologie et la gynécologie. » Et
M. Acker ne manque pas de nous faire assister à « un enterrement de M. Armand Silvestre », où les commis de rayons, les demoiselles de magasins, les vieux messieurs et les petits collégiens versent des larmes sincères sur la perte de celui qui leur fournissait leur quotidienne ration d'ordure. On ne peut qu'approuver ces énergiques protestations. Il faut applaudir à ces éclats d'indignation vertueuse. Ce qui risquerait d'en diminuer le prix, c'est que, chez les « auteurs gais » eux aussi, les malpropretés abondent. Eux aussi, les humoristes sèment leurs livres d'épisodes répugnants, d'allusions déplacées, de sous-entendus grivois, de détails grossiers et de termes indécents. Ils ne se les permettent qu'à regret et la mort dans l'âme, je n'en doute pas. Ils y sont obligés par les nécessités mêmes du genre; je Tentends bien ainsi. Apparemment, ils ne pouvaient s'en passer. Car le rire ne s'adresse pas aux instincts les plus nobles de l'homme, et ce ne sont pas ses facultés supérieures qu'il met en jeu. Ni la plaisanterie d'Aristophane, ni celle de Plaute, ni celle de Shakespeare n'était chaste, pas plus que celle des écrivains gaulois. De même, l(\s moyens de provoquer le rire ne sont pas en nombre infini; il en est dont l'effet est assuré: jeux de mots, calembours, à peu près, charges, parodies. Les humoristes ont jugé avec raison qu'ils ne les écarteraient pas sans dommage; et, puis-
qu'ils voulaient se réserver le monopole de lagaieté, ils ont donc commencé par reprendre tous les procédés de la vieille gaieté française.
Ils en ont ajouté d'autres. C'est par là qu'ils sont intéressants. Et, par exemple, il peut être curieux de noter ceux qu'ils ont trouvés dans la défroque des dernières écoles littéraires. On sait combien cepau-. vre Edmond de Concourt était fier d'avoir inventé (( l'écriture artiste ». Vainement tâchait-on de lui montrer que toutes les contorsions de cet ingénieux système tendaient au coq-à-l'âne comme à leur aboutissement logique. Mais savourez les descriptions et définitions que voici. La dinde : « Desgrappes de colère lui pendent au bec. Elle a une crise de rouge. » La pintade : « C'est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse. » Le paon : « Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n'ont pu se détacher d'elle. » La demoiselle: « Elle soigne son ophtalmie. D'un bord à l'autre de la rivière elle ne fait que tremper dans l'eau fraîche ses yeux gonflés. Et elle grésille comme si elle volait à l'électricité. » L'araignée: «Une petite main poilue, crispée par des cheveux. » Le papillon : « Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleurs. » La puce : (( Un grain de tabac à ressort. » De qui sont ces gentillesses? De Mascarille? Ou des frères de Concourt? Je les em- ^Tunteaux Histoires naturelles de M.Jules Renard.
NOS HUMORISTES a53
C'est que de rextréme préciosité au style burlesque la transition se fait d'elle-même. Il n'y a pas de différence essentielle ; c'est, des deux côtés, un même jeu de métaphores outrées, un même abus du langage.
On n'a pas oublié les rodomontades des écrivains naturalistes. Ils s'étaient donné pour mission de dénoncer les platitudes de la vie et la médiocrité de nos âmes; et par là leur œuvre ne pouvait manquer de comporter de salutaires leçons. Vainementtâchaiton de leur montrer qu'au lieu d'une copie delà vie, ils nous en donnaient une caricature, et que l'art réaliste, lorsqu'il n'est ni pénétré par un sentiment de pitié, ni relevé par une préoccupation morale, aboutit au comique. Les humoristes se sont chargés de reprendre la démonstration. Ils n'ont eu qu*à emprunter les procédés du roman naturaliste pour arriver à des effets de comique analogues à ceux que, vers le même temps, les auteurs du Théâtre-Libre produisaient dans la « comédie rosse ». Dans Poil de Carotte, M. Jules Renard nous conte le s mésaventures d'un enfant disgracié, laid, gauche, et qui joue dans la famille le rôle de souffredouleur. C'est Poil- de-Carotte qu'on envoie tout apeuré dans la nuit fermer la porte du poulailler ; c'est lui qu'on charge des besognes pénibles^ comme de tordre le cou aux perdrix blessées; c'est pour lui que sont les mauvais morceaux, les mauvais
compliments et les taloches. Le chapelet de ses infortunes se dévide avec une impitoyable monotonie. Pas un mot, pas un trait ne nous laisse supposer que l'auteur prenne en pitié son pauvre héros. La parfaite insensibilité, l'absolue sécheresse du narrateur fait tout le comique morose de son récit. UEcorniJleur est la misérable'aventure d'un jeune pleutre qui, admis dans l'intimité d'un ménage bourgeois, se livre à un essai d'adultère et à un commencement de viol.
C'est de la même veine réaliste que procèdent les Mémoires â! un jeune homme rangé de M. Tristan Bernard. Le jeune homme rangé, Daniel Henry, mène une existence pareille à celle de beaucoup de jeunes gens de la moyenne bourgeoisie. II est fils d'un commerçant, connu généralement sous le nom de Henry-tissus, qui permet de le distinguer de son cousin Henry-pétrole. Son père essaie de lui faire prendre goût aux affaires. Daniel vient de temps en temps flâner au bureau, où son père l'accueille par des facéties de la force de celle-ci. « Permets, dit-il à un ami, que je te présente le haut patron, le commanditaire de la maison, M. Daniel Henry. Monsieur vient de temps en temps au magasin pour voir si nous travaillons bien et si tout va suivant son idée. Voulez-vous nous faire Thonneur de vous asseoir, monsieur le comte ? On va vous montrer les livres de la maison. » Daniel a un ami, Julius,
NOS HUMORISTES a55
qu'il rencontre le soir au café. « Pourquoi, chameau, n'es-lu pas venu ici hier soir ? — C'est ta faute, chameau, tu m'avais dit que tu n'étais pas sûr de venir. » Par l'entremise d'une amie complaisante, Daniel négocie ses fiançailles avec Berthe Voraud; les deux fiancés échangent des : a M'aimez-vous ? — Je vous aime, » machinalement, comme on échange des Allô, allô ! au téléphone. Puis, ce sont les économies sur le bouquet, sur la bague, sur le trousseau, les inquiétudes respectives des deux familles sur leur situation financière, et tout le prosaïque manège d'un mariage sans enthousiasme. Le comique vient du parti pris d'apercevoir tous les menus détails de la réalité quotidienne et de n'apercevoir qu'eux seuls, de l'insistance à souligner tout ce qui est insignifiant et insipide. A coup sûr toutes ces niaiseries, toutes ces pauvretés, toutes ces sottises, tous ces riens vulgaires font partie de la vie. La question est de savoir s'il vaut la peine (le les relever. L'humoriste est ainsi un naturaliste conscient de son œuvre, comme le romancier naturaliste était un humoriste sans le savoir.
En môme temps qu'ils recueillaient, pour y trouver leur bien, les déchets des écoles littéraires finissantes, les humoristes subissaient certaines influences nouvelles. Celle, d'abord, de l'exotisme. Ils se sont moqués de cette manie comme ils se sont moqués de tout; mais ils en ont eu, eux aussi^
leur part. Cette invasion étrangère est un fait important et sans lequel toute une partie de l'histoire de la société française, en ces derniers temps, deviendrait inexplicable. Musique, peinture, objets d'art, littérature, romans, théâtre, philosophie, nous avons voulu ne plus rien devoir qu'aux étrangers. Nous n'avons eu d'admiration que pour Wagner, Burne Jones, Tolstoï, Ibsen, Nietzsche et leurs compatriotes. Ce cosmopolitisme artistique et intellectuel a été l'opinion bien portée, l'opinion snob. Il était inévitable qu'on en vînt à emprunter aux étrangers jusqu'à leur manière de plaisanter; la tentative des humoristes a été une application de la manie exotique au rire.
Par malheur, rien ne se prête moins au commerce d'importation que la plaisanterie : c'est un article qui ne supporte pas le voyage. D'un pays à l'autre, on peut sentir, penser, s'émouvoir sur les mêmes sujets et de façon analogue, parce que sentiments, idées, émotions atteignent, par delà les différences de races, le fond d'humanité. On ne rit ni des mêmes choses, ni delà même manière, justement parce que lerire, étant superficiel, ne dépasse pas cette surface formée en nous par les conditions historiques et sociales. C'est surtout par sa littérature gaie qu'un peuple est impénétrable à un autre peuple. Vous êtes-vous parfois demandé ce que des étrangers peuvent comprendre aux livres et aux pièces de
théâtre du genre « vie parisienne »? ne disons pas qu'ils n'y comprennent rien; disons qu'ils les comprennent autrement que nous. Il en est de même de l'humour, qui, chez les peuples anglo-saxons^ correspond à la tournure d'esprit nationale et atavique, aux habitudes sociales, religieuses^ morales. Chez nous, il ne correspond à rien ; cela fait que nous ne pouvons goûter ce qui en fait la saveur originale. Nos humoristes se recommandent volontiers de TAméricain Mark Twain. Or, prenez telle fantaisie de Mark Twain, fameuse dans les pays anglais et germaniques, par exemple le Vol de VÉ^ léphant blanc. Cela est puéril et long. On a l'impression d'une farce pour grands enfants qui ai- . ment à être secoués d'un gros rire. L'impression n'est pas juste, évidemment; il est clair que, pour avoir conquis une si grande réputation , Mark Twain doit être un fantaisiste éminent. Mais de cette fantaisie rien ne passe dans la traduction. Et c'est bien l'avis de Mark Twain. Cet humoriste s'est maintes fois égayé aux dépens de ses traducteurs, commentateurs et adaptateurs; c'est sur eux qu'il a exercé son humour avec le plus de verve. II faut en prendre notre parti. Goûter parfaitement l'œuvre de Mark Twain est une joie àlaquelle doivent renoncer ceux qui ne possèdent pas à merveille la langue anglaise, ou qui même n'ont pas dans les veines un peu de sang anglais.
ÉTUDES SUR LA UTTÉRÂTUflB rRAVÇAlSB (4* BÉau) I7
Mais nos humoristes sont de Batignolles, de Montmartre ou de Tavenue de Villîers. L'amusante pochade de M. T. Bernard, V Anglais tel qu'on le parle^ nous donne l'exacte mesure de leur connaissance de la langue et des littératures anglosaxonnes. C'est dire qu'ils n'ont pu prendre de l'humour américain que les procédés extérieurs et les moyens mécaniques. Ils sont restés eux-mêmes; mais ils ont contracté des habitudes d'insistance dans la plaisanterie, de lourdeur et de lenteur, quelque chose de'gêné,de gauche et de mal à l'aise, ainsi qu'il arrive quand nous endossons des vêtements qui ne sont pas faits pour nous.
Une autre manie, qui a sévi dans ces derniers temps, et qui ne nous fait pas autrement honneur, c'a été le goût de la mystification. Nous en avons dû la recrudescence au farceur « génial » qui opérait sous le nom de Lemice-Terrieux. C'est lui qui, lors des décrets contre les congrégations religieuses, envoie au Figaro une relation de l'expulsion des jésuites de Chandernagor; l'article est inséré, soulève dans la presse des commentaires indignés, met le gouvernement dans une situation très embarrassante, quand une enquête officielle prouve qu'il n'y a jamais eu à Chandernagor ni jésuites, ni, parlant, expulsion de jésuites. C'est lui qui inonde Paris de lettres de faire-part annonçant le mariage de M.PaulMasson, ancien magistrat, avecM^^^Tit-
tée, du Dahomey, en résidence au Jardin d'Acclimatation. Il publie des « Réflexions et pensées du général Boulanger, extraites de ses papiers et de sa correspondance intime », un « Carnet de jeunesse du prince de Bismarck» ; et la presse sérieusecommente ces ouvrages avec componction. Il annonce une conférence à la Bodinière sur la fumisterie et les fumistes et entretient posément son auditoire de tous les modes de chauffage. Il adresse aux journaux des lettres qui posent des candidatures imprévues à l'Académie française, ou promettent des libéralités magnifiques au nom de donateurs qui n'ont pas été consultés. Il s'attache tout particulièrement à deux çu trois victimes, qui, grâce à lui, vivent désormais dans une sorte de perpétuel affolement, et, chaque matin, enouvranlleurjoumal, sedemandent avec angoisse quelle nouvelle absurde il va leur falloir démentir. Lemice-Terrieux ne pouvait manquer d'avoir des imitateurs : un vent de mystification a soufflé sur notre société. Ce genre de facéties a généralement passé pour être du plus mauvais goût; néanmoins, il a amusé certaines ijens. Ou, pour mieux dire, les mêmes personnes les ont trouvées d'un goût déplorable quand elles atteiiirnaieut leurs amis, et « vraiment amusantes » quand elles atteignaient des gens qu'elles n'aimaient
pas.
Faut-il ajouter que nos humoristes professent à
l'éjjard des clowns et autres farceurs de cirque une sympathie admiralive? Ils n'en parlent qu'avec respect; ils trouvent à leurs cabrioles une signification philosophique et brûlent de leur être comparés. Mais cabrioles de l'esprit, calembours énormes, farces indécentes, mièvrerie, rosserie, ironie et trivialité, plaisanteries exotiques, absurdité prolongée» fantaisie travaillée, mystification,tous ces éléments delà « drôlerie » s'étaient déjà trouvés réunis. C'était chez ringénieux entrepreneur d'ahurissement que fut le cabaretier Rodolphe Salis. Le souvenir du Chat Noir, voilà celui qu'il fallait évoquer au début d'une étude sur nos humoristes. C'est bien pour cela que l'auteur du livre sur l'Humour et les humoristes n'en fait mention qu'à la dernière page et sans avoir l'air d'y attacher d'importance : signe évident que c'est le point capital et le mot de l'affaire. Le genre humoristique n'est autre que le genre chatnoiresque transporté dans la chronique et le roman. Il ne vaut ni moins, ni plus.
Nous pouvons maintenant répondre à quelques questions qu'on a coutume de poser au sujet de nos humoristes, questions oiseuses au surplus et que je signale uniquement pour montrer qu'il n'y a pas lieu de les poser. On demande : les humoristes, les nôtres, sont-ils gais? Eux-mêmes s'appellent indifféremment les humoristes et les auteurs gais. Or, on remarque qu'ils manquent en général de ce
jaillissement de belle humeur, qui faisait le prix de la « gaîté française », On note encore qu'ils affectionnent les sujets lugubres, qu'ils pratiquent volontiers la plaisanterie macabre, et que le spectacle de la vulgarité où ils se complaisent n'a rien de très réjouissant. Mais c'est faire le procès à la gaieté elle-même. De tout temps on s'est égayé de choses qui sont en elles-mêmes fort tristes. On a plaisanté sur la mort, sur la maladie, sur les infirmités, sur les laideurs physiques et morales, et sur les infortunes de toute sorte. Ce qui est vrai seulement, c'est qu'on n'est pas gai parce qu'on veut l'être, sur commande et sous une raison sociale. Les humoristes sont-ils gais? Ils font effort pour l'être. Ce n'est pas la même chose; mais de bonne foi on ne peut leur en demander davantage.
Les humoristes sont-ils amers? Us se moquent de tout; est-ce donc qu'ils sont revenus de toutes choses et promènent sur l'univers entier un regard de philosophes désenchantés? Sont-ils parvenus aux extrêmes limites du scepticisme ou du nihilisme moral? Nullement. Ils ne nient pas. qu'il n'y ait dans la vie de graves problèmes et dans l'existence des heures douloureuses; seulementils pensent que ce n'est pas leur affaire de s'en occuper : à chacun son rôle. Leur raillerie, s'appliquant à tout indifféremment, devient donc, par là même, inoffensive. L'humour, quand il est mis au service de
la pensée ou du sentiment, peut être en effet une aime terrible. Quand Thumour est à lui-même son objet, il est sans portée. L'humour pour l'humour, l'humour à vide, telle est la formule de nos humoristes. C'est elle aussi bien qui les met à l'abri de tout soupçon de méchanceté. Ce sont pour la plupart d'excellents garçons. Seulement ils ont le cerveaufaitd'unemanièrespéciale. Regardez-vous dans certains miroiis : votre nez s'allonge, votre bouche s'élargit., vos sourcils se rapprochent : la caricature se fait d'elle-même. Le cerveau des humoristes est un de ces miroirs où la réalité se déforme.
Les humoristes sont-ils spirituels? Mais depuis quand est-il nécessaire d'avoir de l'esprit pour faire rire? Et l'esprit est-il toujours drôle? Le rire est un phénomène en partie inexpliqué : on en ignore la nature et on se contente de cataloguer les moyens qui le produisent. Les humoristes se sont proposé de mettre en œuvre l'ensemble de ces moyens; il suffit qu'ils y aient souvent réussi.
Le groupe des humoristes, s*il faut en croire leur historien, est en train de se désagréger. Plusieurs de ceux qui en firent partie répudient une étiquette qui leur est devenue odieuse. M. Capus, M. Renard, prisonniers de l'humour, cherchent une porte de sortie. M. Grosclaude s'est fait colonisateur. M. Bernard et M. Veber se font vaudevillistes. Qu'importe? S'il est à la veille de disparaître, le
groupe des humoristes a existé; ce qui est déjà bien joli. Il aura sa place dans l'histoire du rire. Ceux qui le composaient seront cités à leur rang après Eugène Chavelte, Jules Moinaux, Henry Monnier, Sapeck et d'autres. Il y a eu de tout temps, en marge de la littérature, de bons compagnons dont les inventions plaisantes ont déridé leurs contemporains. Au xvii® siècle, on les appelait les burlesques, les poètes de cabaret, et d'autres noms encore moins relevés. Nous n'avons plus aujourd'hui ni autant de liberté dans les mœurs, ni les coudées aussi franches. Notre société est organisée d'une façon plus étroitement régulière, et, pour tout dire, plus bourgeoise. Eux aussi, nos rieurs, ont dû s'embourgeoiser. Leur plaisanterie a moins de laisser aller, plus de prétention, plus de raideur; elle s'est faite méthodique, elle s'est figée en procédés; elle est pénible. Ils sont rangés, ils sont laborieux. Et le titre d'humoristes, qu'ils se sont choisi, atteste chez eux, par sa saveur exotique et ses bonnes références littéraires, ce goût éminemment bourgeois : le goût du distingué.
i5 octobre 189^.