L EDUCATION DANS L UNIVERSITE
ont trop de confiance en sa sagesse pour croire qu'elle puisse s'employer elle-même à aggraver la crise dont elle souffre.
Cette crise, on en a singulièrement exagéré Tacuité. Elle provient d'ailleurs moins de causes particulières à l'Université que de causes générales; elle est surtout une répercussion du malaise qui se fait partout sentir à l'heure présente. II n'en est pas moins vrai que l'Université est aujourd'hui en butte à toutes sortes de critiques, et que ces critiques lui sont adressées, non du tout par ses ennemis du dehors, mais bien par les universitaires. Pour ma part, lorsque je me suis hasardé à soutenir que l'enseignement universitaire n'est pas aussi malfaisant qu'on le répète de tous côtés, ce sont des universitaires qui m'ont reproché la niaiserie de mon optimisme, et ce sont des normaliens de la veille qui ont raillé, de haut, la naïveté de mon inexpérience. Ce concours de récriminations a ému les pouvoirs publics; le Parlement a ouvert une onqu()te sur l'enseignement secondaire ; elle a été menée par M.Ribot avec une largeur de vues, une habileté et une impartialité auxquelles rendent hommage tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre. L'eiH[uétc a porté surtout sur les rapports de Tenseiijiiement classique et de l'enseignement moderne, et sur la réforme du baccalauréat. Ces questions sont d'une importance que je ne songe pas à con-
tester. Tout ce qui concerne le plan des études scolaires entraîne de grandes conséquences. Songeons néanmoins que nous sommes destinés à oublier à peu près tout ce que nous avons appris au collège ; ce qui reste en nous, ce ne sont pas les ; notions précises de science, d'histoire ou de litté- ' rature dont nous étions fortement munis aux jours d'examens, mais c'est la tournure qu'a prise notre esprit et c'est le pli contracté par notre caractère. C'est donc qu'il y a une question qui prime toutes les questions d'enseignement et qui, suivant le mot de M. Lavisse *, est la question essentielle : c'est la question d'éducation.
Y a-t-il une éducation au lycée, indépendamment de celle qui vient de la vie en commun sous une discipline ? C'est la coutume de prétendre qu'il n'y en a pas, et que le lycée, admirablement outillé pour l'instruction, est sans influence éducatrice. Si l'on veut dire par là que l'Université n'a pas, en dehors du corps enseignant, un corps de fonctionnaires charg'és de veiller à l'éducation, on a raison- Ce n'est pas le proviseur qui peut s'en occuper ; il a trop d'élèves pour connaître chacun d'eux ; il a trop de choses à faire, et trop de choses inutiles, pour ne pas succomber à la tâche ; obligé de ré-
1. Pour les citations se référer aux Procès-verbaux des dépositions faites devant la Commission d'enquête^ 2 vol. iQ-4* (Motte-
roz).
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pondre de renseignement des professeurs, de la bonne tenue des élèves, de la qualité de Talimentation et de la régularité des dépenses d^économat, le pauvre homme s'épuise à la paperasserie. Les maîtres répétiteurs manquent de toute espèce d'autorité. Pour remédier à cet état de choses, M. Gabriel Monod, au cours de sa déposition devant la commission d'enquête, indiquait un moyen : ce serait d'appeler dans les lycées de l'État des ecclésiastiques afin de leur confier la surveillance. Le moyen serait sans doute excellent; mais puisqu'on ne l'emploiera pas, il est inutile d'insister. Il reste que l'éducation dans l'Université résulte de l'enseignement lui-même et que les seuls éducateurs y sont les professeurs.
Ce qui rend très difficile l'œuvre éducatrice du lycée, c'est la situation que notre état social crée à l'Université et dont on ne trouverait l'analogue dans aucun autre pays. En> efi^et, une éducation suppose un principe d'éducation, et vaut ce que vaut ce principe. Pour agir fortement sur la volonté de l'enfant et pour le discipliner, il faut un ensemble de notions bien arrêtées, dont la force viendra tout il la fuis (!e leur cohésion et de leur netteté. Il faut une doctrine. Or l'extrême division de notre société interdit à l'Université d'avoir une doctrine. Les enfants qui fréquentent le lycée appartiennent aux milieux les plus différents. Leurs familles ne s'ac-
cordent ni sur les questions religieuses, ni sur les questions morales, ni sur les questions sociales, ni sur les questions politiques, ni d'ailleurs sur aucune espèce de questions. C'est Thonncur deTUniversité que des familles de toutes les origines et sans distinction d'opinions recherchent son enseignement. Mais cela même lui crée une obligation : celle de la neutralité.
j Cette neutralité, nous ne songeons guère à contester qu'elle ne soit nécessaire : nous nous plaindrions plutôt que dans un ordre d'enseignement, l'enseignement primaire, elle soit depuis si longtemps continûment, cyniquement et officiellement violée. La neutralité est dans Tétat l actuel la formule du libéralisme. Souhaiter que l'Université enseigne une morale d'Etat, ce iserait souhaiter qu'elle cessât d'être un grand corps maître de lui-même et responsable vis-à-vis du pays, pour devenir un instrument de tyrannie. Nous u^ avons que trop de tendance à tourner sans cesse nos yeux vers l'État ; nous voulons qu'il nous donne des places, des récompenses, des honneurs, des emplois pour nous, pour nos enfants et nos petits-enfants, qu'il protège notre commerce, encourage notre industrie, qu'il nous garantisse contre les accidents du travail, qu'il nous assure contre les risques des entreprises financières et généralement qu'il substitue son action à notre ini-
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tiative. On pensera que cela fait beaucoup de choses à attendre de l'État et que s'il creuse nos ports, construit nos ponts , entretient nos routes et monopolise nos tabacs, il n'y a pas lieu de lui j demander une morale. Au surplus, on ne confectionne pas des règles de vie comme on rédige uu règlement de voirie. Et dans un pays où le pouvoir est aux mains d'une minorité qui gouverne sanâ principes, au hasard des circonstances, au gré de ses caprices et de ses rancunes, on devine aisément de quoi serait faite une morale d'État : morale de combat contre toutes les croyances qui ont fait notre pays ce qu'il est, morale dont le Credo serait un réquisitoire dressé par la haine. La neutralité scolaire a de solides avantages. Mais on voit aussi quels en sont les inconvénients. Sur toutes les questions essentielles le professeur est obligé de s'abstenir. Sur celles-là mêmes qui intéressent la vie de la conscience, il est tenu de n'avoir pas d'opinion et de laisser croire qu'il ne pense rien. Il n'est ni pour, ni contre. Qu'il ne fasse un pas ni à droite, ni à gauche ! Qu'il ne bouge pas! Qu'il se surveille! Mais, à se tant surveiller, on perd toute hardiesse. Ne pas bouger, c'est être paralysé. On n'agit pas eu s'abstenant. Cette impossibilité de se référer à un corps de doctrines et de sortir du vague, c'est le t^rand obstacle auquel se heurte l'Université. Je sais bien qu'elle essaye de pallier à ses pro-
près yeux cette insuffisance et qu'elle se paye volontiers de mots. Quand on lui demande à quoi tendent ses méthodes, elle s'empresse de répondre que c'est à faire des hommes. Voilà un mot qui sonne bien. Le malheur est que si, par hasard, on essaye d'en presser le sens, on s'aperçoit qu'en effet ce n'était qu'un mot. Consultez en effet quelque lettré à l'ancienne mode, — on en trouve encore; — il se référera à ce vieux terme d'humanités par lequel on désignait jadis les études classiques, et il en développera la signification avec complaisance dans un langage orné. Cultiver l'esprit en le faisant communier avec les formes les plus belles des civilisations abolies, l'élargir en le débarrassant de tout ce qui est relatif à un pays et à un temps, l'élever en le délivrant des soucis intéressés et des préoccupations utilitaires, voilà l'objetdes études littéraires, et c'est le moyen de faire des hommes... Aussitôt intervient l'ennemi de la culture classique, et il s'élève âprement contre le paradoxe d'une éducation qui n'est plus en rapport avec les conditions de la vie moderne. Cette éducation pouvait suffire lorsqu'elle s'adressait à un petit nombre de privilégiés dont il s'agissait de faire d'aimables oisifs. Tout a changé dans le monde, et l'heure n'est plus aux dilettantes. Armons les jeunes gens pour la lutte, qui devient tous les jours plus rude, préparons-les en vue de la concurrence, enseignons-leur, que, dans une
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société où les questions économiques priment toutes les autres, le désintéressement est une duperie. Faisons-en des commerçants, des industriels, des colonisateurs, faisons-en des hommes. •• Le partisan des sports arrive à la rescousse. Le défaut des jeunes générations c'est qu'elles sont anémiques. Elles ont les nerfs malades. De là vient l'impuissance à vouloir, le manque d'énergie, la paresse, le goût pour les fonctions de tout repos. Cessez de les surmener! Mettez-moi ces garçons-là au grand air. Juchez-les sur des bicyclettes. Entraînez-les. Faites-en des hommes. .. Voulez- vous une autre interprétation? En voulez-vous dix autres? C'est la mode aujourd'hui, entre penseurs d'une certaine catégorie, de déclarer que l'enseignement catholique brise la volonté, marque les individus d'une empreinte ineffaçable et les prépare à la servitude, et <|u'un catholique ne saurait donc être un homme... Faire des hommes, cela signifie, suivant les uns, enseigner Virgile, et suivant les autres ne pas l'enseigner, c'est pour quelques-uns organiser des parties de foot-ball et pour d'autres cela consiste à dénigrer le catholicisme. C'est donc que la formule est trop ambitieuse, ou, si l'on veut, qu'elle est trop belle. Cherchons-en une autre, qui soit plus modeste, mais qui veuille dire quelque chose et qui dise bien ce qu'elle veut dire.
Est-il donc impossible de trouver une ou deux
idées, précises, concrètes, et consenties de tout le monde, qui, en pénétrant renseignement universitaire, le vivifieraient, Tempêctieraient d'être abstrait et indifférent, augmenteraient sa prise sur les âmes et lui donneraient une véritable valeur éducative ? Je ne le crois pas. J'en aperçois une tout de de suite, qui est celle même sur laquelle ont tant insisté les orateurs universitaires de cette année, et sur laquelle l'accord s'est donc fait de lui-même : c'est l'idée de patrie. Elle est la seule sur laquelle puisse se faire le consentement unanime, et la seule d'ailleurs qu'on ait le droit d'imposer. Il ne s'agît pas, bien entendu, d'engager le professeur à se livrer à une sorte de gesticulation patriotique. Il ne s'agit pas davantage qu'il admire béatement tout ce qui est français, uniquement parce que cela est français. Rien n'est plus facile que de railler le patriotisme et je laisse ce jeu à ceux qui le trouvent spirituel. Ce que je veux dire, c'est d'abord que le patriotisme peut être enseigné et par conséquent qu'il doit l'être. Car j'imagine que le savant M. Dufayard ne tient pas beaucoup à la distinction subtile d'après laquelle le patriotisme chez nous aurait besoin seulement d'être « renseigné ». Mais ce qu'il importe surtout ici, c'est de montrer les services que peut rendre cette idée de patrie pour la formation des caractères.
L'idée de patrie développe en nous le sens de
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rindividiialité dans la mesure et sous la forme où il est légitime. Rien de plus stérile que le culte du moi, si nous nous installons nous-mêmes dans un isolement superbe et illusoire. Mais chacun de nous est l'héritier d'une longue suite de générations et porte en lui l'âme qu'elles lui ont faite. La France n'est pas une abstraction. Elle occupe une place déterminée sur la carte du globe et dans l'histoire du monde. Son histoire a peu à peu façonné le génie qui lui est propre et qui s'est accusé en se différenciant du génie" des autres peuples. Ce génie, ensemble de qualités et de défauts, est ce qu'il y a en chacun de nous de plus agissant. A poursuivre un idéal étranger^ nous nous épuiserions en eiforts inutiles. Mais stimuler notre énergie, l'exalter en la dirigeant, et lui faire produire avec le moindre effort la plus grande somme possible de résultats, c'est une vertu qui ne réside quef dans un idéal français.
L'idée de patrie enferme pareillement cette notion d'obéissance, sans laquelle il n'y a pas d'éducation. Car nous sommes naturellement portés à nous réclamer de nos droils;mais queces droits s'accompagnent dedovoirs,c'cstceque nous oublierions volontiers si on n'avait soin de nous le rappeler. Nous sommes naturellement portés à rechercher la satisfaction de nos instincts, de notre commodité personnelle et de notre intérêt ; ce dontona quelquepeine à nous con-
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vaincre, c'est qu'il faille régler ces instincts, gêner cette commodité et céder une part de cet intérêt. Ce renoncement partiel devra, en certains cas, être poussé jusqu'à la complète abdication et jusqu'au sacrifice de la vie. Croit-on que pour faire accepter au jeune homme la nécessité de cet effort pénible sur lui-même, il suffise de lui proposer Tidée abstraite du devoir? Celui qui parle à des jeunes gens ne s'adresse pas à de purs esprits; il faut qu'il séduise leur imagination, qu'il fasse vibrer leur sensibilité, qu'il éveille en eux Tenthousiasme. La patrie est une personne ; on l'aime d'une tendresse passionnée qu'exalte le sentiment de ses grandeurs, qu'avive celui de ses souffrances. Le culte de la patrie, à la fois réel et mystique, s'adresse à l'homme tout entier, esprit et cœur, l'élève au dessus de lui-même, l'arrache à l'égoïsme, développe en lui ces facultés de désintéressement et de dévouement qui le rendent à l'occasion capable de grandes choses, mais dont le défaut se fait sentir jusque dans l'accomplissement des besognes quotidiennes.
Une autre idée, qui, bien loin d'être en contradiction avec le patriotisme, lui rendrait par son voisinage d'utiles services, c'est l'idée de la tolérance. Nous parlons beaucoup de la tolérance depuis cent ans; apparemment cela nous dispense de l'appliquer. Si l'on veut mesurer combien de progrès il reste à faire à cette idée pour qu'elle passe dans
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nos mœurs, il suffit de jeter les yeux sur l'état actuel de notre société. Une formidable explosion de haine a soudain rompu les relations, ruiné les amitiés, bouleversé les familles elles mêmes. Brusquement, nous nous sommes remis sous les yeux toutes les raisons que nous pouvions avoir de nous diviser : opposition des races , antagonisme des religions, tous ces agents de discorde qu'on croyait morts ont à nouveau témoigné de leur puissante vitalité . Castes, partis, confessions se livrent une bataille furieuse. Nous nous hérissons dans un individualisme farouche. Nous n'admettons pas qu'un homme, s'il pense autrement que nous, puisse être un honnête homme. Nous manquons outrageusement de respect pour l'opinion d'autrui. Et l'éducation devant avoir pour effet de nous aider à nous supporter les uns les autres, c'est donc là un défaut d'éducation. L'Université peut, en ce sens, exercer l'action la plus profonde et la plus bienfaisante. Car si la haine, chez quelques-uns, est tout simplement la haine et vient de ce qu'ils sont haineux, chez la plupart elle procède de l'ignorance. Dans un intérêt de parti, on ne cesse de nous répéter que la France date de cent ans, que tout ce qui précède une date fatidique, sur laquelle d'ailleurs on ne s'accorde pas, n'était qu'abomination, et que le devoir de la France moderne est donc de pourchasser et d'anéantir tout ce qui survit de l'ancienne
France. Il appartient à TUniversîté de faire justice de ce mensonge. 11 lui appartient de faire aimer notre passé et respecter notre tradition; cela même entre dans la définition de son rôle, puisqu'on ne conçoit pas un enseignement sans une tradition sur laquelle il repose, et puisque le seul moyen qu'on ait encore trouvé pour élever les jeunes générations est de les mettre à l'école des générations précédentes. L'Université aura bien mérité de nous tous, le jour où elle nous aura appris à vivre en paix sur le même sol, et à plier des croyances et des facultés différentes au même idéal national.
Pour réaliser cette œuvre d'éducation, est-il nécessaire qu'elle modifie ses méthodes d'enseignement? En aucune façon. Dire que l'Uiiiversité doit travailler à faire des Français qui aiment leur pays et ne se haïssent pas entre eux, ce n'est pas lui proposer un programme nouveau, c'est lui rappeler le programme qui a toujours été le sien, en souhaitant seulement qu'elle ne s'en écarte pas et qu'elle s'y attache au contraire plus vigoureusement que jamais. C'est donc que, de même, elle doit rester fidèle aux méthodes d'enseignement qui font son originalité et repousser tous les efforts qu'on fait pour entamer cette originalité ! La raison d'éducation est justement la principale raison pour laquelle
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il faut tenir à ce que renseignement universitaire continue d'avoir pour base la culture classique.
Mettre au premier plan l'explication des auteurs grecs et latins, ne faire entrer qu'en seconde ligne l'étude des écrivains français, et celle de nos écrivains classiques plutôt que celle des modernes, considérer l'étude de l'allemand et de l'anglais comme une étude de langue et non de littérature, telle est la tradition universitaire. Pour la justifier et pour en imposer le maintien, il suffirait de montrer qu'elle seule est compatible avec un idéal national et avec un idéal de tolérance. Pour nous autres Français, remonter aux Romains et auxGrecs, c'est d'abord remonter à nos origines elles-mêmes, et c'est rentrer en possession de nos titres les plus lointains ^, puisque, aussi loin que nous suivions riiistoire de notre génie, nous le trouvons en contact et en rapport avec le génie antique. M. Gaston Paris ne me contredira pas, le représentant le plus autorisé des études médiévales étant aussi bien l'un de ceux qui ont le plus énergiquement réclamé en
I . M. Emile Routroux, professeur de philosophie à la Sorbonne, a exprime en un beau langage cette nécessité de fortifier le patriotisme pnr l'enseignement classique : « Il n'y a qa*un lien social réel et indissoluble, c'est, ainsi que nous Tont enseigné les anciens, une àme et une pensée communes. Il faut donc> si nous voulons que notre patrie demeure une réalité vivante, maintenir et perpétuer l'àmc de la France. Celte tâche qui incombe à tous est plus spécialement dévolue à l'enseignement classique. Remontant aux origines de noire génie national, il le recrée en quelque sorte continuellement dans les âmes, m
faveur des études grecques dans nos lycées. C'est ensuite fortifier notre originalité par opposition aux littératures qui, à la différence de la nôtre, ne se sont pas pénétrées des idées et de la forme grécolatines. C'est enfin la protéger contre les infiltrations étrangères qui, si on ne leur opposait ce système de défense, auraient bientôt fait d'introduire le jargon dans notre langue et le chaos dans nos idées. Voilà pour le patriotisme, et voici pour la tolérance. Pour que le professeur donne un enseignement fort efficace, il faut qu'il se sente libre, maître de tout dire, de pousser ses idées jusqu'au bout, de livrer le fond de sa pensée. Cette liberté, il peut l'avoir avec les textes antiques, il ne l'a pas avec les textes français eux-mêmes. C'est ce qui a été excellemment mis en lumière dans ce passage de la déposition de M. Brunetière : « Les textes qui servent de base à l'enseignement classique étant en général antérieurs au christianisme ont ce grand avantage de n'être pas confessionnels... Il est très difficile à un professeur impartial, mais qui pourtant a ses idées, ses convictions à lui, d'expliquer un peu à fond les Lettres provinciales. Il lui est encore très difficile de parler avec liberté de VHiS" ioire desVariations, très difficile également d'expliquer des textes de Voltaire, de Diderot, ou même la Profession du Vicaire savoyard. Vous mettez ce professeur dans une situation gênante ; il est
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exposé à chaque instant à faire appel aux passions qui commencent à se faire jour chez les élèves, ou à donner un enseignement qui blessera les familles. » Les auteurs allemands et anglais offrent les mêmes difficultés. Ils en offrent d'autres encore. Admirons-les donc, lisons-les, pratiquons-les plus que nous n'avons fait jusqu'ici ; mais ne fondons pas sur eux notre enseignement. Renoncer à la tradition universitaire telle qu'elle s'est d'elle-même établie, ce serait fausser l'esprit de l'Université, y faire souffler tous les vents de la dispute, et, en ouvrant les portes du lycée aux bruits de la mêlée contemporaine, y ruiner jusqu'à la possibilité d'une éducation.
A dessein, j'ai invoqué des témoignages émanant exclusivement d'universitaires, et groupé les noms de professeurs qu'on nous représente volontiers comme engagés dans des voies divergentes. J'ai voulu montrer ainsi que, sur les points essentiels, il y a accord dans l'Université, et qu'elle peut donc se mettre utilement à cette œuvre d'éducation par le patriotisme et par la tolérance, dont elle sent elle-même que le besoin est urgent. Car ce pays souiïre d'un mal qu'il serait bien inutile de nier, puis(ju'il crève les yeux : c'est la dissociation de nos forces, c'est la désagrégation sociale. Est-ce le résultat d'une longue paix au cours de laquelle nous avons perdu de vue la nécessité d'unir en faisceau
toutes nos énergies? Est-ce le souvenir de la défaite, privant les âmes de cet enthousiasme qui est un admirable instrument de fusion ? Est-ce la crise <5conomique qui, augmentant les difficultés de la vie, diminuant les satisfations, aigrit les cœurs ? Estxe l'influence d'un gouvernement aussi dépourvu d'habileté politique que de générosité ? Il y a sans doute à tenir compte de toutes ces causes. Les responsabilités sont multiples, et tout le monde a été coupable, puisque quelques-uns des plus funestes exemples sont partis de haut. C'est bien en effet une élite de penseurs, d'écrivains, de savants, qui, pendant de longues années, a donné à la jeunesse l'exemple du scepticisme, de l'indiff'érence, du désintéressement de la chose publique. C'est elle qui, en contraste avec le calme dont la masse populaire ne s'est pas départie, donne aujourd'hui à la jeunesse l'exemple de l'aff'olement. Cette situation dicte à l'Université son devoir. Qu'elle travaille à resserrer le lien national ! Elle rendra ainsi service au pays, et, en retour, elle recevra de l'assentiment public la force dont elle a besoin pour triompher elle-même d'un malaise passager. Qu'elle ne laisse pas s'accréditer cette idée fausse que l'enseignement de quelques-uns de ses maîtres puisse être un danger pour rintégritédel'esprit français! Et tandis que partout ailleurs, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, l'enseignement contribue à dévelop-
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per, à fortifier, à exalter le sentiment anjçlais, allemand, américain, que l'Université de France ne s'expose pas à mériter quelque jour le reproche d'avoir préparé des générations de dupes.
i5 août 1899.