I. Voltaire à Dubois, 28 mai
Irer les intentions de Frédéric. Il part, est admirablement reçu, ne découvre rien, s'en retourne tout déconfit. On a peine à croire qu'il ait eu l'étrange idée de réclamera Frédéric ses frais déroute : soit treize cents écus. « Son apparition de six jours me coûtera par jour cinq cents livres, écrit celuici. C'est bien payer un fou. Jamais bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages. » Ainsi s'établit entre le poète et le roi ce commerce où les questions d'argent se mêlent aux questions littéraires et les flatteries les plus délicates alternent avec les plus grossières injures.
Trois ans après, Frédéric vient de nous fausser brusquement compagnie, signant avec Marie-Thérèse un traité de paix où il n'était pas dit un mot delà France. Il s'agissait d'obtenir quelques renseignements sur les desseins de cet allié fantasque. Or à ce moment Voltaire, furieux de son échec à l'Académie, annonçait avec fracas son intention de se venger en se retirant à Berlin. Ne pouvait-on profiter de cette situation et abriter derrière le courroux du poète le mystère d'une mission de confiance? Frédéric s'exprimerait à cœur ouvert devant un ami ulcéré. Il paraît que l'idée vint de M™® de Châteauroux. Voltaire se hâta de l'accepter. Mais il se hâta de partir un peu moins qu'il n'eût fallu. Son départ fut retardé d'abord par les larmes de M™® du Châtelet, ensuite par l'éternelle question des frais
de voyage. Outre ses traites sur un banquier, Voltaire se fit largement intéresser dans un marché de fournitures pour les armées en campagne accordé à ses cousins MM. Marchand père et fils. C'étaient bien des lenteurs pour un départ précipité. Il n'en fallait pas tant pour mettre en éveil la prudence de Frédéric. Avant que Voltaire ne fût arrivé à Berlin, ses projets machiavéliques étaient percés à jour. C'était pour Frédéric une bonne occasion de se divertir: il ne s'en fit pas faute. « Je reçus un ambassadeur poète etbel espritde la part de la France: c'était Voltaire, un des plus beaux génies de l'Europe, l'imagination la plus brillante qu'ily ait peutêtre jamais eue, mais l'homme le moins né pour la politique... Sa négociation fut une plaisanterie, et elle en resta là. » Il avait tout juste réussi à se faire moquer de lui.
Il ne semble pas qu*on en ait voulu à Voltaire de cet échec. C'est le temps de sa plus grande faveur à la cour. Il est nommé historiographe et gentilhomme ordinaire de la chambre. A vrai dire, il devait ces charges à la protection de M°^^ de Pompadour. Il l'a reconnu plus tard, avec franchise et désinvolture, en des termes où il est difficile de voir un témoignage de gratitude. « Il fallait une maîtresse. Le choix tomba sur la demoiselle Poisson... Je la connaissais assez : je fus même le confident de son amour... Cela me valut des
récompenses qu'on n'avait jamais données ni à mes ouvrages, ni à mes services. Je fus jugé digne d'être l'un des quarante membres inutiles de l'Académie. Je fus nommé historiographe de France ; et le roi me fit présent d'une charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre. Je conclus que, pour faire la plus petite fortune, il valait mieux dire quatre mots à la maîtresse d'un roi que d'écrire cent volumes *. » La remarque était judicieuse et Voltaire y conforma rigoureusement sa conduite. Quoi qu'il en ait dit, il est donc malvenu à prétendre que, s'il se rendit auprès de Frédéric, ce fut pour fuir la persécution. Le fait est qu'il mettait à exécution un projet depuis longtemps caressé, qui flattait sa vanité et dont il devinait, par un instinct plus clairvoyant que les répugnances de ses amis, l'énorme avantage au point de vue du prestige de sa renommée. Le départ de Voltaire était universellement désapprouvé. Ses amis le blâmaient de s'aller mettre à couvert au moment où commençait la grande lutte de l'Encyclopédie. Le sentiment public était choqué. On vendait le portrait du philosophe bizarrement accoutré d'un costume du Nord, et les marchands criaient dans la rue : « Voilà Voltaire le Prussien ! Le voyez-vous avec son bonnet de peau d'ours pour n'avoir pas froid ? A six