‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 7 sur 31 · I. Voltaire à Puisieulx, 17 août · texte numérisé non relu

I. Voltaire à Puisieulx, 17 août

jyjrae Je Pompadour qu'il continue décompter. II lui fait représenter qu'ils ont, elle et lui, les mêmes ennemis. H y a une sorte d'alliance entre la maîtresse du roi et le parti philosophique. On ne devinerait pas, si Voltaire n'avait pris soin de le dire, quelle est l'approbation qu'il se préoccupe de mériter en écrivant le Siècle de Louis XIV. « Je puis me tromper, mais je me flatte que si le roi avait le temps de lire cet ouvrage, il n'en serait pas mécontent. Je crois surtout que M"^^ de Pompadour pourrait ne pas désapprouver la manière dont je parle de M"^^ de la Vallière, de Montespan et de Maintenon, dont tant d'historiens ont parlé avec une grossièreté révoltante et avec des préjugés outrageants, wlly avait quelque chose de touchant, comme le remarque M. le duc de Broglie, dans cet appel à la solidarité des maîtresses royales à travers l'histoire. On fit la sourde oreille.

Quel fut le lendemain de l'accueil triomphal que Voltaire avait reçu à Berlin et comment son séjour en Prusse se termina en fâcheuse équipée, c'est ce que chacun sait, et les détails de l'aventure sont trop connus pour qu'il soit besoin de les rappeler. Si Voltaire en quittant Versailles avait l'espoir de donner une leçon à Louis XV et d'apprendre au roi de France comment son confrère de Prusse respectait la dignité des gens de lettres, les faits se chargèrent cruellement de tourner la démonstration

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contre lui. Certes les premiers torts vinrent de Voltaire. 11 n'était pas encore arrivé à Berlin qu'il avait déjà porté la guerre dans le petit monde de lettrés et de savants que Frédéric groupait autour de lui. Il faisait refuser une correspondance à Fréroii; quelques jours auparavant ne requérait-il pas le lieutenant de police de faire taire le même Fréron? C'est une des curiosités de l'histoire de la liberté de la presse, que ses plus fameux champions n'aient jamais manqué une occasion d'envoyer les gendarmes à leurs adversaires. Il faisait renvoyer d'Arnaud. L'affaire avec le financier véreux Hirsch fut plus grave. Frédéric la caractérise brièvement : « C'est l'affaire d'un fripon qui veut tromper un filou. » Les démêlés avec Maupertuis, et les bouffonneries de la Diatribe du docteur Akakia portèrent à l'extrême l'irritation du roi. Toutefois, les procédés dont il se permit d'user contre celui qu'il avait lui-même attiré dans son royaume n'en restent pas moins inqualifiables et sans excuse. Il ne prononce plus le nom de Voltaire qu'en y accolant les épithètes les plus déshonorantes et dont celles de « coquin », de « fourbe », de (( vieux fou », de « traître » et de « scélérat » ne sont que les plus douces et les seules qu'il soit possible de citer. Après lui avoir, avec toute sorte de difficultés, accordé la permission de partir, il le fait poursuivre et lâche à ses trousses le célèbre Freytag. Arrêté à Franc-

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fort, on fait dans ses bagages une perquisition qui ne dure pas moins de neuf heures et pendant laquelle il se trouve mal deux fois. Comme il fait mine de s'enfuir, on le ramène sous escorte, au milieu des huées de la foule. On l'enferme dans un cabaret de bas étage, la Corne du Bouc. On y conduit également M™® Denis. Elle y resta, gardée à vue par des soldats qui ne quittèrent pas sa chambre, même la nuit. « Cette franche drôlesse, dit Freytag, était capable d'aller étourdir tous les conseillers, ce qui aurait gâté notre affaire. » Si le roi désavoua officiellement le zèle de ses agents subalternes, ce ne fut que pour la forme et il convenait dans l'intimité qu'on n'avait pas outrepassé ses ordres. « J'ai reçu les lettres de Voltaire et de la Denis, écrivait-il à sa sœur la margrave de Bayreuth : ils mentent tous deux... Vous ne sauriez croire à quel point ces gens-là jouent la comédie ; toutes ces convulsions, ces désespoirs, ces maladies, tout cela n'est que jeu. » On comprend que Voltaire, ainsi maltraité, en ait conçu d'abord quelque rancune, et que son premier mouvement, quand il fut remis de sa peur, ait été pour se venger .

Le moyen qui se présenta tout de suite à son esprit était un peu vif. C'était de passer au service de l'Allemagne. De Francfort il fit parvenir à François 1®% époux de Marie-Thérèse, une offre de se

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rendre à Vienne dès qu'il serait en liberté, afin d'entretenir leurs « Sacrées Majestés l'Empereur et l'Impératrice de choses qui les concernaient ». Que l'Empereur daignât le mander auprès de lui, il courrait se jeter à ses pieds, « assuré qu'on ne serait pas mécontent de l'entendre ». Il demandait en outre que la lettre par laquelle l'Empereur l'appellerait à Vienne lui fût adressée avec la qualité de chambellan impérial. Apparemment, ce dont il s'agissait, c'était de renseignements sur les desseins politiques de Frédéric. Voltaire ne voyait pas de difficulté à faire profiter un nouveau maître de ce qu'il avait pu apprendre dans l'intimité du maître d'hier. De chambellan du roi de Prusse devenir sans transition chambellan de l'Empereur d'Allemagne, c'était toujours être chambellan. Et cela lui paraissait tout naturel. Il fut seul de cet avis. Au roi de France également et à ses ministres il aurait eu plus d'une information à donner sur des choses les concernant. Il y était tout disposé. On ne se soucia pas de l'entendre. Il avait faittâter le terrain à Paris par M™^ Denis : on lui fit comprendre qu'on n'avait aucune envie de le voir. Au surplus, lors de l'avanie de Francfort, et en dépit de ses appels réitérés, la cour n'avait rien fait pour venir en aide à celui qui continuait de porter le titre de gentilhomme du Roi. On ne voulait plus avoir de rapports avec lui. Une entrevue qu'il eut à Lyon avec

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le cardinal de Tencin acheva de Téclairer. « Mon ami, disait-il, en sortant, à son secrétaire, ce pays-ci n'est pas fait pour moi. » C'est alors qu'il se réfugie aux Délices.

Un coup de théâtre vint le tirer de sa retraite, ranimer ses ambitions et ses espérances: ce fut l'alliance autrichienne. Voltaire a dans la suite parlé avec légèreté du traité de lySô, et contribué à égarer l'histoire dans le jugement qu'elle a porté sur cette mesure imposée par les circonstances. Il n'y a voulu voir que l'effet de la vanité blessée de Bernis et de l'amour-propre offensé de M'"^ de Pompadour. « M"® Poisson, dame Le Normand, marquise de Pompadour, était réellement premier ministre d'Etat. Certains termes outrageants lâchés contre elle par Frédéric, qui n'épargnait ni les femmes ni les poètes, avaient blessé le cœur de la marquise et ne contribuèrent pas peu à cette révolution dans les affaires qui réunit en un moment les maisons de France et d'Autriche après plus de deux cents ans d'une haine réputée immortelle *. » Il s'en faut que telle ait été sur le moment son impression. Au contraire, la nouvelle, sitôt qu'il en a connaissance le transporte de joie. « Tout solitaire, tout mort au monde queje suis, j'ai l'impertinence d'être bien aise de ce traité. J'ai quelquefois des lettres de Vienne, la reine de Hongrie est adorée. Il était juste

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