‹ Etudes sur la Litterature Francaise (volume 3)Chapitre 8 sur 31 · I. Voltaire, Mémoires · texte numérisé non relu

I. Voltaire, Mémoires

que le bien-aimé et la bien-aimée fussent amis.» Et quelques jours après : « Dites-moi donc, Madame, vous qui êtes sur les bords du Rhin, si notre chère Marie-Thérèse, Timpératrice-reine, dont la tête me tourne, prépare des efforts réels pour reprendre sa Silésie... Ne seriez-vous pas bien aise de voir deux femmes, deux impératrices, peloter notre grand roi de Prusse, notre Salomon du Nord * ? » Il a vu aussitôt dans cette révolution politique un moyen pour lui de rentrer en scène. Il s'en ouvre à Richelieu. « Il ne m'appartient pas de fourrer mon nez dans ces grandes affaires, mais je pourrais bien vous certifier que l'homme dont on se plaint (Frédéric) n'a jamais été attaché à la France, et vous pourriez assurer M*"^ de Pompadour qu'en son particulier elle n'a pas sujet de se louer de lui. Je sais que l'Impératrice a parlé, il y a un mois, avec beaucoup d'éloges, de M"^ dePompadour. Si j'osais aussi vous parler de moi, je vous dirais que je n'ai jamais conçu comment on avait de l'humeur contre moi de mes coquetteries avec le roi de Prusse. Si on savait qu'il m'a un jour baisé la main, toute maigre qu'elle est, pour me faire rester chez lui, on me pardonnerait de m'être laissé faire, et si on savait que cette année on m'a offert carte blanche, on avouerait que je suis un philosophe bien revenu de ma passion. J'ai, je vous l'a-

I . Voltaire à la comtesse de Lutzelbourg, août et septembre 1756.

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voue, la petite vanité de désirer que deux personnes le sachent et (ceci n^est pas une vanité, mais une délicatesse de mon cœur) que ces deux personnes le sachent par vous *. » Une fois encore on dédaigna d'utiliser cette bonne volonté qui s'offrait. Ou plutôt on la mit à une épreuve dérisoire. Il se trouva un courtisan pour proposer à Voltaire de traduire les Psaumes à l'usage de M"*^ de Pompadour, qui était en chemin de se faire dévote.

L'ironie du sort voulut que celui de qui Voltaire se trouvât appelé à prendre en mains les intérêts, ce fût son persécuteur de la veille. Les débuts de la guerre n'avaient pas été favorables à Frédéric. Pressé de toutes parts, acculé à une situation désespérée, il songea à se tuer. Il mit son projet en vers et même en deux cents vers. Par un effet de l'habitude, les vers du roi de Prusse s'en vinrent trouver Voltaire. Il y fit une réponse éloquente et pathétique, adjurant le prince de renoncer à un dessein criminel, auquel celui-ci, suivant les vraisemblances, ne s'était arrêté ni très longtemps, ni très sérieusement. Frédéric rit de bon cœur en recevant ces exhortations. Ce qui avait plus de portée que ces fantaisies de suicide, ce sont les démarches auxquelles se livra la margrave de Bayreuth pour ménager à son frère les conditions d'une paix honorable. Elle s'en ouvrit à Voltaire. Il n'en fallait

I, Voltaire à iiichelieu, lo octobre 1756.

pas lant pour enflammer le zèle de notre diplomate. Aussitôt, il répond à la margrave en protestant du dévouement qu^il a toujours gardé au « roi philosophe » et il lui conseille de se mettre en rapports avec le maréchal de Richelieu qui, sans doute, « serait flatté qu'on s'adressât à lui ». En même temps, il écrit à Richelieu pour l'engager de joindre « la qualité d'arbitre à celle de général ». Ayant échoué de ce côté, il ne se rebute pas, et songe qu'à défaut de Richelieu le cardinal de Tencin, celui-là même qui l'avait si fraîchement reçu à Lyon, pourrait se charger de la négociation. Le cardinal s'en charge en efl^et, mais reçoit presque aussitôt de la cour un avis d'avoir à se tenir tranquille. Une troisième fois, Choiseul étant arrivé aux afl'aires, Voltaire renouvelle ses off*res de médiation. Il fait écrire au nouveau ministre par d'Argental : « Voltaire est en correspondance suivie avec Luc (Frédéric)... Il est bien avec l'électeur palatin, avec le duc de Wurtemberg, avec la maison de Gotha, ayant eu des aff'aires d'intérêt avec ces trois maisons qui sont contentes de lui et qui lui écrivent avec confiance... Il a des amis en Angleterre. Toutes cesliaisons le mettent en droit de voyagerpartout sans causer le moindre soupçon et de rendre service sans conséquence... Quelquefois, quand on veut, sans compromettre la dignité delà couronne, parvenir à un but désiré, on se sert d'un capucin, d'un abbé Gauthier, d'un homme obs-

cur comme moi, comme on envoie un piqueur détourner un cerf, avant qu'on aille au rendez-vous de chasse *• » Voltaire affirme qu'il reçut de Frédéric des ouvertures en ce sens. Par malheur, si Frédéric parlait de paix, il ne préparait que la guerre, et dès le début de la campagne de 1760, il signifiait à son correspondant si bien intentionné qu'il n'avait plus le temps de s'amuser à des plaisanteries. « C'est maintenant que je dois déployer toutes les voiles de la politique et de l'art militaire. Les filous qui me font la guerre m'ont appris des exemples que je vais suivre au pied de la lettre. Je ne poserai les armes qu'après avoir fait trois campagnes; nous ne signerons la paix que le roi d'Angleterre à Paris et moi à Vienne. Mandez cette nouvelle à votre petit duc... Je vous recommandey Monsieur le comte, à la protection de la très sainte immaculée Vierge et à celle de Monsieur son fils, le pendu -. » Voltaire lui-même tomba d'accord qu'il n'était plus que d'avoir de bonnes troupes et de bons généraux. C'est par cet appel aux armes que se termine sa négociation pour la paix. A quelque temps de là, une phrase malheureuse de l'Épître dédicatoire de Tancrêde lui aliéna la protection de M°^^ de Pompadour. Ce fut la fin. L'accès des chancelleries et des cours lui était décidément

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