‹ Études sur la littérature française (volume 4)Chapitre 6 sur 18 · UNE APOTHEOSE DU NATURALISME Q · texte numérisé non relu

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l'histoire littéraire du siècle. C'est M. Georges Meunier, auteur d'un livre dont le titre lui est fourni par la langue commerciale : Le bilan littéraire du XIX^ siècle *. M. Meunieravait déjà donné des Pages choisies d'Emile Zola dans une collection destinée à ceux qui, n'ayant pas le temps de tout lire, ne veulent lire que de l'excellent. 11 célèbre un culte, dont ces publications sont les rites. Son nouveau livre est un acte d'humilité et d'adoration. M. Meunier est professeur; il enseigne la littérature dans un lycée de province , il appartient à l'enseignement moderne et même, comme on voit, ultra-moderne. La foi peut soulever des montagnes . Espérons que la foi de M. Meunier aura du moins accompli ce miracle, de réconcilier M. Zola avec la critique universitaire.

Bien en a pris du reste à M. Meunier d'adopter ridée maîtresse qui circule à travers son livre. Elle en fait l'unité, et, si j'ose dire, elle lui prête un air de simplicité. Elle met quelque chose de nouveau dans une étude qui, sans cela, ne différerait pas assez des études antérieures auxquelles elle se réfère et qu'elle reproduit avec un excès de docilité. Elle y met un élément d'intérêt, qui consiste précisément à montrer ce que peut produire la méthode

I . Georges Meunier, le Bilan littéraire du XIX' siècle, i vol. de a Bibliothèque Charpentier (Fasquelle). — Pages choisies d'Emile Zola (Armand Colin).

des romanciers naturalistes, appliquée à l'histoire des lettres. Voici quelques traits de cette méthode, d'après le spécimen ingénu qu'on nous en présente. C'est d'abord la suppression de toute analyse des idées. De grands mots tels que « envolée », mais surtout des épithètes répétées à satiété : « formi dable », « étonnant», «prodigieux», tiennent lieu de longues explications. « Au milieu du travail prodigieux qui s'accomplit en ce moment dans la poésie..., » écrit M. Meunier, Nous voyons assez bien ce qu'il peut y avoir dans ce travail de curieux, d'inquiétant, de vague ou de confus; mais en quoi ce travail est « prodigieux », voilà ce qui nous échappe. — En second lieu Tétourderie. Je n'en citerai qu'un exemple. Parmi les influences qui ont permis au naturalisme de se constituer, on pouvait penser que M. Meunier ne manquerait pas de donner une large place aux doctrines positivistes. Mais vous aurez beau consulter l'index, interroger la table des matières, fouiller le livre : le nom d'Auguste Comte n'y est même pas prononcé. Et comme on ne peut soupçonner l'auteur de dédain à l'égard d'Auguste Comte, ce n'est donc qu'inadvertance. — Ajoutez l'assurance dogmatique dans les affirmations. « Le type du vers classique est bien fini.. .» Or les plus révolutionnaires entre les réformateurs crient très haut que le vers classique reste pour les symbolistes, comme il est resté pour les romantiques et

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les parnassiens, le type même du vers français. La hardiesse dans les métaphores : « Armé de ce levier puissant de l'évolution, M. Brunetière a éclairé bien des points obscurs ou inexplorés de notre lit^ térature. » Le manque de proportions. M. Meunier écrit bravement, à propos de Germinie Lacerteux : « Cette œuvre est d'une importance considérable dans l'histoire littéraire contemporaine; » et il déclare sans sourciller, à propos de l'œuvre de M. Hector Malot, qu'elle offre « des parties qui rappellent Balzac par l'art de créer et de faire vivre les caractères ».

Mais on le devine aisément, c'est quand il en vient à parler de M. Zola que son enthousiasme ne connaît plus de mesure, et que son lyrisme déborde. M. Zola, « qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on envisage l'évolution des doctrines naturalistes depuis un demi-siècle, » M. Zola lui apparaît dans une «gloire », suivant l'usage des tableaux de piété, ou dans une « apothéose», suivant la poétique des féeries. Celui-ci résume dans une |sy nthèse harmonieuse les mérites de tous les grands écrivains et il possède des qualités que les autres n'avaient pas ; il a cette émotion en face de la nature, qui manquait à Balzac; il est venu pour proclamer l'efficacité morale et sociale de l'art et lui « rendre ses véritables titres » méconnus par Flaubert; et Flaubert et Balzac comme Chateaubriand ne sont que

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Flaubert, que Balzac et Chateaubriand, mais M. Zola est « le Maître ». Tous les autres procèdent de lui; ceux même qui ne se sont pas gênés pour le honnir n'étaient que des ingrats, puisqu'ils lui doivent le meilleur de leur talent. Si Alexandre Dumas, après le Demi-Monde^ et les Idées de Madame A ubray, s'est enfin haussé à écrire Francillon, qui,paraît-il, est le plus bel effort de son art, c'est que cet art s'est « attendri et baigné dans le courant de tristesse et d'humaine pitié que le puissant génie de M. Zola, plus encore que l'influence des littératures du Nord, a fait déborder sur son siècle ». Ne cherchez plus après cela pourquoi le nom de M. Zola domine toute une époque, et rayonne sur « le monde ». — Une dernière touche achève la peinture, et le détail est trop « joli » pour qu'on se tienne de le citer. « Vue de loin et dans son ensemble, l'œuvre de M. Emile Zola fait penser à celle de Pascal... » Le panégyriste ne se contente pas de donner en passant cette indication et de voir les choses de loin. Il insiste, il développe, et après avoir montré que les personnages de M. Zola sont des détraqués, des abrutis ou des idiots, il conclut : « Pascal n'a pas stigmatisé avec plus de force l'inconscience de l'homme, cet imbécile ver de terre, ce cloaque d'incertitude et d'erreur. » Le parallèle est imprévu, et je le crois inédit. Il méritait d'être signalé au compilateur qui écrira quelque jour un

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curieux chapitre sur Tart d'instituer des rapprochemeuls en littérature et de les faire servir à la confusion des idées.

Or, dans le temps de la primitive Eg-lise, ceux qui avaient baisé le bas de la robe des saints en devenaient pour les fidèles un objet de vénération. Jl en va de même dans l'église naturaliste. « Il semble qu'on puisse passer sous silence les écrivains qui se sont inspirés des doctrines de ces maîtres et de leurs procédés. Et pourtant rien ne serait plus injuste que cet oubli, car il se trouve que ces écrivains sont eux-mêmes des maîtres. » 0 vertu miraculeuse qui des disciples fait des maîtres ! Que les pieds de ces hommes sont beaux!... Le public, insouciant de sa nature, est volontiers d'accord avec les auteurs pour trouver que la critique excède ses droits dès qu'elle fait mine de n'y pas renoncer ; il n'est pas sans utilité de lui montrer de temps en temps quelle besogne devient la sienne quand elle choisit pour posture celle de l'agenouillement. Nous nous serions pourtant abstenus de contrôler à notre tour un « bilan » dressé de façon si partiale, s'il ne nous offrait l'occasion d'examiner un problème de littérature contemporaine. Nous ne songeons pas, au surplus, à rouvrir contre ce qui fut le roman naturaliste une campagne menée jadis par M. Brunetière avec la vigueur que l'on sait, dans le temps où l'école sem-

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blait triomphante et en face d'un effort de réclame jusqu'alors inouï.On a montré, sans qu'il soit besoin d'y revenir, comment M. Zola et ses amis, par l'inguffisance de leur psychologie et de leur observation, par leur manque de sympathie humaine et de sens moral, par leur grossièreté de langage, ont failli compromettre la meilleure des causes. Mais nous voudrions insister sur une différence essentielle par où les naturalistes de 1876 s'opposent aux naturalistes de i85o. 11 s'est fait, vers le milieu de ce siècle, dans l'esprit français vite lassé de l'exaltation romantique, un retour vers le nature j et le vrai. A travers une étude de Taine^ un roman de Flaubert, un poème de Leconte de Lisle, un drame de Dumas, unemême tendance se fait jour. Ala théorie de la littérature personnelle se substitue celle de l'objectivité dans l'art. Gela même est le naturalisme, et loin qu'on songe à lui faire son procès, il faut lui savoir gré d'avoir ramené notre littérature dans les voies de sa tradition. Cette tendance n'est pas épuisée, et en dépit d'un malaise passager, il est probable qu'elle continuera à développer son action dans l'avenir et à diriger la littérature vers une imitation plus docile de la réalité. Mais ce qui caractérise l'école de iSyS, c'est son étroitesse. Elle n'a pas eu un poète, quoique Maupassant ait écrit Des vers, M. Daudet les Amoureuses et que M. Zola lui-même ait aligné des ri-

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