‹ Études sur la littérature française (volume 4)Chapitre 7 sur 18 · UNE APOTHEOSE DU NATURALISME IO · texte numérisé non relu

UNE APOTHEOSE DU NATURALISME IO

mes ; c'est en dehors d'elle ou contre elle que s'est développée la poésie, héroïque avec M. de Heredia, philosophique avec M. Sully Prudhomme, sentimentale avec M. Coppée, maladive et mystique avec Verlaine. Elle n'a pas eu un écrivain de théâtre ; et si curieuse d'ailleurs qu'ait pu être l'entreprise du Théâtre-Libre il n'en est sorti ni une œuvre viable ni une acquisition certaine pour l'art dramatique. Elle n'a pas eu un critique ; les manifestes de M. Zola, les panégyriques et les éreintements qu'il a consacrés à ses confrères sont la parodie de la critique ; Taine, responsable malgré lui d'un mouvement issu en partie de V Essai sur Balzac, de V Histoire delà littérature anglaise, et du livre de V Intelligence désavouait hautement sa paternité; et les critiques contemporains pouvaient bien reconnaître les qualités personnelles de quelques-uns des écrivains du groupe, l'acuité de vision desGoncourt, la force de M. Zola, la grâce de M. Daudet, la concision de Maupassant; mais ils dénonçaient l'esthétique de l'école, les uns avec plus d'âpreté, les autres avec plus de malice souriante, ou plutôt ils se refusaient à admettre que l'école eût une esthétique. Mis en suspicion par tous les lettrés, tenus à l'écart par tous les hommes d'étude et de pensée, les littérateurs de iSyS ont formé moins qu'une école, un groupe, confiné dans le roman, et prisonnier, dans le roman lui-même,

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d'une formule exclusive et restreinte.il faut que ce rétrécissement de la littérature tienne à quelque cause. Il faut qu'il procède de quelque vice caché. Il faut que ce vice soit enfermé dans le principe lui-même dont on se recommande.

Ce principe consiste dans le culte et dans la superstition de la modernité. Tandis que Flaubert déclare qu'«il n'y a rien à faire du moderne » et que le moderne lui répugne, ou, comme il dit plus énergiquement, « lui pue au nez, w tout au contraire les Goncourt s'écrient : « Le moderne, tout est là ! La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste... » C'est leur ambition de donner au lecteur ce frisson du moderne; et ils ont parfois réussi à peindre le décor de leur époque. Le bal de l'Opéra notamment les a comme fascinés ; ils en ont voulu rendre le papillotement et léguer l'impression troublante aux générations futures. C'est de même que les romanciers naturalistes décriront une exposition de peinture, un retour des courses, une première représentation. Ils emprunteront le sujet de leurs récits à une anecdote récente, à un scandale tout chaud. Ils copieront leurs personnages surdes originaux que nous avons coudoyés dans les rues, dont nous reconnaissons la silhouette et parfois jusqu'aux noms . L'auteur

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de Boule de Suif ne remonte guère plus haut que les événements de 1870, et si la date du second Empire est inscrite au frontispice de l'histoire des Roug-on-Macquart, elle n'y figure qu'à titre d'anachronisme : ce sont des mœurs et des figures d'aujourd'hui que M. Zola nousprésente dans un cadre d'hier. Ne s'avise-t-il pas maintenant d'emprunter aux exploits des anarchistes la matière de son dernier roman ? Ce goût du modernisme est d'ailleurs si généralement partagé par la masse du public qu'on nesaitsi les lecteurs ont davantage encouragé les romanciers par leur complicité, ou si les romanciers ont flatté davantage une manie des lecteurs. Quoi qu'il en soit, ces écrivains ne conçoivent pas que le roman puisse avoir d'autre objet que la représentation de la réalité présente.

Cette conception leur est particulière. Ce n'était pas celle des maîtres incontestés du réalisme. Stendhal ouvre par la fameuse description de la bataille de Waterloo un roman qui paraît en 1889. Mérimée, revenu de sa première ferveur romantique, reste fidèle aux époques de civilisation primitive et rudimentaire et donne à ses récits le recul de l'espace quand ce n'est pas celui du temps. Balzac dans la préface de la Comédie humaine se reconnaît débiteur de Walter Scott et rapporte à ses romans historiques l'honneur d'avoir « imprimé une allure gigantesque à un genre de composition

injustement appelé secondaire », la gloire « d'avoir fait concurrence à l'état civil ». Lui-même il se fait dans les Chouans l'historien de la guerre de Vendée, dans Une ténébreuse affaire celui de la France du premier Empire, dans Un ménage de garçon celui des mœurs delà Restauration *. Gautier écrit le Capitaine Fracasse, Arria Marcella et le Roman de la Momie. Flaubert consacre à la résurrection du passé plus de la moitié de son œuvre : Salammbô l'aide à se « débarbouiller » de la vulgarité de ses Bovary; il peine sur l'Éducation sentimentale, mais il écrit avec amour la Tentation de saint Antoine, Hérodias, la Légende de saint Julien V Hospitalier ; et tandis qu'entassant sur les niaiseries de Bouvard les âneries de Pécuchet il élevait un laborieux monument à la bêtise humaine, il rêvait d'un récit de la bataille des Thermopyles, majestueux et simple. Tolstoï fait un large tableau de la société russe contemporaine du premier Empire. George Eliot remonte, par delà le xviii^ siècle, jusqu'à l'Italie de la Renaissance. Tous ils ont éprouvé le besoin de sortir de leur temps, d'échapper à l'oppression et à la tyrannie du présent, de réjouir leur imagination par le spectacle d'autres mœurs, d'élargir leur intelligence par la compréhension d'autres idées, d'éclairer par la comparaison les

I. Cf. Brunetière, Manuel de l'histoire de la littérature française, p. 446.

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