‹ Études sur la littérature française (volume 5)Chapitre 3 sur 6 · LES SPECTACLES DE LA FOIRE ET NOS SCÈNES DE GENRE · texte numérisé non relu

LES SPECTACLES DE LA FOIRE ET NOS SCÈNES DE GENRE

A côté des théâtres d'ordre classés, catalogués, et qu'il faut donc appeler de grands théâtres, nous avons vu, depuis une quinzaine d'années, se multiplier les entreprises particulières et pulluler les scènes hors cadre : théâtre libre, théâtre d'Art, théâtre de l'Œuvre, théâtres de marionnettes, de pantomime, d'ombres chinoises, tréteaux, roulottes, guignols, cafés-concerts, cabarets littéraires et autres bouis-bouis. Ces théâtricules ne laissent pas que d'inquiéter les théâtres ; ceux-ci se plaignent qu'on détourne de chez eux les spectateurs, crient à la concurrence déloyale, et regrettent, sans oser l'avouer, le temps où les troupes qui avaient un privilège pouvaient recourir à la maréchaussée contre les troupes qui avaient un public. Le fait est que tout un public, et non le moins élégant, prend volontiers le chemin de ces petits théâtres, où l'attire la promesse de spectacles un peu différents de ceux qu'il trouve partout ailleurs, plus curieux, plus piquants, sinon plus délicats.

Ce phénomène de la multiplication des théâtres d'à côté n'est pas sans importance, même pour l'histoire de l'art dramatique. Mais ce serait une erreur de croire qu'il soit nouveau. Il s'était déjà produit au xvm» siècle, avec toutes ses variétés et toutes ses conséquences. Alors, à côté de la Comédie- Française, du Théâtre italien et de l'Académie de musique, naissent et se développent les « théâtres de la Foire » ; ces derniers intéressent l'histoire des théâtres, puisque nous leur devons nos modernes théâtres de genre; ils intéressent l'histoire littéraire elle-même, puisque plusieurs formes du divertisse ment dramatique s'y sont ébauchées, et que deux genres s'y sont presque entièrement déterminés : Fopéra-comique et le vaudeville.

L'histoire des forains et de leurs démêlés avec leurs puissants adversaires est des plus curieuses. Elle a été souvent contée ; elle vient de l'être une fois de plus, de façon très attrayante, par M. Maurice Albert dans son volume: les Théâtres de la Foire l. Ceux d'entre nous qui se plaignent d'avoir une Exposition tous les onze ans peuvent se consoler, en songeant que leurs pères en avaient deux par an, une au printemps qui était la foire Saint-Germain, une en été qui était la foire Saint-Laurent,

i. Les Théâtres de la Foire, par Maurice Albert, i vol. in-l6 (Hachette). — Cf. A. Heulhard,/a Foire Saint-Laurent, son histoire, ses spectacles. — Campardon, les Spectacles de la Foire.

lieux de plaisir en même temps que places de commerce. Les badauds de toutes les classes s'y donnaient rendez-vous, ceux du beau monde désertant la place Royale et ceux du peuple désertant le Pont- Neufs. Ils y trouvaient des attractions variées. Longtemps les entrepreneurs de spectacles se bornèrent à exhiber des phénomènes, — hommes à deux têtes, hommes sans bras, hercules et « femmes fortes » qui soulevaient avec leurs cheveux des poids de cent kilos, — à montrer la lanterne magique et faire jouer des marionnettes ou danser des animaux savants, tels que pigeons, chiens, rats, et surtout des singes, parents de ce Fagotin immortalisé par son duel avec Cyrano. A la fin du xvne siècle, la troupe la plus en faveur était une troupe de vingt-quatre sauteurs dirigée par le Français Alard et l'Allemand Vonderbeck.

Alard eut l'idée d'encadrer les exercices de ses sauteurs dans de petites scènes dialoguées. Le livret de l'un deces spectacles est venu jusqu'à nous. Il est intitulé : Les forces de V Amour et de la Magie (1678). Le théâtre représente une forêt, où des personnages costumés en démons et en polichinelles se tiennent immobiles sur des piédestaux. Après que quelques hautbois ont joué une ouverture, un homme paraît, c'est Merlin; il se plaint d'être valet, et valet d'un maître qui, non content d'être magicien, est amoureux : ce maître

est Zoroastre, amoureux de la bergère Grésinde. Tout à coup, les démons sautent de leurs piédestaux, font des tours d'acrobates et donnent à Merlin des coups de bâton. Au second acte, Zoroastre, pour séduire Grésinde, fait devant elle des tours de passe-passe : il lève des gobelets posés sur une table et d'où il sort des singes qui font des culbutes, et des serpents ailés qui s'envolent. Au troisième acte, Grésinde, qui décidément ne se soucie pas d'avoir pour mari un si habile homme, invoque la protection de Junon : quand Zoroastre veut serrer Grésinde dans ses bras, ce n'est pas la bergère qu'il embrasse, mais un démon tombé des frises. Un sujet d'un merveilleux enfantin, une vague intrigue, beaucoup d'acrobatie et de prestidigitation, un peu de musique et de dialogue, telle est, dans son premier état, la comédie foraine. Si naïve et si grossière soit-elle, c'est un commencement et un point de départ. Le progrès consistera à diminuer la partie foraine pour augmenter d'autant la partie musicale et littéraire.

Les théâtres déjà établis et officiellement reconnus ne s'y méprirent pas, et flairèrent aussitôt la concurrence. Alors s'engage entre les forains et les directeurs de scènes privilégiées une lutte épique fertile en incidents, ruses et stratagèmes, lutte des faibles contre les puissants, qui dure, avec des fortunes diverses, pendant un siècle, et se termine par

la victoire définitive des faibles. Un jour, c'est la Comédie-Française qui interdit aux forains de parler ; un autre jour c'est l'Académie de musique qui leur interdit de chanter et de danser ; ce sont les Italiens qui leur contestent le droit aux ariettes, et ce sont les marionnettes elles-mêmes qui leur défendent d'user de la pratique de Polichinelle. Il y a toujours dans la salle quelque émissaire des rivaux coalisés, parfois un Baron ou un La Thorillière, occupé à épier la moindre contravention. A peine la représentation est-elle terminée, le lieutenant de police prend possession de la « loge », où ses hommes se mettent en devoir de briser les sièges, mettre les accessoires en morceaux et brûler les décors. A maintes reprises et pendant plusieurs années, les spectacles sont supprimés. Les forains ne se découragent pas. Aux privilèges des Grands Comédiens ils opposent les privilèges de la Foire : ils utilisent les conflits de juridictions, les lenteurs de la procédure, l'irrégularité de la répression, les complaisances d'un pouvoir arbitraire, mais débonnaire. Habiles à profiter de tout, les Alard,les Francisque, les Dominique déploient dans la lutte une agilité, une souplesse, une adresse bien dignes des équilibristes, illusionnistes et danseurs de corde qu'ils étaient. Ils jettent dans la mêlée tous ceux dont les intérêts sont, en quelque manière, liés aux leurs, princes qu'ils ont divertis, abbés à qui ils

paient des redevances; de sorte qu'on voit en justice des dignitaires de l'Etat ou de l'Eglise côte à côte avec des farceurs de foire. Us vont jusqu'à prendre dans la garde ordinaire de M. le duc d'Orléans deux Suisses qu'ils métamorphosent en directeurs de théâtre, les Suisses jouissant d'une quantité de privilèges, immunités et exceptions *. Ils se hâtent de bénéficier de toutes les mésaventures et défaillances de l'adversaire. Les Italiens sont chassés, en 1697, pour avoir, en jouant la Fausse Prude, mécontenté Mme de Maintenon : aussitôt les forains se partagent leurs dépouilles, leur empruntent de force leur répertoire, s'approprient les types d'Arlequin, de Scaramouche et de Mezzetin. L'Opéra est en faillite : les forains lui achètent le droit de « faire usage sur leur théâtre de changements de décoration, de chanteurs dans les divertissements, et de danseurs dans les ballets ».

Mais la plus grande habileté des forains, ce fut encore de s'adjoindre des auteurs de talent. Au lendemain de Turcaret, Lesage, s'étant brouillé avec la Comédie-Française, passe au théâtre de la Foire, dont il va, pendant vingt ans, être le fournisseur attitré. Piron commençait à se faire connaître dans le petit monde littéraire du café Procope par sa verve et les saillies de son humeur bourguignonne ; un beau matin, Francisque tombe chez

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