Cï. Heulhard, la Foire Saint-Laurent
lui : « Je suis entrepreneur de l'Opéra-Comique. La police m'interdit de faire paraître plus d'un acteur parlant sur la scène. MM. Lesage et Fuzeîier m'abandonnent. Je suis ruiné, si vous ne venez pas à mon secours. Vous êtes le seul homme qui puissiez me tirer d'affaire. Voilà cent écus. Travaillez. » Et pendant trois années, Piron travaille pour la Foire, avec une verve qui se refroidira subitement, dès qu'il abordera la Comédie-Française et écrira pour elle la Métromanie. Si nous joignons aux dix volumes publiés par Lesage, Fuzeîier et d'Orneval, les trois qui contiennent les pièces écrites par Piron, nous aurons le répertoire complet du théâtre forain, pour une période qui va de 1 7 1 3 à 17 34 et qui est aussi bien la plus caractéristique dans l'histoire de ces spectacles: c'est la période de confusion. Tous les genres sont mêlés : ce qui est curieux, c'est de discerner déjà dans cette confusion les genres qui peu à peu se dégageront des éléments auxquels ils sont mêlés, pour vivre enfin d'une vie indépendante; et c'est de voir comment ces genres sont nés des circonstances, des conditions matérielles où se trouvaient les entrepreneurs de spectacles, et de la nécessité qui s'est imposée aux auteurs de s'y accommoder ou de s'y soustraire.
Chacune des entraves apportées au jeu des forains devient pour eux l'origine d'une trouvaille ingénieuse, d'un emprunt fait à propos, ou d'une « créa-
tion », qui d'ailleurs vaut ce qu'elle vaut. En 1709, les forains n'ont pas même le droit de monolog-uer. Condamnés au mutisme, ils joueront donc des « pièces à la muette ». Voici en quoi elles consistaient. Les acteurs prononçaient d'un ton tragique, sur le rythme de l'alexandrin, des mots qui n'avaient aucun sens. Le ton et les g-estes rappelaient de façon grotesque les acteurs de la Comédie-Française dans leurs rôles les plus récents. Molière, dans Y Impromptu de Versailles, s'était amusé, en passant, à ce g-enre de drôlerie : les forains s'en emparent et le font venir jusqu'à nous; ce sont les imitations.
En I7i3,les forains se trouvent privés tout à la fois du droit de dialoguer, de chanter et de danser; ils ne renoncent pas pour si peu à jouer des pièces. Ils s'avisent du stratagème suivant : ils font imprimer sur des écriteaux les paroles que les acteurs ne pouvaient débiter et que la mimique ne pouvait rendre ; deux enfants habillés en amours et suspendus en l'air par des contrepoids déroulaient l'écriteau; l'orchestre jouait aussitôt l'air du couplet et donnait le ton aux spectateurs, qui chantaient euxmêmes ce qu'ils voyaient écrit, pendant que les acteurs y conformaient leurs gestes. La première des pièces que Lesag-e compose pour la Foire, Arlequin roi de Serendib, est le type de ces « pièces à écriteaux ». Arlequin a été jeté par la tem-
pête dans l'île de Serendib ; des voleurs l'attaquent, l'enferment dans un tonneau, dont s'approche un loup qu'Arlequin tire par la queue, en sorte que, dans l'effort, le tonneau se brise. Suivant une coutume de l'île, tout étranger qui y aborde doit être fait roi ; Arlequin goûte fort les privilèges de la royauté : le chef des eunuques lui amène l'esclave favorite , des cuisiniers lui servent des plats recherchés, qu'il a seulement à défendre contre des médecins directement venus de l'île de Barataria. Mais cette royauté n'est que le prélude du sacrifice, et le roi d'un jour doit être immolé à l'idole du lieu. Par bonheur, le grand-prêtre n'est autre que Mezzetin, qui reconnaît Arlequin, l'embrasse, pille le temple avec lui, et veut même voler l'idole pour la rapporter en France. C'est donc dans un cadre fantastique, où voisinent des souvenirs à' Iphigénie en Taaride, de Don Quichotte et des Voyages de Bernier, la pantomime, que les forains reprennent aux Italiens.
En 1722, si les forains n'ont pas le droit de dialoguer, ils ont du moins celui de parler. Avantage énorme, et qui va permettre à Piron de composer les trois actes de son Arlequin Deucaliont Arlequin joue le rôle de Deucalion resté seul au monde après le déluge. « Eh bien! je ne vois personne à qui parler, il n'y aura personne aussi qui me fasse taire. » Donc il bavarde à son aise, abondamment
et sur tout sujet; il raille et il disserte, il verbalise, satirise, moralise. D'une futaille échappée au Déluge il tire un nobiliaire : « Ah ! ah ! la jolie pièce de cabinet, le lendemain d'un déluge ! » Continuant ses fouilles, il tire de la futaille les pièces d'un procès, celui des anciens et des modernes. Puis c'est une paire de pistolets, un sac à procès, un sac d'argent. « On peut appeler celui-ci le sac aux forfaits et la vraie boîte de Pandore. Que d'horreurs en sont sorties 1 Quels crimes n'a pas fait commettre l'amour de ces fanfreluches-là! » Mais au moment où notre moraliste va jeter les pièces dans la mer, quelque chose lui retient le bras, on ne sait quel charme l'acoquine à ce maudit métal... Et ces trois actes ne sont donc que le monologue.
Enumérons quelques-uns des éléments qui sont essentiels à la comédie foraine et qui devaient, par la suite, faire fortune. D'abord le merveilleux. Ce merveilleux, emprunté aux souvenirs de l'antiquité déformés par l'imagination populaire, au pittoresque conventionnel de contrées lointaines et étranges, aux contes de fées, à l'allégorie, à la fantaisie, a surtout pour objet d'amuser les yeux par le bariolage des costumes, la nouveauté de la décoration, les surprises des changements à vue. Ainsi dans le Temple du Destin, V Antre (h Trophonius, la Reine de Barostan, la Foire des Fées. L'Endriague de Piron doit son nom à un monstre
ailé qui occupait toute la largeur de la scène : on voyait la jeune Grazinde disparaître dans la gueule du monstre, où Arlequin Fallait rechercher. Dans l'Ane d'Or du même Piron, qui n'a que peu de ressemblance avec celui d'Apulée, le principal rôle était celui d'un âne qu'on voyait en scène manger et boire comme un être humain, attendu que c'était Arlequin lui-même métamorphosé. Ce qui avait suggéré à Piron cette belle invention, c'est que l'Arlequin de la troupe se trouvait avoir un remarquable talent pour braire. Le merveilleux, que Boileau excluait de toute œuvre d'art sérieuse, avait ainsi trouvé accueil chez les forains qui deviennent les maîtres de la féerie. D VI rlequin roi de Serendib à Y Ane d'Or; de Y Acajou de Favart, dont un acte se passe dans la lune, à nos modernes féeries, le Pied de Mouton ou la Poudre de Perlimpinpin, la chaîne est ininterrompue : toute la différence ne provient que de l'ingéniosité grandissante des trucs et du luxe de la mise en scène.
La comédie foraine, qui estuneféerie,estaussi, — essentiellement, — une revue. De quoi voulez-vous que rient des badauds parisiens , si ce n'est du ridicule le plus nouveau, du travers le plus récent, de la mode qui sévit, de l'engouement qui vient d'éclore, de l'aventure qu'on se conte à l'oreille, du scandale d'hier, des originaux du jour, et, en un mot, de tout ce qui est du domaine de l'actualité ? Donc
Fauteur de Turcaret, et bientôt de Gil Blas, ne manquera pas de mettre en scène ses victimes ordinaires : financiers, médecins, nobles de fraîche date, petits-maîtres débauchés, comédiens superbes et poètes faméliques. L'allusion est parfois d'une remarquable précision, remarque M. Maurice Albert. Dans Arlequin traitant, un manieur d'argent paraît sur la scène entre deux archers avec du foin sur son chapeau, dans ses manches, entre le justaucorps et la chemise ; or quelques semaines auparavant, un homme d'affaires, que cherchait l'exempt, avait été trouvé caché dans des bottes de foin. Piron sème à profusion ces traits de satire contemporaine. Non seulement il en égaie son dialogue, mais parfois il les réunit dans une longue tirade, sorte d'intermède qui interrompt la pièce, à la manière de la parabole antique. Ainsi, dans PEndria- «7«£,Scaramouche s'avance sur le devant de la scène et s'adressant au public, qu'il prend à témoin, il lui conte ce qu'il vient de surprendre dans une grande ville fort peuplée dont les habitants se sont tout à coup pétrifiés. « J'ai pris sur le fait des cabaretiers achevant d'empoisonner en catimini de mauvais vin qui n'était déjà que trop malfaisant, des pâtissiers empestant leur pâte, des boulangers sophistiquant la leur, des bouchers qui masculinisaient les vaches et lesbrebis, des rôtisseurs qui donnaient le fumet de garenne à de vieux clapiers, et cent
autres friponneries d'arrière-boutique. » Il est allé à F Académie française, au Palais, au tripot : « Ah! les bonnes figures à peindre î Que les gagnants et les perdants étaient aisés à distinguer ! » Dans les Enfants de la Joie, la déesse Até nous fait part de quelques-uns de ses étonnements : elle a vu un financier s'enrichir par la banqueroute, une fille qui mérite la Salpêtrière rouler carrosse, un mari qui, au courant des fredaines de sa femme, en prend son parti et passe encore pour un honnête homme. C'est la veine des Caractères, du Diable boiteux et des Lettres persanes. Et c'est par ces traits de satire que la comédie foraine a quelque valeur littéraire et fait parfois songer à la bonne comédie.
Il faut à toute revue son acte des théâtres. « Et des spectacles, n'en dites-vous rien? » demande Arlequin à Mercure, qui s'occupe beaucoup des potins de Paris, depuis qu'il est devenu le Mercure galant, « Si fait, j'en parle, répond Mercure. Je ne me suis donné, ce voyage ici, que le temps d'arracher en volant quelques affiches. » lien donne lecture. Voici le spectacle des Marionnettes qui fait courir tout Paris ; c'est Pierrot Romulus, où Romulus figure en Pierrot, le grand pontife de Rome en Polichinelle et Tatius en bonhomme Jambroche. « Arlequin. Quel maudit genre de farces est-ce là? Comment l'appelle-t-on? — Mercure. Parodies, laboratoire ouvert aux petits esprits malins, qui n'ont
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d'autre talent que celui de savoir gâter et défigurer les belles choses. — Marinette. Je goûte fort ces parodies et le secret de changer les larmes en éclats de rire. » Et continuant de lire, en les commentant, les affiches de théâtre, Mercure y trouve la parodie à' Œdipe, un Thlmon le Misanthrope, les Sept Sages de la Grèce, Iphicjénie et Cartouche, l'Antre de TropJionius. D'ailleurs, dans la comédie foraine, aucun sujet ne revenait plus souvent que la critique des théâtres. Non seulement les forains décochaient à leurs rivaux des milliers d'épigrammes, mais ils avaient soin de mettre le public au courant de leurs démêlés avec la Comédie-Française ou les Italiens; des prologues, ou même des pièces entières, n'avaient pas d'autre sujet. Les Funérailles de la Foire, le Rappel de la Foire à la Vie, la Querelle des Théâtres, dix autres ouvrages de ce genre sont de véritables comédies de polémique. Les forains ne se contentent pas de railler la Comédie sur la composition de ses spectacles, sur le jeu de ses acteurs et sur l'effroyable solitude où elle se morfond; ils ont assez de confiance dans la bonne volonté et dans l'éducation artistique de leur public pour traiter devant lui des questions abstrait spéciales. (J ue dites-vous d'une scène où l'Art et la Nature, mariés et faisant mauvais ménage, plaident en séparation? Et quoi d'un dialogue où les deux interlocutrices sont la « Première représentation »
et (( l'Impression », personnifiées et discutant pour savoir laquelle est la plus redoutable à l'auteur?
Comme leur Marinettejes forains goûtaient vivement la parodie. Aucun genre n'était chez eux plus en faveur. Toute pièce nouvelle, et quelle qu'en fût la fortune, se voyait aussitôt parodiée à la Foire. C'était un tribut qu'il fallait payer. Beaucoup avaient le bon esprit d'en rire ; quelques-uns s'en fâchaient. On sait parmi lesquels était Voltaire. Aux yeux de ces parodistes enragés, rien n'est sacré, pas même l'Olympe. L'auteur du Mariage de Momus ne nous montre-t-il pas les dieux occupés à jouer « au jeu qu'on appelle le métier deviné », et qui vaut sans doute les charades ou les bouts-rimés? L'un des joueurs fait les gestes qui caractérisent un métier; les autres doivent deviner. Apollon va et vient majestueusement, branlant les deux bras sur les hanches, battant des timbales avec les talons, touchant à sa perruque, nasillonnant et chantant sur le ton de la vieille déclamation, « C'est un comédien français, » s'exclame le chœur des Dieux... Dans la même pochade nous assistons aux doléances des ministres du temple de la Vertu. « 0 siècle! ô mœurs! n'avoir pas étrenné ! Quoi! pas le moindre denier, pas le moindre poulet! » C'est déjà l'exclamation attristée de Calchas : « Trop de fleurs! » C'est la Belle Hélène un siècle d'avance. En sorte que la comédie foraine enfermait encore le
germe et portait en elle l'espérance de l'opérette. Monologue, revue, féerie, opérette, parodie, tous ces genres s'annoncent dans la comédie foraine. Mais ce n'est par aucun d'eux qu'elle se caractérise et elle ne leur emprunte pas son nom. L'élément vivant, déjà tout prêt à se développer et d'où vont prochainement sortir deux genres encore inconnus, c'est le couplet. Ces couplets, que jadis les spectateurs entonnaient en chœur sur des airs connus, sont maintenant semés dans la prose du dialogue, et l'acteur les chaule sur des airs nouveaux composés par le musicien de la troupe ; d'autres couplets, d'intention malicieuse, forment le « vaudeville » par lequel se terminent les pièces, et aussi indispensable à la fin d'une comédie foraine que l'envoi à la fin d'une ballade. C'est ici le principe actif et fécond pour un avenir prochain. De là le nom de « comédie en vaudevilles » que portent ces pièces, ou celui, plus généralement adopté, « d'opéra comique» qu'elles portent depuis 171."), et qui sert même à désigner le théâtre de la Foire. Constituées en effet par le mélange du dialogue en prose et des couplets en vers destinés à être chantés, elles tendent à devenir ce que nous appelons encore l'opéra comique et ce qu'on appelai! jadis le vaudeville à couplets. Opéra comique et vaudeville ne sont pas encore distincts l'un de l'autre; ils se confondent dans un seul genre aux limites mal
fixées. Pour se constituer définitivement, se différencier et achever de se définir, il leur reste bien des progrès à faire.
Le premier est précisément d'éliminer tous ces éléments que nous avons énumérés, qui les masquent et qui les étouffent. Un autre est de répudier le concours d'Arlequin et de Scaramouche, utiles auxiliaires de la première heure, mais que doit bannir le genre nouveau, s'il veut être chez lui et n'employer qu'un personnel qui lui appartienne. Un autre, non moins important, consiste à rejeter je ne dis pas le libertinage dont on s'accommodera souvent, mais la grossièreté encore inhérente au répertoire forain de Lesage et de Piron. Car nous voulons bien que les spectacles réglés par ces hommes d'esprit fussent, de toutes manières, préférables à ceux dont on régalait jadis les badauds des deux Foires ; mais on ne s'attend pas que Lesage s'interdît un genre de drôleries dont Molière et ses successeurs immédiats faisaient encore un usage copieux ; et pour ce qui est de Piron, deux de ses pièces tout au moins, Tirésias et la Rose, n'étaient que le développement de situations des plus scabreuses. Encore ne faut-il pas s'en rapporter ici au texte qui est parvenu jusqu'à nous. Ce texte n'est guère qu'un canevas sur lequel brodaient les acteurs et qu'ils illustraient de plaisanteries ignobles, ajoutant encore par le
geste à Findécence du mot. En d'autres termes, il faut que le genre né sur les tréteaux de la Foire et paré de la dépouille des Italiens rejette tout ce qui lui donne le double caractère italien et forain. Ces progrès se font peu à peu grâce à l'honnête Panard, qui a beaucoup contribué à épurer la comédie foraine, à Boissy, à Fagan. Les dernières modifications sont dues à Favart et à Vadé. C'est la Chercheuse d'esprit de Favart (17/iO qu'il faut lire, si Ton veut se faire une idée de ce genre indécis, aux formes attirantes et douteuses, qui, débarrassé des éléments forains, hésite encore entre l'opéra comique et le vaudeville. La grossièreté a disparu, le libertinage d'imagination est partout. Arlequin, Scaramouche, le Docteur et Colombine ont cédé la place à Subtil et à Mme Madré, un tabellion et une fermière, à Lucas et à Nicette. Un niais et une ingénue, tels sont les héros de Favart, mais un niais assez fin pour duper une matrone, une ingénue de qui l'ingénuité s'ingénie à trouver l'esprit qui la fera craquer, comme la frêle enveloppe de la fleur au moment de s'épanouir. Cette fausse naïveté, cette simplicité rouée, cette ingénuité égrillarde a bien sa date ; et voilà des originaux tout prêts pour le pinceau de Greuze. Dans la Coquette sans le savoir, le Coq de Village, les Amours grivois, la note est la même. Notaires, paysans, militaires ont envahi la scène; et ce sont
autant de « précieux ». Au genre précieux de Favart succède et répond le genre « poissard » de Vadé. L'auteur de la Pipe cassée et des Bouquets poissards , ce « Téniers de la poésie », avait inventé de composer, avec les scènes de la vie familière des forts-à-bras du Port-aux-blés et des dames delà Halle, de petits tableaux qui prétendaient à une exactitude toute naturaliste. L'invention avait plu surtout dans les salons ; la gentillesse en consistait à attraper le ton juste et le geste approprié, pour lâcher des bordées de trivialités et d'injures empruntées au vocabulaire des harengères et des portefaix. C'est ce genre que Vadé transporte au théâtre avec son opéra comique des Racoleurs (1756), dont les personnages s'appellent Mme Saumon, marchande de poissons, Javotte, Toupet, perruquier, La Ramée, Jolibois et Sans-Regret.
Désormais, l'opéra comique est constitué comme genre littéraire. Il a pour objet la peinture des mœurs des gens de la campagne et du peuple. Cette peinture, il la croit exacte ; le décor et la mise en scène lui servent à indiquer le milieu avec un surcroit de détails précis. Mais il est inévitable qu'un genre nouveau s'imprègne de l'atmosphère d'idées et de sentiments qui règne au moment où il arrive à sa complète formation. L'opéra comique., à ce point de son développement, rencontre la sensiblerie : ils s'unissent pour toujours. A la même
ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE (5e SÉKIe) 5
époque, c'est-à-dire aux environs de 1760, des musiciens tels que Dauvergne, Duni, Monsigny, développent l'élément musical et donnent au genre nouveau son caractère lyrique. L'opéra comique est désormais viable. Les dernières années de l'ancien régime sont pour lui la période la plus gracieuse de son histoire, celle où l'équilibre subsiste entre ses divers éléments, la seule, en tout cas, où, la comédie n'y étant pas encore réduite à l'emploi subalterne de livret, il appartient à la littérature.
Des deux genres en concurrence, c'est donc l'opéra comique qui s'était trouvé le premier prêt. Gela s'explique aisément, attendu qu'il pouvait utiliser le plus grand nombre des éléments de la comédie foraine : décoration, mise en scène, costumes, danses, ensembles musicaux, donnée merveilleuse. C'est en abandonnant à son brillant rival toutes ces richesses, et ne gardant pour lui que la comédie satirique et le couplet malicieux que le vaudeville pourra se tailler un domaine à part. Encore lui faudra- t-il du temps pour cela, et les spectacles de la Foire auront pris fin avant qu'il y ait réussi. La disparition même des théâtres de la Foire l'y aidera. En effet, sous Louis XVI, les forains émigrent au boulevard; ces théâtres du boulevard vont sans cesse se multipliant; ils auront intérêt à exploiter un genre qui n'exige que peu de dépenses. D'ailleurs, ici encore, c'est le cou-
plet qui sera l'élément vital ; le « vaudeville » donnera son nom au genre, et les principaux fournisseurs en seront les chansonniers , membres du Caveau. Comme le xvme siècle finissant nous avait donné les paysanneries de l'opéra comique sentimental, nous devrons au xixe siècle commençant le vaudeville bourgeois de Désaugiers. Désormais installé à la scène, le couplet s'imposera comme un ornement nécessaire jusqu'au temps de la Dame aux camélias et des Filles de marbre, et le vaudeville, modifié et perfectionné par Scribe, envahira la comédie.
Il resterait en effet, et ce ne serait pas le côté le moins curieux de la question, à suivre l'influenceexercée par les théâtres forains sur les autres théâtres, et à constater la répercussion des genres nouveaux de l'opéra comique et du vaudeville sur ceux qui occupaient les grandes scènes. De bonne heure les « grands comédiens » et les chanteurs privilégiés se préoccupèrent des succès de leurs humbles rivaux, et, si le premier moyen dont ils s'avisèrent fut de tâcher de les réduire au silence, un autre fut de chercher à leur dérober quelques-uns des procédés par lesquels ils avaient su conquérir l'applaudissement. Déjà en 1726, dans le prologue de la parodie d'Atis, la Folie constate l'envahissement de tous les théâtres par le genre forain. Elle est allée à l'Opéra : on y jouait un opéra comique de
Piron. Elle est entrée à la Comédie-Française : Arlequin, Pierrot, Golombine y faisaient leurs culbutes et leurs cabrioles. Aux Italiens, elle a trouvé les mêmes divertissements. Sans doute la Folie ne saurait être impartiale et il est de toute évidence qu'elle passe la mesure et abonde dans son sens. Il reste qu'il serait impossible de faire une histoire de la comédie au xvme siècle, sans y tenir grand compte des changements qui s'y sont introduits par suite du voisinage des spectacles forains. Les auteurs qui travaillent pour la Comédie-Française ont le plus souvent commencé par se faire la main en travaillant pour la Foire. Ils y ont pris des procédés de travail, contracté des habitudes et un tour d'esprit, dont ils auraient peine et dont ils ne chercheront d'ailleurs pas à se défaire complètement. Favart a écrit la Chercheuse d 'esprit avant d'écrire les Trois Sultanes, et Sedaine a donné Rose et Colas avant le Philosophe sans le savoir. En changeant de scène, ils n'ont presque pas changé de manière. Si la comédie s'entoure de pittoresque et s'attache davantage à reproduire le milieu, c'est que l'opéra comique a rendu sous ce rapport le public plus exigeant. Si elle gagne en mouvement et si, avec Beaumarchais, ce mouvement s'accélère jusqu'à la folie, c'est qu'elle y est excitée par l'exemple du vaudeville. Enfin comment oublier que, pendant toute la première moitié de ce siècle, le vau-
LES SPECTACLES DE LA FOIRE 6f)
devillenous a tenu lieu de comédie, et que, pendant toute la seconde, il a infesté la comédie et Ta gâtée par ses intrigues factices et ses personnages de convention?
Car, il faut bien l'avouer en terminant, si les spectacles forains ont eu une heureuse fortune et s'ils se sont continués par une postérité nombreuse, ce n'est pas à dire que les genres auxquels ils ont donné naissance aient été pour l'art dramatique des acquisitions dont il doive se montrer fier. Ni le monologue, ni la parodie, ni la revue, ni la féerie, ni l'opérette n'ont jamais prétendu à notre estime, et ils ont fait prudemment. Mais eux-mêmes l'opéra comique et le vaudeville sont d'assez bons types du genre faux. Créés pour le divertissement des badauds, sous les auspices de la fantaisie débridée, ils sont toujours restés en dehors de la vérité. On ne renie jamais tout à fait ses origines, et ce n'est pas impunément qu'on a pour ancêtres des farceurs de foire, des danseurs de corde et des escamoteurs de gobelets.
(5 septembre 1900.
LA DECOUVERTE DE L'ANGLETERRE AU XVIIIe SIÈCLE *
Aux premières années du xvme siècle, un événement considérable se produisit en France : la découverte de F Angleterre. Notre xvne siècle monarchique , catholique, poli et lettré, n'avait éprouvé qu'une aversion mêlée d'un peu de pitié pour un pays déchiré par les discordes civiles et religieuses, et il ne se souciait guère de connaître ni les idées, ni les mœurs, ni les usages d'un peuple qu'il se représentait comme plongé en pleine barbarie. Dans la période qui s'ouvre en France après la révocation de l'édit de Nantes, en Angleterre après la Révolution de 1688, tout change. Les réfugiés servent de trait d'union entre les deux nations. Un mouvement de curiosité se dessine chez nous en faveur des choses anglaises; le signal en est venu des pays protestants. De Hollande partent des gazettes qui nous initient à la littérature de nos voisins d'outre-Manche ; en Suisse paraissent, avec
1. Lettres et voyages de M. César de Saussure, avec une introduction de M. B. van Muyden, i vol. in-8°, chez Fischbacher.
un succès considérable, les Lettres sur les Anglais et les Français, du Bernois Béat de Murait. Précisément en cette même année 1725, un jeune homme d'une grande famille vaudoise, César de Saussure, riche et féru de la passion des voyages, se mettait en route pour courir le monde. Il poussa jusqu'en Turquie. Mais cédant au courant nouveau, il était allé d'abord et tout droit en Angleterre, où il séjourna quatre années. Il prit des notes sur tout ce qu'il voyait et entendait dire. Au retour, il les rédigea et en composa, sous la forme de lettres qui était alors à la mode, une relation de voyage.
Les Lettres et Voyages de Monsieur César de Saussure étaient restés inédits : la première partie, relative à l'Angleterre, vient d'être publiée avec grand soin par le savant historien de la Confédération suisse, M. Van Muyden. Pour comprendre l'intérêt de ce document, il suffit apparemment de remarquer que, si Murait avait connu l'Angleterre de 1694, les années de séjour du jeune Vaudois en Angleterre, qui vont de 1724 à 1729, sont aussi bien celles où y vécurent Voltaire, qui arrive à Londres en 1726, l'abbé Prévost, qui y vient une première fois en 1728, Montesquieu, qui y débarque en 1729; Saussure a eu sous les yeux la société même d'après laquelle Voltaire a écrit les Lettres anglaises.
Son témoignage a une valeur incontestable.
LA DÉCOUVERTE DE L'ANGLETERRE AU XVIIIe SIECLE ^'6
D'abord cet écrivain n'écrit pas pour le public. Il avoue avec une touchante modestie qu'il n'a jamais eu la démangeaison d'augmenter le nombre des mauvais auteurs; persuadé que son livre ne se vendrait qu'aux marchands épiciers, il a mieux aimé le garder en manuscrit ; il est vrai que ce manuscrit circulait à Berne, Genève, Lausanne, et fut prêté à plus de deux cents personnes. Puis César de Saussure est un curieux ; il fait son métier de voyageur avec une belle conscience ; il a vraiment une âme de touriste : il veut tout voir. Murait, qui ne s'intéresse qu'aux idées et aux mœurs et n'a nul souci du pittoresque, s'excusait de ne pouvoir régaler son lecteur du plan de quelque édifice, décrire un tombeau, blasonner des armes. « Ma négligence va si loin, ajoutait-il dédaigneusement, que je n'ai pas vu la cérémonie du jugement d'un lord qui s'est rendu depuis que je suis à Londres, et que je ne suis point allé voir les courses de chevaux qui sont un des plus grands spectacles d'Angleterre. Oserai-je vous le dire? J'ai négligé devoir le roi dans ses habits royaux. » Ce n'est pas le jeune Saussure qui se rendrait coupable d'une telle négligence; et surtout il ne s'en vanterait pas. Il visite les monuments et les décrit avec minutie. Il est friand de tous les spectacles. Il assiste à toutes les cérémonies officielles : couronnement du nouveau roi, installation des Chevaliers
du Bain, fête de Mylord Maire, et il ne manque pas d'en noter très exactement l'ordonnance et la pompe. Il va partout où on peut aller : au cercle du roi, au Parlement, au théâtre, à une pendaison, à l'office des quakers, à la synagogue, et au café. Rien de ce qui touche à. la vie anglaise ne le laisse indifférent; le va-et-vient des bateliers sur la Tamise, l'épaisseur de la boue dans les rues, la forme hétéroclite des fiacres, la propreté des femmes qui se lavent tous les jours, la recette pour faire du punch ou pour garder le charbon de terre, il a tout enregistré. Le fait est que, parmi tant de livres qu'on a composés sur l'Angleterre, il n'en est guère où l'on trouve plus de renseignements et de toute sorte. Ajoutez que Saussure a encore une des qualités qui font le bon observateur, et qui consiste à ne s'émouvoir de rien. Dans aucune occasion, il ne se départ de son flegme, de sa placidité et de son imperturbable «bonne foi helvétique ». Qu'il s'agisse d'une fête à la cour, d'une scène de taverne ou d'une rixe dans la rue, ce lui est tout un et il ne songe qu'à bien ouvrir ses yeux. Lui vole- t-on une tabatière de prix dans sa poche de veste bien boutonnée, son habit boutonné par-dessus sa veste, et tenant les mains sur les poches de son habit? quelle preuve sans réplique de l'habileté des pick-pockets ! Il est à Tyburn auprès du gibet, au moment où bourreau, chirurgiens, gens du peuple se disputent les
LA DECOUVERTE DE L ANGLETERRE AU XVIIIe SIECLE 70
cadavres des pendus. « Tout cela forme une confusion et un tapage inconcevables, et assez amusants pour les spectateurs qui occupent un amphithéâtre bâti près du gibet pour la commodité des curieux; les places sont payantes. » Telle est l'ordinaire bonhomie du conteur. D'ailleurs nul artifice de style, mais une narration unie où rien ne vise à l'effet. Nous sommes en confiance.
Or, ce tableau des mœurs anglaises au début du xvine siècle est d'abord celui d'une effroyable corruption. Entendez ce mot de corruption en tous les sens. Dans la vie publique, il signifie vénalité. « Je trouve qu'un grand nombre d'Anglais sont fort intéressés et que l'ont pourrait plutôt dire d'eux que des Suisses : point d'argent, point d'Anglais. C'est à ce défaut que la cour est redevable de la majorité dans le Parlement. » Dans la vie privée, il signifie immoralité. « Un homme et même un homme marié qui entretient une maîtresse ne s'en cache pas. On va de plein jour et nullement en secret dans les maisons de débauche. Un Anglais qui connaît bien son Londres m'a assuré qu'il y avait dans cette ville plus de quarante mille courtisanes.» La corruption s'étend aussi bien à toutes les classes de la société. Joueurs et ivrognes, les grands seigneurs ont des plaisirs ignobles, s' amusant à courir les rues la nuit et à se colleter avec les portefaix. L'ivrognerie est universelle. « Pendant le jour,
c'est le petit peuple qui se grise d'eau-de-vie, d'eau de genièvre et de bière forte. Le soir et pendant la nuit, ce sont les personnes de tous les autres rangs qui boivent du vin de Portugal et du punch, » Eau-de-vie ou vin de Portugal, punch ou genièvre, les hommes, les femmes, les seigneurs, les artisans, les ecclésiastiques et les enfants eux-mêmes en boivent à en crever. Le peuple est d'une grossièreté inouïe. Quand on est proprement mis, impossible de passer dans une rue sans y être insulté et appelé vingt fois : French Dog. « C'est là leur injure ordinaire, et selon eux la plus forte, qui veut dire Chien de Français ; ils la donnent indifféremment à tous les étrangers. » Encore doit-on s'estimer heureux, si l'on n'a pas reçu à la tête quelque charogne en guise de projectile.
La brutalité des gens du peuple éclate surtout dans le genre de réjouissances où ils se plaisent: faire battre les chiens, les coqs ou les humains. Saussure n'a pas manqué d'aller au « théâtre des gladiateurs » . Sa chance fit qu'il y fut régalé d'un spectacle bien intéressant : deux femmes s'y battirent dans toutes les règles. Les deux championnes étaient une grosse Irlandaise qui paraissait forte et dégourdie, et une petite Anglaise toute pleine de feu, extrêmement adroite et agile. A la première reprise, l'Irlandaise reçut une grande balafre à travers le front. Le combat n'en continua qu'avec plus d'entrain.
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(( Mais après avoir recommencé une cinquième attaque, la pauvre Irlandaise fut mise hors de combat par une longue blessure qui ^commençait sur l'os qui est au-dessous du col et qui descendait assez avant sur le téton gauche. Le chirurgien la recousit sur-le-champ sans quitter le théâtre. Cette blessure me parut mauvaise. Aussi celle qui l'avait reçue se tint pour convaincue et ne voulut pas recommencer ce jeu. Il en était temps : elles étaient l'une et L'autre tout en eau, fort essoufflées, et l'Irlandaise couverte de son sang. » Un autre jour, Saussure est retourné au théâtre pour y voir lutter des hommes. « Les deux combattants furent plusieurs fois blessés : l'un eut l'oreille gauche presque entièrement coupée avec un morceau de la peau attenant à la tête : le chirurgien lui recousit sur-le-champ. Il s'en vengea un moment après. Le combat ayant recommencé, il fit en effet à son ennemi une balafre au travers du visage, qui commençait au coin de l'œil gauche, lui fendait le nez et allait finir au bas de la joue droite. » Pour une fois, Saussure regretta son argent. L'écœurement lui était venu. Il réfléchit que c'est donc un genre de plaisir qu'il ne comprend pas, un sens qui lui manque; mais les Anglais en jugent autrement et considèrent ces jeux sanglants comme un agréable divertissement.
Débauche, ivrognerie, férocité, ce sont autant de
détails qui abondent dans la relation de Saussure, mais dont Fauteur des Lettres anglaises négligera de se souvenir. De môme, on trouverait sous la plume de Saussure quelques traits qui serviraient assez bien de correctifs, ou, si Ton veut, de notes explicatives au panégyrique enthousiaste que nos philosophes ont fait delà constitution anglaise. Car sans doute l'Angleterre de George Ier est admirablement gouvernée ; mais nous venons de voir que la corruption y est un moyen de gouvernement. Il arrive d'ailleurs qu'en se promenant par les rues on ait d'étranges spectacles : « On met sur la porte de Ludgate les tètes de ceux qui ont été exécutés pour crime de lèse-majesté, qu'on appelle ici haute trahison. Il y en a actuellement trois plantées sur des piquets : entre lesquelles on dit qu'il y a encore celle d'Olivier Cromwell.» En Angleterre, la justice s'accorde toujours avec l'humanité : toutefois les femmes qui ont trompé leur mari sont brûlées vives; ce que Saussure n'hésite pas à déclarer excessif. La torture n'existe pas et on ne soumet pas les prisonniers à la question. « Les Anglais disent qu'il vaut mieux que dix coupables échappent à la justice humaine, plutôt qu'un seul innocent périsse. » Néanmoins, lorsqu'un criminel ne veut pas piailler sa cause et qu'il récuse l'autorité et le pouvoir du tribunal, on lui applique une espèce de question, appelée « la presse », dont Saussure nous donne
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cette description savoureuse : « On couche le prisonnier à terre, on lui attache les mains et les pieds à des pieux, de façon que son corps soit en croix, et l'on met sur son estomac une planche que Ton charge de poids que l'on augmente de quatre heures en quatre heures. » Ce n'est pas la torture, certes non; mais cela y ressemble furieusement. La tolérance religieuse y est absolue; mais elle a pour base une foncière irréligion. Saussure, qui est bon chrétien, note ce libertinage qu'il a observé chez les grands, tant par rapport à la religion que par rapport aux mœurs. Quant au peuple, « je suis persuadé, dit il, qu'un très grand nombre n'ont jamais été à l'église, et n'ont aucune teinture de religion.» La liberté de penser est entière, à moins pourtant qu'on ne prétende à quelque emploi civil ou militaire. Ce pays qui a vingt religions, sans avoir de religion, a tout de même une religion d'Etat. Et il va sans dire que lorsqu'on parle de liberté c'est toutes exceptions faites à l'égard des catholiques . On tolère, par exemple, qu'ils se rendent le dimanche à certaines chapelles que possèdent chez eux de grands seigneurs, leurs coreligionnaires. « Ces assemblées particulières sont interdites par les lois, mais le ministère actuel est fort tolérant et il ferme les yeux, pour ne pas s'en apercevoir. Je ne doute pas cependant que, si cela allait trop loin, il n'y mit ordre, car il doit se souvenir des maux et des révo-
lutions que le zèle amer des catholiques a causés en Angleterre... Lorsqu'on enrôle des soldats, surtout pour les gardes, on leur fait prêter serment qu'ils sont protestants. Si l'un d'eux, après avoir été enrôlé et après avoir servi quelque temps, venait à être découvert allant à la messe et faisant profession de la religion catholique, il serait condamné à être pendu. » Que pourrait-on bien lui faire dans un pays où il y aurait moins de tolérance et un moindre respect de la liberté de penser?
Quel est, en dernière analyse, le jugement que porte notre voyageur sur cette vie anglaise qu'il a si minutieusement décrite? César de Saussure s'est efforcé de composer une relation complète, et de noter les défauts aussi bien que les qualités des Anglais. Bien des choses l'ont séduit, dès son arrivée dans le pays, et notamment l'air de prospérité qu'il a observé dans toutes les classes : les paysans eux-mêmes sont bien nourris et confortablement vêtus. D'autre part, il a été choqué par cet orgueil des Anglais et cet amour-propre, qui leur donne à penser qu'il ne se fait rien de bien hors de chez eux. Dans la mesure où ses préjugés le lui permettent, Saussure tâche d'être impartial. Il n'en est que plus intéressant de le voir établir entre les Anglais et les Français cette sorte de comparaison qui, depuis Murait, tend à devenir un lieu commun de la littérature étrangère, jusqu'à ce qu'elle devienne une
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coquetterie de nos écrivains, et qui, sur tous lespoints, aboutit à proclamer la supériorité des Anglais. Car c'est toujours à la France que Saussure se reporte en pensée, et il se sert de son exemple comme de repoussoir. S'agit-il du gouvernement, de l'administration des finances et de la justice? C'est par contraste avec le despotisme français, avec l'arbitraire français, qu'il se livre à un panégyrique enthousiaste et sans réserve de la Constitution anglaise. « L'Angleterre est une des nations du monde les plus heureuses et les mieux gouvernées de l'Europe... L'on dit communément que les rois d'Angleterre ont tout le pouvoir nécessaire pour faire à leurs sujets autant de bien qu'ils veulent, mais que les lois les lient et les empêchent de faire du mal. » Voltaire ni Montesquieu ne se sont fait faute de le répéter, et précisément en ces termes. Tandis que les Français se font du souverain une idole qu'ils n'osent apercevoir que de loin, les Anglais saluent familièrement leur prince, et à l'occasion lui lâchent une bordée d'injures cordiales. Plus d'une fois les bateliers de la Tamise ont accueilli la reine Anne du sobriquet de « boutique d'eau-devie », sans qu'elle ait jamais songé à s'en formaliser. Voilà les mœurs de la liberté. Pour la perception des impôts, on n'emploie pas, comme en France, le système de la ferme, et le peuple n'est pas ainsi exposé à la tyrannie et aux vexations des
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traitants. Devant les tribunaux où fonctionne le jury, l'accusé est entouré de toutes les garanties;
la justice est équitable, la pénalité n'est jamais cruelle.
S'agit-il du caractère des deux nations? Le parallèle est ici prolongé à satiété, poussé dans tous les détails, et, si l'opposition est nettement marquée, ce n'est pas à notre avantage. Aux Français l'esprit, mais aux Anglais le bon sens ; à ceux-ci la solidité, la frivolité à ceux-là. a On voit rarement, parmi les Anglais, de ces esprits vifs, pétulants, enjoués, comme il }r en a tant en France. Il y en a peu qui s'amusent à forger et à écrire des romans d'amour dans le goût des Français. Mais il y en a beaucoup qui écrivent des ouvrages savants et profonds, tels que ceux de Newton, de Tillotson, de Ratclif, d'Addison et de tant d'autres. » Il semble que, dans la patrie de Descartes et de Pascal, Saussure aurait pu trouver quelques ouvrages qui n'étaient pas des romans d'amour; mais on sait de reste que les faits ne prévalent jamais contre une opinion préconçue. Le Français naît courtisan, tandis que l'Anglais aime trop la liberté pour être propre aux mœurs de la cour: il n'est pas rampant, il ne fait jamais de bassesses pour obtenir quelque chose : un homme disgracié de la Cour ne perd point ses amis; au contraire, souvent il en acquiert de nouveaux. Le Français recherche avant tout les
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satisfactions de vanité, l'Anglais leur préfère les avantages sérieux : « Le commerce n'est point regardé dans ce pays sur le même pied qu'il l'est en France ou en Allemagne. Celui qui s'y adonne ne déroge point. Le fils d'un pair peut devenir marchand sans perdre ses droits. On voit souvent le cadet d'un lord se mettre dans le commerce, et, au bout de quelques années, rétablir les affaires de sa maison dérangée par la mauvaise conduite de son frère aîné. » Le Français est l'homme de société, esclave de la mode, respectueux de l'opinion d'autrui, inquiet du qu'en-dira-t-on et poursuivi par la crainte du ridicule ; nulle personnalité, aucun relief, le caractère effacé par les exigences de la vie de salon. L'Anglais lui seul sait être un individu. Plutôt que de subir la gène et la contrainte, et jaloux uniquement de vivre à sa fantaisie, il passera, s'il le faut, pour singulier et bizarre. Ex cessif en toutes choses, il pousse les vertus et les vices plus loin qu'aucune autre nation. Ce principe, qui consiste à aller toujours jusqu'aux extrémités, il l'applique en toutes occasions, et de là viennent des effets qui, en apparence, semblent si différents. « Les uns aiment avec passion la chasse, les chevaux et les chiens; d'autres les femmes, le vin et le jeu; d'autres les spectacles, et d'autres enfin l'étude et les sciences. Ne faisant rien à moitié, ils se consacrent entièrement au genre de plaisir qui les attire
le plus. Je suis persuadé que c'est là une des raisons pour lesquelles on voit en Angleterre tant de savants de premier ordre, tant de libertins et de débauchés. » Et voilà déjà la théorie de l'expansion intégrale de nos facultés, et le paradoxe de a l'énergie » !
Quand on vient de faire route avec ce charmant compagnon de voyage qu'est César de Saussure, et de terminer cette lecture que Voltaire qualifiait « d'amusante et d'utile », il est bien vrai qu'on s'est instruit autant que diverti. Car on voit, avec une clarté qui est celle de l'évidence, en quoi a consisté cette influence anglaise, qui ne va cesser d'aller croissant à travers notre xvme siècle, et on comprend quels changements elle devait amener, en se propageant, dans nos idées et dans nos mœurs. Les opinions de César de Saussure ne sont pas des opinions singulières; cet homme aimable ne se soucie pas plus d'être original qu'il ne redoute d'être sincère. Il emprunte maintes fois à Murait idées et expressions : de Vaudois à Bernois, ce sont privautés de bon voisinage. Saussure reflète très exactement son milieu: il est un interprète de l'opinion communément répandue dans la société où il a vécu. Cette opinion consistait à exalter l'Angleterre pour l'opposer à la France. On ne niait pas qu'il n'y eût encore des traces de barbarie dans la première, mais comme on en peut trouver dans un
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pays plein de sève et de vigueur qui marche hardiment dans la voie du progrès et s'y est avancé plus loin qu'aucun autre. On ne contestait pas davantage qu'il n'y eût encore bien de l'agrément et de la politesse dans les mœurs françaises; mais c'était l'élégance vieillie d'une société près de tomber en ruines.
Et qui ne voit ce que les philosophes français sont allés chercher dans cette Angleterre où les guidaient les gazetiers hollandais et les voyageurs suisses? Ils y ont trouvé des exemples qui les ont aidés à combattre les abus de leur temps : c'a été la partie bienfaisante de leur œuvre, et c'est bien à quoi il sert en tout temps de s'informer de ce qui se passe à l'étranger. Ils y ont puisé en outre des armes contre tout ce qui leur déplaisait en France et qui était d'abord son gouvernement, ensuite sa religion, ses coutumes et son esprit traditionnel.
i5 décembre 1903.
De qui sont les œuvres posthumes de Diderot ? Cette question se trouve aujourd'hui posée, et de la façon la plus irritante, par suite d'une précieuse découverte due à M. Ernest Dupuy. Furetant, il y a quelques années, dans les boîtes des quais, M. Dupuy tombait sur un manuscrit de l'écriture de Naigeon, contenant, sauf les dernières pages qui manquent, le texte du Paradoxe sur le Comédien, tel qu'il est imprimé danslesplus récentes éditions. Raturé, surchargé, augmenté d'additions marginales, ce manuscrit ne pouvait être ni une simple copie, ni une minute exécutée sous la dictée de Diderot. Il fallait que celui qui en avait tracé les lignes en eût été non pas seulement le scribe, mais le rédacteur. En d'autres termes, la copie du Paradoxe actuellement conservée à Saint-Pétersbourg, et qui jusqu'ici a fait autorité, est la mise au net d'un ouvrage dont le manuscrit trouvé parM. Ernest Dupuy est le brouillon. Afin que nous en puissions
juger, M. Dupuy nous met sous les veux les pièces du procès dans une édition critique du Paradoxe sur le Comédien i, et nous invite à le suivre dans ses conjectures. C'est, une fois de plus, un chapitre nouveau qui s'ouvre dans l'histoire du texte de Diderot.
Jusqu'à ce jour, on tenait pour admis que le Paradoxe est une seconde version, exécutée par Diderot lui-même, d'un opuscule paru de son vivant, les Observations sur l'art du Comëdien,msérées dans la Correspondance de Grimm,en 1770. En soumettant les deux versions à une étude comparative, dont on s'étonne que l'idée ne fût encore venue à personne, M. Ernest Dupuy est parvenu à déterminer la nature des principaux « ajoutés » par lesquels le texte du Par adoxe, beaucoup plus étendu, diffère de celui des Observations. Ils se composent d'abord d'emprunts faits aux œuvres mêmes de Diderot, soit déjà parues, soit encore inédites; en second lieu, de passages pillés dans les Mémoires de MIle Clairon, clans la Vie de Diderot par Mmede Vandeul, dans V Art de la Comédie de Cailhava, dans les Préfaces dramatiques de Voltaire, enfin d'extraits de la. Correspondance deGrimm.Centons et plagiats ne peuvent guère être mis sur le compte de Diderot; il faut donc que la responsabilité en
1. Ernest Dupuy, Paradoxe sur le Comédien. Edition critique, a vol. (Lecène et Oudin).
incombe à Naig-eon : c'est lui qui se serait livré à ce travail de marqueterie pour enfler le texte des Observations, et qui aurait, avec de vieux matériaux et des pièces de rapport, composé un ouvrage nouveau.
Le Paradoxe est-il donc l'œuvre de Naigeon, comme incline à le croire M. Dupuy? Ou Diderot avait-il réellement composé des Observations une seconde rédaction que Naigeon aurait seulement retouchée? C'est là un point sur lequel il est encore difficile de se prononcer. Du moins, un fait semblet-il suffisamment établi : celui du parfait sans-gène avec lequel Xaigeon traitait le texte de son maître. La première conséquence en est qu'apparemment les historiens des lettres les plus favorables à Diderot parleront désormais du Paradoxe avec un peu moins d'admiration qu'ils n'avaient pris l'habitude de le faire. Le décousu, les contradictions, les incohérences, les négligences et les non-sens, qu'il était facile d'y relever, passaient pour autant de beautés. Quelle verve, quelle fantaisie, quelle fougue! C'était, saisie sur le vif, la conversation même de Diderot, qui fut un des plus éblouissants causeurs de son temps. L'éclat de ces mêmes beautés ne pourra manquer de se ternir, dès qu'on sera réduit à n'y voir que des interpolations.
Mais les conséquences de la découverte de M. Dupuy vontbien plus loin. Songez que le Para-
qO ETUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
doxe fut publié, pour la première fois, en i83o, dans un recueil en quatre volumes de Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot, où se trouvaient, pour la première fois aussi, les Lettres à J/1Ie Vol /and et le Rêve de d'Alembert! Songez que tous les écrits posthumes nous sont arrivés après une série de pérégrinations et d'aventures de toute sorte, et par l'entremise deXaigeon, ou d'autres Naigeons, qui s'appelaient Grimm, l'abbé de Vauxcelles, Jeudy-Dugour, Brière et Walferdin ! C'est plus qu'il n'en faut pour éveiller nos doutes sur l'authenticité elle-même d'une bonne partie de l'œuvre de Diderot, qui est aussi lapins significative, et celle dont on a coutume de se servir pour caractériser l'homme et l'écrivain, dessiner sa physionomie, marquer sa place parmi les penseurs de son temps et déterminer la part qui lui revient dans le mouvement des idées. Pour peu qu'on y regarde de près, on verra les questions se presser et l'on s'apercevra combien de points obscurs, intéressant à la fois l'œuvre et la vie du philosophe,, ont échappé jusqu'ici à la diligence de ses éditeurs et à la clairvoyance de ses biographes.
Tout ici est singulier. On sait qu'au moment de la mort de Diderot la majeure partie de son œuvre était inédite. Les contemporains de cet homme bruyant, parlant, agissant, n'ont rien connu de ce qu'il avait écrit de plus hardi, de plus profond et
de plus cynique. Ils n'ont connu ni la Religieuse, exhumée en 1796 par le libraire Buisson, qui la publie sans dire d'où elle lui vient, ni Jacques le Fataliste, offert par le prince Henri de Prusse à l'Institut de France, ni les Salons, ni le Supplément au voyage de Bougainville, insérés par Naigeon dans son édition en 1798, ni le Neveu de Rameau publié en 1821, ni le Paradoxe, ni la Promenade du Sceptique, ni le Rêve de d'Alembert, ni la Correspondance, ni le Plan dune Université, ni d'autres opuscules, qui, de i83o à 1877, sortaient peu à peu de leurs cachettes. Il y a deux ans, M. Maurice Tourneux nous donnait encore le texte d'06servations inédites rédigées par le philosophe pour Catherine II. Ces publications successives ont eu pour effet de ramener sans cesse l'attention sur Diderot, de renouveler à mesure l'étude de son oeuvre, de raviver l'éclat d'une figure qui chaque fois paraissait plus originale et plus curieuse. Toutefois, il est difficile de nier qu'en nous réservant la primeur de son œuvre Diderot n'en ait diminué la portée.
En effet, une œuvre n'existe pas seulement par elle-même, elle existe en outre par rapport au milieu où elle se produit. Sa valeur est faite, pour une certaine part, de l'action qu'elle exerce et de la réaction qu'elle provoque. Combien Y Encyclopédie n'emprnnte-t-elle pas de son intérêt aux circons-
tances dont sa publication fut entourée? Et comment, dans l'idée que nous nous faisons du Discours de C inégalité des conditions ou de F Emile, ne pas faire entrer le souvenir de l'ébranlement qu'a produit leur apparition? C'est ce rayonnement qui manque aux écrits de Diderot. Il leur manque d'avoir baigné dans l'atmosphère d'une époque. Ils n'ont pas eu cette espèce d'achèvement que donne à une œuvre la collaboration du public. Le principe de vie qui était en eux ne s'est pas développé et complété en concourant à la vie d'une société. Lacune d'autant plus frappante, quand il s'agit d'oeuvres qui sont en partie des œuvres de circonstance, et dont la valeur réside surtout clans l'intention polémique. Pour ne prendre qu'un exemple, si la Religieuse est autre chose qu'un roman libertin et saugrenu, il faut que ce soit un réquisitoire contre les couvents, et Diderot n'est excusable de l'avoir écrit que s'il a voulu par ce moyen épargner aux jeunes filles sans vocation pour la vie monastique les tortures d'une réclusion forcée. Mais alors, quel malheur que l'œuvre ait paru après que les couvents de l'ancien régime eurent été forcés par la Révolution !
D'autre part, c'est ici la source d'une erreur ou d'une illusion à laquelle n'échappent que bien rarement les biographes de Diderot. Car c'est à travers son œuvre tout entière que Diderot leur
QUEL EST L AUTEUR DES ECRITS DE DIDEROT? f)3
apparaît aujourd'hui. Quand ils songent à l'auteur de la Lettre sur les aveugles ou au rédacteur de l'Encyclopédie, il leur est difficile d'oublier totalement l'auteur du Supplément au Voyage de Bouyainville et du Rêve de cl 'Alembert. Ils n'arrivent pas à l'apercevoir avec les mêmes yeux que faisaient les contemporains, moins complètement informés que nous. Ils s'abusent sur la place qu'il a tenue dans son temps et sur la part d'influence qui lui revient.
Diderot meurt en 1784. A qui laisse-t-il le soin de publier ses manuscrits ? Ce n'est pas à Grimm, son ami le plus intime et dont il avait été le collaborateur assidu, c'est à Naigeon. Il connaissait pourtant le personnage et savait ce qu'on pouvait craindre de lui, puisqu'il ne pouvait ignorer que plus d'un passage des écrits de d'Holbach ne fût de sa façon. Sur un point particulier il avait luimême constaté certaine manie de son futur éditeur. C'est au surplus Xaigeon qui nous en informe. « Diderot, souvent témoin de la colère et de l'indignation avec lesquelles je parlais des maux sans nombre que les prêtres, les religions et les dieux de toutes les nations avaient faits à l'espèce humaine,, etdescrimesde toute espèce dont ils avaient été le prétexte et la cause, disait des vœux ardents que je formais pectore ab imo pour la destruction des idées religieuses, quel qu'en fut l'objet, que
c'était mon tic, comme celui de Voltaire était d'écraser l'infâme. » On nous dira peut-être qu'il n'y avait rien là pour effrayer Diderot ; mais justement la question est de savoir dans quelle proportion l'athéisme de Diderot a été revu et augmenté par celui de Naigeon. Que celui-ci ait eu une âme de disciple, cela ne fait pas de doute ; mais on voudrait savoir dans quelle mesure le maître a été victime du disciple. Naigeon est de ces obséquieux et de ces médiocres qu'il n'est pas rare de voir s'insinuer auprès d'un grand écrivain et prendre sur lui une singulière et réelle influence. Un jour vient où ils accaparent sa mémoire, la rapetissent à leur taille, et faussent la signification de son œuvre, en lui communiquant l'étroitesse et la raideur de leur propre esprit.
Ce qui augmente notre surprise, c'est qu'ayant fait choix d'un pareil éditeur Diderot n'ait pris contre lui aucunes sûretés, mais qu'il lui ait au contraire laissé carte blanche. Ses déclarations sont formelles. Au moment de partir pour la Russie, il rédige cette espèce de testament littéraire : « Comme je fais un long voyage et que j'ignore ce que le sort me prépare, s'il arrivait qu'il dis; de ma vie, je recommande à ma femme et à mes enfants de remettre tous mes manuscrits à M. Naigeon qui aura, pour un homme qu'il a tendrement aimé et qui l'a bien payé de retour, le soin d'arran-
ffer, de revoir et de publier tout ce qui lui paraîtra ne devoir nuire ni à ma mémoire, ni à la tranquillité de personne. » Plus catégoriques encore sontles termes de la dédicace placée en tète de la seconde édition de Y Essai sur les règnes de Claude et de Néron, adressée au même Naigeon : « Disposez de mon travail, comme il vous plaira ; vous êtes le maître d'approuver, de contredire, d'ajouter, de retrancher. » Il semble donc que Diderot ait, par avance, autorisé toutes les fantaisies de Naigeon, et qu'il eût pour l'intégrité de son texte beaucoup moins de scrupules que nous n'en avons nous-mêmes.
Comment Naigeon a-t-il usé de l'autorisation qui lui était si libéralement accordée? Nous ne songeons guère à lui reprocher de n'avoir pas partagé certaines manies chères aux érudits de notre temps. Depuis cent ans, l'idée qu'on se fait des devoirs d'un éditeur a totalement changé ; c'est dire qu'on est tombé d'un excès dans un autre. A l'heure qu'il est, c'est un principe indiscuté et une manière de dogme que tous les papiers laissés par un écrivain appartiennent au public et qu'on ne saurait faire tort à la postérité du plus informe de ses brouillons et de la moins avouable de ses élucubrations. Gela explique, sans les excuser, tant de publications fâcheuses faites de nos jours et dont la mémoire de nos contemporains n'aura qu'à souffrir. Contre ces fanatiques de la publication intégrale,
c'est Naigeon qui avait raison quand il écrivait : « Je sais que le commun des lecteurs veut avoir indistinctement tout ce qu'un auteur célèbre a écrit, ce qui est presque aussi ridicule que de vouloir savoir tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a dit dans le cours de sa vie; mais il faut avouer aussi que la cupidité et le mauvais goût des éditeurs n'ont pas peu contribué à corrompre à cet égard l'esprit public. On a dit d'eux qu'ils vivaient des sottises des morts, et cela n'est que trop vrai. Plus occupés de grossir le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le même respect tout ce qu'il a produit de bon, de médiocre et de mauvais. » Si donc Naigeon se fût contenté de jeter au feu quelques pages ordurières ou amphigouriques de Diderot, j'oserai dire que le mal n'eût pas été grand. Mais ce n'est pas ce qu'il a fait. Ces déclarations si judicieuses lui ont été inspirées beaucoup moins par aucun respect pour la mémoire de son auteur, que par sa rancune contre ceux qui l'avaient devancé dans la publication de quelques-uns de ses inédits. S'il eût voulu réduire Jacques le Fataliste à l'épisode de M"ie de La Pommeraje, et supprimer quelques pages de la Religieuse, afin que « la mère la plus réservée, la plus scrupuleuse, en pût prescrire sans crainte ht lecture à sa fille, » c'est parce qu'il ne se cousu-
lait pas que d'autres eussent publié ces romans avant lui. Ce qui achève de déprécier à nos yeux l'honnêteté des mobiles de Naigeon, c'est que, rééditant les Bijoux indiscrets, il y ajoute trois chapitres d'obscénités dont il n'est nullement prouvé qu'il ne soit pas l'auteur. Le tort de Naigeon n'est pas d'avoir rien supprimé du texte de Diderot, mais c'est d'y avoir ajouté.
De même nous n'en voudrions guère à Naigeon, s'il se fût borné à corriger quelques expressions baroques ou tournures biscornues dans les textes qui lui étaient confiés. Quand il s'agit d'établir un texte, les éditeurs d'aujourd'hui poussent le scrupule jusqu'à la superstition et jusqu'à la puérilité. Le déplacement d'une virgule est pour eux une affaire d'Etat, et, s'il a échappé à leur auteur une évidente négligence, une incorrection involontaire, ils se tiennent engagés d'honneur à la respecter. C'est affaire de tact. Mais ce ne sont pas des corrections, ce sont de véritables arrangements que Naigeon s'est permis. Nous avons sur ce point son aveu dépouillé d'artifice. « Je commence, écrit-il, par une remarque générale, qui me paraît très importante, c'est que je ne connais aucun manuscrit de Diderot parmi ceux qui ont quelque étendue, qui puisse être imprimé dans l'état où il l'a laissé. Je n'en excepte pas même les meilleurs ouvrages de cette riche collection. Ils ont tous besoin d'un édi-
ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE (5e SÉRIE) 1
q8 études sur la littérature française
leur qui joigne à des connaissances profondes sur divers objets, un esprit juste et surtout un goût très sévère : ces conditions sont d'autant plus nécessaires pour donner une édition des manuscrits de Diderot qu'il avait, en écrivant ses derniers ouvrages, deux tons très disparates : un ton domestique et familier qui est mauvais, et un ton réfléchi qui est excellent.» Et voilà bien pour nous faire frémir! Nous sommes avertis que parmi les écrits de Diderot qui ont passé par les mains de Naigeon, il n'en est pas un auquel l'éditeur n'ait impose sa collaboration, en vue d'y substituer au ton domestique le ton réfléchi!
Comment expliquer enfin le retard apporté par Naigeon à publier quelques-uns des manuscrits qu'il prétend avoir eus en sa possession? Faut-il croire qu'il ait été découragé par le peu de succès qu'obtint l'édition de 1798? Répu^nait-il à publier des ouvrages dont le caractère ne fût pas exclusivement philosophique? Ou peut-être croyait-il pouvoir se défaire plus avantageusement de ces papiers, en les vendant à des libraires étrangers? C'est ce que donnerait à croire une lettre de M""' de Villeneuve,sœurde Naigeon, qui, en i8io,au lendemain de la mort de son frère, écrivait à Mme de Vandeul pour lui offrir de reprendre des copies ou manuscrits des ouvrages de Diderot : « Des personnes qui connaissent ma position m'ont assuré que je place-
rais ces manuscrits avec avantage chez des libraires étrangers; mais sachant tout le respect que vous portez à la mémoire d'un père qui vous chérissait, j'ai cru que vous saisiriez une occasion de posséder des ouvrages dont l'impression pourrait troubler votre tranquillité. » Et il est bien vrai qu'il se fait en Allemagne un étrange commerce autour des papiers de Diderot. C'est en Allemagne que paraissent les Mémoires de Mme de Vandeul, avant de paraître en France. C'est en Allemagne qu'on avait pu lire Jacob und sein herr, avant qu'on ne connût en France Jacques le Fataliste. C'est de même en Allemagne qu'il est parlé pour la première fois du Neveu de Rameau, et l'odyssée de ce roman est curieuse entre toutes. « A la fin de i8o4, écrit Goethe, Schiller m'apprit qu'il avait entre les mains un manuscrit, encore inédit et resté inconnu, d'un dialogue de Diderot intitulé le Neveu de Rameau. Il me dit que Goschen avait l'intention de le faire imprimer, mais que d'abord, afin d'exciter plus vivement la curiosité publique, il se proposait d'en publier une traduction en allemand. On me confia ce travail, et comme, depuis longtemps, j'avais un grand respect pour l'auteur, je m'en chargeai volontiers. »La traduction de Gœthe ne réussit pas auprès du public allemand, et Goschen ne publia jamais l'original. En 182 1, le Neveu paraît enfin à Paris! Seulement au lieu du texte de Diderot, ce
qu'on donnait aux lecteurs français n'était qu'une traduction de l'allemand. Deux faussaires, de Saur et de Saint-Geniès, avaient tout bonnement traduit la traduction de Gœthe. Obligé d'avouer sa supercherie,lorsque paraît un nouveau texte imprimé par l'éditeur Brière sur une copie qu'il disait avoir reçue de Mme de Vandeul, de Saur ne se tient pas pour battu et somme Brière de présenter l'autographe de Diderot. Brière gémit : « Le méchant sait bien que cet autographe envoyé au prince de Saxe-Gotha ou au prince Henri de Prusse a été détruit! » Or, cet autographe n'avait pas été détruit, puisqu'il a été retrouvé récemment par M. Monval l chez un étalagiste du quai Voltaire. Mais la copie, sur laquelle avait été faite l'édition Brière, avait elle-même été retravaillée par un certain Walferdin. Dans la notice qui accompagne l'édition Monval, M. Thoinan, comparant au manuscrit le texte qui a longtemps fait autorité, s'étonne qu'un texte tronqué, expurgé, rempli de fautes et de non-sens, ne résistant pas à un examen un peu attentif, ait fait illusion à tant de lecteurs et pendant plus de soixante ans. C'est la même surprise qu'éprouve aujourd'hui M. Dupuy en soumettant à un examen critique le texte du Paradoxe.
i. Le Neveu de Rameau, publié pour la première t'ois sur le manuscrit original par G. Monval et E. Thoinan (Pion, Bibl. elzévirienne.)
On voit combien l'édition de Diderot donnée par Naigeon en 1798, celle donnée par Brière en 1821, le supplément donné par Paulin en i83o paraissent justement suspects. Mais quelle confiance accorder à l'édition Assézat, à laquelle nous nous référons depuis vingt-cinq ans ? Dans la partie du moins qui a été établie par Assézat lui seul, elle est dépourvue de toute critique et ne fait le plus souvent que reproduire les éditions antérieures. Il suffirait, pour nous mettre en garde, de cet étonnant certificat de bonne foi octroyé dès la première page au plus fantaisiste des éditeurs : « On a parfois accusé Naigeon d'avoir altéré le texte dans l'intérêt de ses opinions philosophiques propres. Nous avons comparé, avec le plus grand soin, l'édition de Naigeon avec les éditions originales et avec les manuscrits. Et nous sommes sorti de ce travail de comparaison convaincu que Naigeon a été un éditeur consciencieux, honnête, et qu'il n'a pas dépassé les limites qui lui étaient assignées dans le mandat qu'il tenait de Diderot lui-même. » De qui se moque-t-on ici ? Et penset-on que nous ayons oublié les déclarations sans ambages que Naigeon multiplie tout au long de ses Mémoires? Au surplus, nous tenons aujourd'hui les preuves, et Naigeon est pris en flagrant délit d'interpolation. Pour le Neveu de Rameau, l'édition Assézat reproduit en grande partie le texte
de l'édition Brière, reconnu fautif. Pour les Lettres à J/lle Volland, le texte n'en a pas môme été collationné sur le manuscrit de Saint-Pétersbourg. Enfin M. Dupuy remarque ingénieusement que le texte du Salon de i jGj n'y occupe pas moins de quatre cents pages, et semble démesurément long si on le compare à celui des autres Salons de Diderot. Naigeon,cet ancien élève de Van Loo et de Lemoyne, ne l'aurait-il pas enflé comme il a fait pour le Paradoxe, et n'y aurait-il pas mêlé ses propres conceptions esthétiques, comme ailleurs il a prêté à Diderot ses idées philosophiques ? Il paraît que le manuscrit du Salon de i jtïj existe, et que quelqu'un l'a vu. Où est-il? Où sont les manuscrits de Diderot et est-il exact, comme se sont empressés de le déclarer les différents éditeurs, qu'ils aient été détruits? Que valent ces copies qui ont circulé chez les libraires d'Allemagne ? Que valent les copies ou les originaux envoyés à Saint-Pétersbourg avec la bibliothèque achetée par Catherine ? Qu'est-il advenu des papiers de Naigeon ? Autant de questions qu'un éditeur de Diderot ne saurait plus éluder. A défaut d'une comparaison avec les manuscrits, il est toujours possible de faire sur les textes mêmes un travail analogue à celui qu'a fait M. Dupuy sur le texte du Paradoxe, afin d'y découvrir des traces de remaniements. En tout cas, il est acquis dès maintenant, — ce qu'au surplus
on soupçonnait depuis longtemps. — que l'édition Assézat est totalement insuffisante, que le texte de Diderot offre une matière encore neuve au travail des érudits et que l'édition critique de ses œuvres reste à faire.
Une autre question, et non la moins curieuse à élucider, serait celle de l'espèce de mystère dont s'entourent les dernières années de Diderot. Tandis qu'en une dizaine d'années il avait publié coup sur coup : les Pensées philosophiques, les Bijoux, la Lettre sur les Aveugles , les opuscules sur l'art dramatique, brusquement il cesse de publier et, pendant plus de vingt années, le seul ouvrage qu'il donne au public est ce lourd et fastidieux Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Quelle peut être la cause de cette sorte de retraite? Notez que pour aucun autre écrivain nous ne constatons un fait analogue. Bayle, Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Rousseau restent sur la brèche jusqu'au dernier jour, publiant de nouveaux ouvrages, corrigeant les éditions des anciens. Dans le cas d'un Racine qui se condamne ausilence, nous savons exactement quels motifs l'y ont déterminé, quels déboires et quels scrupules lui ont fait souhaiter le repos. Pour ce qui est de Diderot, on n'aperçoit aucun motif plausible. Est-ce que ses travaux d'éditeur de Y Encyclopédie occupent toute son activité ? Mais le moment où il cesse de publier est justement celui
où s'achève Y Encyclopédie. Est-ce qu'avec la prodigalité qui lui est coutumière il se laisse prendre par les importuns le meilleur de son temps, et ne sait pas assez bien défendre son travail personnel? Mais c'a été l'histoire de toute sa vie. Est-ce qu'il a redouté l'extrême hardiesse de quelques-uns de ses écrits et craint que l'heure ne fût pas venue de les faire paraître? Il est d'avis qu'il y a deux classes d'écrivains : « ceux qui ont travaillé pour le commun, qui se sont assujettis aux idées courantes et qui ont perdu de leur réputation, à mesure que l'esprithumain a fait des progrès, et ceux trop forts pour le temps où ils ont paru, peu lus, peu entendus, peu goûtés, demeurés longtemps obscurs, jusqu'au moment où un autre siècle leur a rendu justice. » Aurait-il considéré que ses contemporains étaient indignes de le comprendre, et n'aurait-il voulu travailler que pour la postérité? Ce n'est guère probable, et, comme on dit, cela ne ressemble pas à Diderot. Est-ce, au contraire, qu'il n'aurait attaché aucune espèce d'importance à ces écrits, et qu'il y aurait cherché seulement un moyen de se délasser de travaux plus sérieux et de s'égayer? C'est le parti auquel s'arrêtent généralement les biographes de Diderot; mais comment croire qu'il ait fait si bon marché de quelques-uns de ces écrits dont il parlait lui-même avec un enthousiasme ingénu? Et comment croire qu'une < euvre aussi poussée que le
Neveu de Rameau ne soit que l'improvisation d'un auteur qui écrit en se jouant ? Par quelque bout qu'on prenne la question, et qu'on en cherche la solution dans le caractère des écrits de Diderot ou dans les circonstances de sa vie, elle semble, à l'heure qu'il est, sans réponse.
Pour notre part, nous proposerons une hypothèse, qui vaut ce qu'elle vaut. « Depuis l'année 1766, dit Naigeon, jusqu'à l'année 1779, Diderot n'a publié aucun ouvrage, mais son portefeuille s'est considérablement enrichi dans cet intervalle. » Cette année 1766 est celle où il vend sa bibliothèque; en joignant aux roubles de Catherine II l'argent que lui a rapporté l'Encyclopédie, et la pension qu'il se fait donner par le prince de Conti, Diderot est assuré de pouvoir vivre dans l'aisance, et il a de quoi doter sa fille. La publication de l'Encyclopédie touche à sa fin, la bataille est gagnée, l'affaire est faite. Or, Diderot a mené jusqu'alors l'existence d'un bourgeois laborieux et besogneux. Du bourgeois il a toutes les qualités et tous les défauts, et il en a encore cette aspiration suprême, celle du fonctionnaire qui a été quarante ans assidu à son bureau, celle de l'homme d'affaires qui, durant toute sa vie, s'est levé à six heures du matin : c'est le désir de s'appartenir, de ne plus dépendre de personne, de suivre sa fantaisie, de jouir de la vie au jour le jour et de prendre le
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temps comme il vient. C'est précisément le cas pour Diderot; il est homme d'intérieur, et, comme il l'écrit à sa maîtresse, il aime à flâner chez lui entre sa femme et sa fille. « Je ne fais rien, mais rien du tout... Ce n'est que le soir, quand je me couche, que j'ai la tête remplie des plus beaux projets pour le lendemain. Mais le matin, quand je me lève, c'est un dégoût, un engourdissement, une aversion pour l'encre, lesplumes et les livres, qui marque ou bien de la paresse ou bien de la caducité. J'aime mieux me tenir les jambes etles bras croisésdansl'appartement de Madame et de Mademoiselle, et perdre gaiement deux ou trois heures à les plaisanter sur tout ce qu'elles disent et qu'elles font. Quand je les ai bien impatientées, je trouve qu'il est tard pour se mettre à l'ouvrage, je m'habille et m'en vais. Où? Ma foi, je n'en sais rien: quelquefois chez Naigeon ou chez Damilaville. » Il a une fille dont il raffole, comme c'est assez la coutume des pères ; il se plaît à causer avec elle, l'emmène promener, s'occupe de lui former les idées, d'après une méthode parfaitement grossière et choquante, mais qui dénote toute la tendresse etles plus pures intentions dont le philosophe fût capable. Il a une maîtresse qui, lorsqu'il atteignait les quarante-deux ans, lui a révélé l'amour, dont il est resté depuis lors l'amant passionne e( fidèle, et à laquelle va le meilleur de son temps et de ses pensées. C'est à elle qu'il songe en écrivant,
et elle lui tient très bien lieu de public: «Mesdames et bonnes amies. Oh ! qu'il fait chaud î II semble que je vous voie toutes trois en chemise de bain... Mais savez-vous mon grand chagrin ? C'est de n'avoir personne à qui lire une foule de petits papiers délicieux. Comme cela vous amuserait et comme l'espérance de vous amuser me soutiendrait dans mon travail ! A l'occasion d'un poème médiocre intitulé Narcisse, j'en ai fait un papier joli pour la naïveté, la chaleur et les idées voluptueuses. »
Au surplus, à cette date de 1 769 où nous sommes, il éprouve une certaine fatigue, il ne retrouve plus sa verve de jadis, et craint que l'imagination chez lui ne se soit refroidie. « Soyez bien convaincue qu'un poète qui devient paresseux fait fort bien de l'être ; et, quel que soit son prétexte, la vraie raison de sa répugnance c'est que le talent l'abandonne; c'est comme un vieillard qui ne se soucie plus de courir... Puisque je me plais tant à lire les ouvrages des autres, c'est qu'apparemment le temps d'en faire est passé. » Diderot a des amis chez qui il peut à son gré se donner des indigestions de bavardage et de mangeaille; il villégiature à loisir, au Grandval, à la Chevrette, à la Briche. Il est le protégé d'une impératrice, et ne manque pas de faire chaque jour ses dévotions à son buste, parce qu'elle lui a donné soixante mille francs. Il est en paix avec le pouvoir. Il trouve que décidément la vie
Iû8 ÉTUDES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
est bonne et qu'une société où Ton s'est ménagé une si agréable place n'est pas trop mal faite. A quoi bon troubler cette quiétude ? Diderot n'a pas cette ardeur de prosélytisme qui fait qu'un homme sacrifie au triomphe de ses idées son propre repos. Il n'a pas ce démon artistique, qui fait qu'un écrivain a besoin de rester en communication avec le public et de voir ses écrits prendre vie et faire leur chemin parmi les hommes. S'il écrit encore, c'est pour se satisfaire, sans contrainte, et sans avoir à tenir compte ni du goût régnant, ni d'aucune espèce de goût. Comme d'autres cultivent leur jardin, plantent leurs choux, et deviennent maires de leur commune et marguilliers de leur paroisse, Diderot s'est arrangé une vieillesse épicurienne de bourgeois retiré.
Nous ne nous dissimulons guère l'insuffisance d'une pareille hypothèse, et nous voyons bien tout ce qu'elle laisse d'inexpliqué. Si nous la hasardons, ce n'est, à vrai dire, que pour poser le problème et en provoquer la solution. L'emploi des vingt dernières années de Diderot est pour nous une sorte d'énigme; le premier moyen, pour la débrouiller, sera sans doute de discuter le degré d'authenticité des écrits posthumes du philosophe, le second sera de fixer exactement la date de leur composition ou de leur revision, ce qui, dans l'état où ils nous sont présentés aujourd'hui, est encore impossible,
et d'établir dans quelle mesure il les avait préparés pour la publication. Quelles raisons ont fait que le chef de l'entreprise encyclopédique se soit soudainement retiré de la lutte? D'où lui est venu ce subit dégoût ou mépris de la publicité? A partir de quelle époque a-t-il cessé d'écrire ? A-t-il jugé ses écrits incendiaires, et ne s'est-il pas soucié de rallumer la guerre au moment où régnait une espèce de trêve entre les philosophes et le pouvoir? Des scrupules, — bien peu vraisemblables, — lui sont-ils venus sur leur immortalité, et puisqu'il regrettait, paraîtil, la publication des Bijoux indiscrets, a-t-il hésité à en publier de nouveaux, sans pouvoir d'ailleurs s'empêcher d'en écrire? Les jugeait-il trop imparfaits, et quelle est, dans leur décousu, la part qui revient à des interpolations maladroites? Quelle a été sur lui l'influence de Grimm, de d'Holbach, de Naigeon et surtout de Mlle Volland? Ce sont, à l'heure qu'il est, autant de points d'interrogation, et il est étrange qu'on ait à les poser au sujet d'un des écrivains dont on s'est le plus occupé pendant tout le xixe siècle, et d'un homme qui faisait état de vivre fenêtres et portes ouvertes. Mais, pour surprenante qu'elle soit, la conclusion à laquelle on est bien obligé d'aboutir, c'est que Diderot, s'il attend encore un éditeur, attend pareillement un biographe.
i5 octobre 1902.
a Un Français, voyageant vers le sixième degré, rencontra un professeur qui, suant dans ses fourrures, s'évertuait à traduire un chef-d'œuvre de notre langue. L'habitant de Paris demanda le nom de l'écrivain pour lequel il voyait faire tant d'efforts. « Je ne les regrette point ; c'est pour le plus grand de vos écrivains ; vous devinez pour qui? — Montesquieu, peut-être? — Vous n'y êtes pas. — Voltaire ? — Oh ! non. — Racine ? — Ah ! fi ! Vous vous éloignez toujours davantage. Eh bien ! je vois qu'il faut vous le dire: c'est M. Mercier...» L'anecdocte, rapportée par l'abbé de Vauxcelles, est-elle authentique? Elle est du moins fort vraisemblable, les Allemands ayant toujours eu pour « le plus grand de nos écrivains » une admiration que les Français ont toujours refusé de partager. Sébastien Mercier n'a pas jusqu'ici récolté beaucoup de gloire dans son propre pays. Ses contemporains ne se sont guère occupés de lui, devant qu'il fût devenu un personnage politique, député de Seine-et-Oise,
jacobin et conventionnel. La postérité ne lui a pas été plus clémente, et, si les anecdotiers pillent à outrance le Tableau de Paris, les historiens de la littérature s'obstinent à passer sous silence le nom de son auteur. L'heure de la réparation auraitelle sonné pour cet oublié et ce dédaigné ? Après avoir attendu près de cent années un biographe, il vient d'en trouver un, que sans doute la destinée lui tenait en réserve, et qui, à lui tout seul, acquitte la dette de plusieurs autres. Le volume que M. Léon Béclard consacre à Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps, compte huit cents pages • et il s'arrête à la veille de la Révolution : ce n'est qu'un premier volume ! Cette étude, — si démesurément longue, — a été écrite avec le plus grand soin, dans une forme constamment élégante et agréable, d'un style très surveillé, par un écrivain « honnête homme ». Le biographe de Mercier s'attarde avec complaisance aux entours de son sujet, et ne se refuse jamais le plaisir de dire sur les questions variées qu'il rencontre son mot, qui d'ailleurs est toujours judicieux et souvent délicat. 11 a trop de goût pour avoir essayé de contester que Mercier fut un méchant écrivain et un assez pauvre penseur ; mais il veut qu'il ait eu dans l'histoire de notre littérature le rôle d'un précurseur, et qu'à ce titre il mérite une
i . Léon Béclard, Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre et son temps, i vol. in-8° Champion).
sorte d'estime et de gratitude qu'on oublie ordinairement de lui accorder. Nous pouvons le rechercher aveclui, et nous saisissons d'autant plus volontiers cette occasion pour parler de Mercier qu'apparemment nous n'en retrouverons pas une autre.
M. Béclard, qui s'est informé de tout ce qui concerne son personnage, n'a pas, à vrai dire, découvert sur sa vie de documents nouveaux. Mais ce que nous en savons suffit amplement à nous faire comprendre l'homme et son œuvre. Le futur peintre de Paris est Parisien de naissance et de famille. C'est un petit bourgeois, né, comme il était juste, sur le quai de l'Ecole, où son père tenait boutique de marchand fourbisseur, A la garde d'or et d'argent. Il est élève de l'Université, et l'un des plus mauvais. Chaque matin, levé à six heures en hiver, le bras trop court pour embrasser ses dictionnaires grec et latin, il traverse le Pont-Neuf pour se rendre au collège des Ouatre-Nations ; s'il faut l'en croire, les maîtres y étaient aussi ignorants que les écoliers étaient dépravés. Un beau matin, sans l'avoir fait exprès, il se trouva installé dans une chaire : il fut, pendant deux ans, professeur de cinquième à Bordeaux ; on se demande ce qu'il a bien pu y enseigner. En tout cas, l'erreur fut courte, et, le plus tôt qu'il lui fut possible, Mercier s'empressa de revenir à Paris et de prendre rang parmi les gens de lettres dont la condition lui
Il4 ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
inspirait le plus pur enthousiasme. La réputation qu'il acquit dans le monde spécial des publicistes et des gens de théâtre fut surtout une réputation d'extravagance, et il s'attira d'assez abondantes railleries ; car il était de ceux qui recueillent dans l'air les idées à la mode, et, pour se les approprier, les exagèrent. Cela même fait qu'il est pour nous un témoin précieux et un type très significatif des tendances, des manies et des travers de son temps.
Ce qu'il faut d'abord noter, et qui en vaut la peine, puisqu'il s'agit d'un homme qui fait métier d'écrire, c'est qu'il manque, aussi complètement qu'il est possible, de tout sentiment de l'art. Le xvme siècle avait peu à peu laissé se perdre cette notion et ne demandait à la littérature que d'être utile. Mercier a sur ce point des idées de Huron. Il s'indigne de voir loger au Louvre les peintres, c'est-à-dire « les hommes les plus inutiles au monde et qui font payer chèrement un art qui n'intéresse en rien le bonheur, le repos, ni même les jouissances de la société civile ». On vante le siècle d'Auguste, le siècle des Médicis, pour avoir eu des peintres, des sculpteurs, des orateurs, des architectes et des poètes ; on fait honneur au xvne siècle de la perfection de son goût et de la pureté de son style : « Ce sont là des niaiseries... Le temps de Louis XIV n'a pas un seul écrivain qu'on puisse
SÉBASTIEN MERCIER ET LE a TABLEAU DE PARIS » I 1 5
méditer, soit en morale, soit en politique ; en général, les prosateurs de ce siècle sont faibles et dépourvus d'idées. » Le plus fameux d'entre eux, Bossuet, n'a point connu la vraie éloquence, celle des choses; on ne trouve chez lui « qu'un fracas de mots dans une prose incorrecte et prolixe ». Ces opinions, et d'autres de même calibre, nous donnent à concevoir une juste idée du goût de celui qui les exprime, et font comprendre sans difficulté qu'il soit resté dans ses écrits si parfaitement étranger à tout souci de composition et de forme. Un contemporain notait chez lui cette singularité : qu'il parlait comme lorsqu'on écritbien, et écrivait comme lorsqu'on parle mal.
C'est de « philosophie » que le xvii8 siècle avait manqué : Mercier est philosophe. Il avait commencé par l'être à la manière de Jean-Jacques, et par vanter les agréments de l'état de nature et la bonté de l'homme sauvage. Mais il était trop bon parisien pour se prendre longtemps au paradoxe du philosophe de Genève. Il en préféra un autre, alors plus généralement répandu : celui de la perfectibilité indéfinie et du progrès continu. Toutefois, les partisans les plus déterminés de l'idée chère entre toutes au xvme siècle s'étaient contentés de retracer les progrès déjà accomplis par le genre humain et d'esquisser ceux qu'il restait à accomplir. Mercier va plus loin : il ne craint pas de nous présenter le
tableau de l'humanité telle qu'elle sera, lorsque le rêve de la perfection sera devenu une réalité. Il y suffira de six cents ans, ce qui, eu égard à la durée du monde, est une bagatelle. Nous pouvons nous promener avec lui dans la cité idéale de l'An 2Û4o : les rues y sont grandes, belles et proprement alignées, les allants prennent la droite et les venants prennent la gauche, les cheminées ne tombent plus sur la tête des gens, on voit clair dans les escaliers, etc.
Mercier, selon son habitude, traitant ici pêlemêle des sujets les plus disparates, nous ne pouvons qu'en noter quelques-uns au passage. Bien entendu, la réforme de l'enseignement est chose accomplie, et elle s'est faite dans le sens de la vie moderne : on n'enseigne plus le grec et le latin à de pauvres enfants pour les faire mourir d'ennui; car, à quoi bon consacrer « dix années de leur vie, les plus belles, les plus précieuses, à leur donner une teinture superficielle de deux langues mortes qu'ils ne parleront jamais » ? Mieux vaut les munir de langues vivantes et de sciences. Le peuple ne connaît plus la misère, depuis que les princes se sont faits « aubergistes » et tiennent table ouverte pour le pauvre monde. Tous les vieux abus ont disparu: la question et les lettres de cachet ne sont plus que de lointains souvenirs; les impôts sontégalemenl répartis, l'agriculture est prospère, le commerce libre, et
nous avons enfin abandonné nos colonies ! Quelle extravagance, en effet, de vouloir « porter nos chers compatriotes à deux mille lieues de nous! Pourquoi nous séparer ainsi de nos frères? Notre climat vaut bien celui de l'Amérique. Toutes les productions nécessaires y sont communes et de nature excellente. Les colonies étaient à la France ce qu'une maison de campagne était à un particulier : la maison des champs ruinait tôt ou tard celle de la ville.); La tolérance est entrée dans les mœurs, et l'on ne se souvient plus qu'avec horreur des crimes du fanatisme, ainsi que le prouve l'érection d'un monument expiatoire où se trouvent des statues de femmes agenouillées, emblème des nations demandant pardon à l'humanité des plaies cruelles qu'elles lui ont faites pendant tant de siècles. « La France à genoux implore le pardon de la nuit horrible de la Saint-Barthélémy, de la dure révocation de FÉdit de Nantes et de la persécution des sages qui naquirent dans son sein.» Pour prévenir le retour de ces atrocités, on a fermé les églises, ouvert les couvents, et marié les moines avec les religieuses. Le déisme tientlieu de religion, et la « première communion » a été remplacéepar la «communion des deux infinis», où le catéchumène est solennellement invité à coller son œil au microscope, puis au télescope, ce « canon moral qui a battu en ruines toutes les superstitions». Il yasansdire que les citoyens — tous ver-
tueux — de cet Etat modèle vivent dans une allégresse perpétuelle et goûtent les joies pures de l'innocence. Comment donc se peut-il que, danscette humanité idyllique, un crime vienne encore à se produire ? On aurait peine à l'admettre, si ce n'était qu'il faut un loup dans toute bergerie. Mais lui-même, le sympathique assassin est digne de notre estime et de notre apitoiement ; il réclame le châtiment qui le purifiera de sa faute : c'est le fusillé par persuasion. Au surplus, la cité future conservera beaucoup des institutions des cités actuelles : il y aura un roi, un jardin du roi, un cabinet du roi,, une bibliothèque publique, des académies; seulement l'Académie française sera transférée à Montmartre...
Y a-t-il, dans ce fatras et parmi beaucoup de sottises, des vues neuves, hardies, prophétiques ?
C'était l'avis de Mercier. Il se vantait d'avoir prévu et annoncé la Révolution française. Il aurait été en politiqne un précurseur. Rien de moins exact. Non seulement Mercier n'a pas plus que ses contemporains prévu un bouleversement social, mais il l'a déclaré impossible. Son assurance, sur ce point, a été imperturbable, et il y a persévéré jusqu'à la dernière minute. Dans l'édition du Tableau de Paris publiée de 178 1 à 1788, il déclare avec autorité qu'a une émeute qui dégénérerait en sédition est devenue moralement impossible» .
Il dit encore: « On ne prévoit pas que, d'ici à longtemps, il puisse y avoir des révolutions bien marquantes en Europe. » Apparemment c'est qu'il est plus aisé de prévoir à six cents ans de distance qu'à six mois. Si quelques-unes des prédictions de Mercier se sont trouvées réalisées, c'est tout uniment qu'il a tenu pour accomplies des réformes que tout le monde autour de lui réclamait. L! An 22^0 ne témoigne pas d'une perspicacité singulière chez son auteur, mais présente dans une sorte de grossissement caricatural, cette tendance de la philosophie du xvme siècle à refaire la société suivant les données de la raison, et à bâtir dans l'abstrait.
Dénué de sens artistique et féru de prédication morale, on devine quelle conception Mercier pourra se faire du théâtre Le xvme siècle cherchait à créer un genre intermédiaire entre la tragédie et la comédie : le drame. Diderot avait lancé sur le sujet un certain nombre d'idées incohérentes et confuses. Mercier se borne à les réduire en système dans son Essai sur l'art dramatique. Il ne lui suffit pas que le drame soit ennuyeux et vertueux ; il faut qu'il devienne l'école des vertus de l'homme et du citoyen. La pédagogie morale en est le véritable objet. (( Ce n'est point sur la valeur plus ou moins grande du génie que je juge et que j'apprécie les auteurs dramatiques, c'est sur la morale qui résulte
de leurs pièces. » Pour illustrer cette morale, Mercier, dans ses propres ouvrages, aura recours aux incidents de l'effet le plus gros et au pathétique le plus noir. Jenneval aime une femme galante ;pour lui plaire, il détourne une lettre de change ; il est sur le point de devenir complice d'un assassinat préparé par la séduisante et odieuse créature. Ne voilà-t-il pas prouvé par un exemple décisif le danger des liaisons coupables ? Et ce drame n'est-ii pas bien fait pour montrer à une jeunesse fougueuse et imprudente que le crime est l'enfant du libertinage ? Les personnages de la comédie larmoyante devaient être empruntés à la vie bourgeoise et aux conditions moyennes : Mercier, en manière de défi, fait rouler sur la scène la brouette d'un vinaigrier, ce qui lui vaut de la part de Fréron cette boutade assez spirituelle : « Je conseillerais à M. Mercier de mettre ainsi sur le théâtre tous les corps de métier dont cette capitale abonde et de nous donner, en drames bien relevés et bien pathétiques, le sac du charbonnier, l'auge du maçon, la tasse du Quinze-vingt, le chaudron de la vendeuse de châtaignes, la chaufferette de la marchande de pommes., le tonneau de la ravaudeuse, la hotte du crocheteur, la sellette du décrotteur, etc. » On a maintes fois fait honneur au drame du xvme siècle d'avoir été un premier crayon de notre comédie de mœurs moderne. Mais, à ce point de
vue, il n'y a rien dans Mercier qui ne fût déjà dans les écrits de Diderot et dans les pièces de Nivelle de la Chaussée. Il est vrai seulement qu'il est de ceux qui, par le goût de la déclamation et de la sensiblerie, par la recherche des situations extraordinaires et des effets violents, ont contribué à faire verser le théâtre du côté du mélodrame.
Mercier a-t-il été un romantique de la veille ? Son nouveau biographe essaie de l'établir, et c'est assurément une des parties les plus intéressantes de son étude. Mercier lit avec complaisance nos auteurs du xvie siècle, qui ont à ses yeux le mérite d'avoir été dédaignés par ceux du xvne. Il est curieux des littératures étrangères et raffole tout particulièrement de la poésie et du théâtre anglais. Il pousse jusqu'au fanatisme le culte de Shakspeare. Il s'inspire des Nuits d'Young, et telle rêverie dans un cimetière de campagne, insérée dans l'An 244o, paraît à M. Béclard d'un tour étonnamment moderne. « Sentiments et images exhalent déjà une poésie toute lamartinienne : dans ce morceau de prose oubliée, il semble que les rimes manquent, on se prend à les chercher malgré soi, tant ici une irrésistible association de pensées évoque en notre mémoire étonnée les échos d'une musique bien postérieure, celle que murmurent les strophes du Vallon ou du Soir. Certes, on l'avouera, elle est singulièrement ouverte et compréhensive, l'intelligence
que sillonnent de telles lueurs de lointaines divinations. » Ailleurs, c'est une sorte de méditation à propos d'une visite à Notre-Dame de Paris ; et ce morceau précède de vingt ans le Génie du Christianisme^ de cinquante le roman de Victor Hugo ! et celui qui l'écrit n'est d'ailleurs ni un croyant, ni un artiste!... Seulement, ce n'est pas par l'effet d'une page isolée, c'est par l'ensemble de son œuvre et par la continuité de son inspiration qu'un écrivain peut agir sur ceux qui viennent après lui. Ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Hugo ne doivent rien à Mercier, et les citations qu'on peut ingénieusement découper dans ses livres attestent tout juste que les germes du romantisme étaient déjà épars dans la littérature en voie de transformation de la fin du xvme siècle. Jusqu'ici, il nous est bien impossible de relever dans l'œuvre de Mercier rien qui ne se trouvât déjà ailleurs. L'esprit d'utopie, l'optimisme philosophique, l'effusion sentimentale, la conception utilitaire du théâtre, l'admiration pour les livres étrangers, il les a reçus de ses contemporains.
Mais, toutes ces élégances d'emprunt une fois écartées, peut-être parviendrons-nous à trouver ce qui appartient en propre à notre auteur. Or, Mercier, fils de Mercier marchand fourbisseur, ne se contenta pas d'être Parisien : il sut l'être complètement, sans réserve et sans vergogne : ce sera sa
marque. Ce natif du quai de l'Ecole a, dans les moelles et dans le sang, l'amour de sa cité natale. Le cas est fréquent de ces braves gens qui, pour être nés dans un hameau, y avoir passé les premiers temps de leur vie et reçu des choses l'empreinte ineffaçable, sont désormais impuissants à vivre dans un autre coin et souffrent partout ailleurs d'un incurable mal du pays. Le Parisien de race est pareil à ce villageois. Ce n'est pas pour ses splendeurs qu'il aime la ville capitale, et il n'en attend pas les mêmes jouissances qu'y viennent chercher les provinciaux et les étrangers. Il y a pour ceux-ci un Paris brillant, en façade et en représentation ; on l'admire parce qu'il est d'un dessin plus élégant, plus harmonieux que celui d'aucune autre grande ville et qu'il y flotte un air plus subtil. A ce Paris, qu'on lui dispute et où il ne se sent pas entièrement chez lui, le Parisien en préfère un autre plus familier, plus intime, et où ne fréquentent que les naturels de l'endroit. Il aime ce Paris-là non pour sa beauté, mais, comme on aime, d'instinct et sans raison, parce que c'est lui. Son air, que d'autres trouvent médiocrement sain, est le seul auquel ses poumons soient adaptés, et ses bruits, qui mettent tant d'oreilles au supplice, le bercent délicieusement. « Quand on ne dort pas, il est doux d'entendre de son lit la musique ambulante des rues et les voix humaines qui
se répondent. L'agitation de l'âme s'apaise lorsqu'on se sent soulever dans son lit par le passage rapide des voitures qui ébranlent les maisons... » Au moins, voilà un étrange soupir de volupté, et bien des gens s'étonneront qu'on préfère, de bonne foi, aux harmonies apaisantes de la nature et aux concerts champêtres, le bruit des roues sur le pavé inégal ! Le sentiment exprimé par ces lignes ne peut se comprendre qu'entre initiés, et celui qui les a écrites était à coup sûr marqué du signe auquel se reconnaissent les vocations fortes.
Mercier est badaud. C'est lui qui a dit : « Il ne faut que les fesses d'un singe pour faire courir tout Paris. » On peut lui appliquer ce mot et il en avait vérifié sur lui-même toute l'exactitude. Il est de ceux dont la curiosité toujours en éveil s'intéresse à toute sorte d'affaires qui leur sont parfaitement étrangères. Qu'un perroquet se pose sur le balcon du voisin, ou qu'un chien ait la patte cassée, il s'arrête : il a du temps et de l'attention en réserve pour ces événements. Il possède cette heureuse disposition à s'étonner, qui fait que nulle singularité ne le laisse indifférent, qu'aucune nouveauté ne reste pour lui inaperçue. Doué à un rare degré de la faculté de sympathie, il aime les émotions ressenties en commun et se mêle volontiers à la foule. S'il y a quelque part une fête publique, une réception de souverain étranger, une presse, un attrou-
pement, on est sûr de l'y rencontrer. Ce sont toujours les mêmes qui se font écraser: il en est. Il y a pour chaque carrière un don, une qualité première et que rien ne remplace, une vertu spécifique : Mercier a cet instinct qui guide le badaud et fait qu'il se trouve toujours là où il se passe quelque chose.
D'autre part, si la plupart des mérites qui font l'écrivain manquent à Mercier, du moins il sait voir; et ce qu'il a vu, il sait le décrire. Incapable d'imaginer, d'arranger une scène, de composer un type, il sait reproduire le tableau qu'il a eu réellement devant lui. Les traits caractéristiques, les détails précis l'ont frappé tout de suite et lui sont restés dans les yeux. Tout jeune il a eu la curiosité d'entrer dans le taudis où gîtait, rue des Douze-Portes, au Marais, entre quinze ou vingt chiens, le poète octogénaire Crébillon. « Je vis, écrit-il, une chambre dont les murailles étaient nues ; un grabat, deux tabourets, sept à huit fauteuils déchirés et délabrés composaient tout l'ameublement. J'aperçus, en entrant, une figure féminine, haute de quatre pieds et large de trois, qui s'enfonçait dans un cabinet voisin. Les chiens s'étaient emparés de tous les fauteuils et grognaient de concert. Le vieillard, les jambes et la tête nues, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait deux grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie pleine
d'expression. II fit taire ses chiens, non sans peine, et me fit concéder, le fouet à la main, un des fauteuils. Il ôtasa pipe de sa bouche, comme pour me saluer, la remit et continua à fumer avec une délectation qui se peignait sur sa physionomie fortement caractérisée. » C'est là un spécimen achevé de description réaliste, où l'impression reçue est avivée par un grain de malice. Car on a noté que la peinture réaliste confine ordinairement à la caricature : il y a dans l'exacte notation du réel un effet de comique involontaire. Cette aptitude à saisir la ressemblance et à la faire saillir par une pointe de raillerie est essentielle chez Mercier. Il le savait et on peut l'en croire quand il nous assure qu'elle s'est de bonne heure éveillée chez lui et qu'il lui doit l'essor de sa vocation. D'autres ont dans leurs souvenirs d'enfance une émotion profonde, une sensation forte qui les a marqués pour être poètes, conteurs ou peintres. Lui, il y retrouve la silhouette falote du bonhomme Cupis, qui fut son maître à danser et dont il s'amusait à peindre les ridicules. « Lorsqu'il vint pour me donner la première leçon de menuet, il avait soixante ans, j'en avais dix, j'étais aussi haut que lui. Il tira de sa poche un petit violon, dit pochette, m'étendit les bras, me fit plier le jarret; mais au lieu de m'apprendre à danser, il m'apprit à rire : je ne pouvais regarderies petits yeux de M. Cupis, sa perruque, sa veste qui lui
descendait jusqu'aux genoux, son habit de velours ciselé, je ne pouvais entendre ses exhortations burlesques pour faire de moi un danseur, accompagnées de ces soixante années de danse magistrale, sans une dilatation de la rate. Jamais il ne vint à bout de me faire obéir à son aigre violon; j'étais toujours tenté de lui sauter par-dessus la tête. Le soir, je faisais à mes camarades la description de M. Cupis de pied en cap; sans lui, je n'aurais pas été descripteur : il développa en moi le germe qui depuis a fait le Tableau de Paris. »
Si on le juge du point de vue de l'art, c'est un pauvre ouvrage que ce Tableau de Paris. Aucun plan, aucun dessein suivi, aucun choix. L'auteur parcourt la vaste étendue de son sujet, sans autre guide que le hasard. Ce sont des notes mises bout à bout, dans une confusion, dans un désordre inexprimable. Mercier est bien d'un temps qui a eu la manie de la compilation. Trop souvent aussi le peintre ou le conteur fait place au théoricien, au réformateur, à l'utopiste, au professeur de morale, au rêveur de l'An 244o, au pédagogue du théâtre ennuyeux. Et nous ne pouvons oublier qu'on s'était déjà avisé de peindre les mœurs de la société de Paris. La Bruyère et Montesquieu s'en étaient assez heureusement acquittés, et, si nous évoquons leur souvenir, ce n'est pas pour imposer à l'auteur du Tableau de Paris le désa-
vantage d'une comparaison écrasante ; mais le rapprochement est instructif. Comme Ta bien noté M. Béclard, jusqu'alors c'était la psychologie seule qui avait exercé l'effort des moralistes. Lire dans le cœur des hommes, démêler les mobiles de leurs actions, interpréter les grimaces de leur visage, voilà la tâche qui leur avait semblé digne de leur interprétation. Ils étaient allés droit à ce qui est essentiel, profond, vraiment humain. « La loi même de l'esprit classique le voulait ainsi: dans la tragédie et dans le roman, comme dans les Maximes et Caractères, c'est au moral seul de l'homme qu'il valait la peine de s'attacher. Et, qu'ils fussent imaginaires ou réels, les héros dont on traçait le portrait, c'est la chose du monde dont on se mettait le moins en peine que de les asseoir à table, d'observer la couleur de leur mobilier, d'allumer les lampes qui les éclairaient, de les suivre à la promenade, dans les boutiques des marchands, dans l'étude de leurs notaires, ou bien encore que de décrire par le menu, jusqu'en ses enseignes, ses boues et ses odeurs, la ville qu'ils habitaient. » Cette dernière et cette humble tâche sera celle de Mercier. Elle est au niveau de son talent, et elle marque bien le terme de l'évolution qui s'est faite. Il n'est guère d'époque où Ton ait moins bien connu le cœur humain qu'on ne l'a fait au xvme siècle; moins on devenait capable d'analyse intérieure,
et plus on devait être attiré vers la peinture de l'extérieur; moins on s'occupait de décrire le mouvement des passions, et plus on avait de loisir pour s'attacher au spectacle passager des modes et peindre le décor de la vie.
C'est le domaine de Mercier ; et ici l'on peut dire que, pour mener à bien son œuvre, il a été servi par ses défauts eux-mêmes. Sa frivolité fait qu'il n'y a pas de détail si mince, si médiocre, si vain, qu'il n'ait pris grand soin de noter. Ajoutez que cet homme de lettres n'est pas un mondain : il n'est guère admis dans ces salons qui forment pour tant d'autres écrivains d'alors leur milieu de prédilection et sur lesquels leurs confidences nous renseignent à satiété. Le spectacle qui lui est familier est celui de la rue : il s'amuse à regarder vivre le menu peuple, revendeuses, marchandes à la toilette, coiffeurs et autres gagne-petit. Il entre dans les échoppes, il se promène dans les lieux publics et s'égare dans les endroits suspects; ce n'est pas seulement le Palais- Royal qui l'attire, mais une curiosité que nous connaissons bien l'invite à pénétrer dans les bouges. Une nuit, couvert d'une redingote brune, il s'est glissé dans certain cabaret borgne où soupent les mendiants. « Sur les dix heures du soir, je vis tout à coup entrer tumultueusement dix-neuf pendards, seize créatures et dix enfants qui s'emparèrent de la table, la chargèrent de débris de viande, pois-
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sons, légumes, morceaux de pain...» Et, du cabinet où il est dissimulé, il note les gestes, les airs, les attitudes de ces gueux, des femmes, des enfans et des chiens. On sait combien nous sommes devenus friands de ces détails pittoresques sur les bas-fonds de la société!
Ajoutez que le temps a fait son œuvre, et qu'il prè te aux pages de Mercier, même les plus médiocres, un charmequi n'était pas en elles. Ce Paris que Mercier a eu sous les yeux, il l'a peint justement à l'heure où il allait disparaître ; le malheur des temps a été la bonne fortune du peintre : celui-ci a eu la chance de fixer une image, au moment où elle était près -de s'évanouir. De là vient l'attrait qu'ont pour nous ces pag-es tracées sans art: de là le plaisir que nous trouvons à les relire, et l'espèce de poésie que nous y mettons. Ce livre évoque des ombres. « Une heure à jamais révolue recommence sa course:une des heures brèves de la lointaine année 1788. Nous autres qui venons quelque cent ans après, quel saisissant intérêt ne trouvons-nous point à voir renaître dans la vérité de leurs attitudes, de leurs physionomies, de leurs costumes, ces foules sans nom qui nous ont précédés jadis sur la terre où nous passons à notre tour. Le spectacle de la vie émeut et attache par cela seul qu'elle est la vie et qu'elle linit : pour vaines et plates qu'aient été en elles-mêmes les créatures dont nous apercevons le rellet dans les
pages d'un livre oublié, nous allons avidement à elles, elles sont une petite prise que nous avons faite sur le néant, et c'est une furtive évasion de notre pensée hors de sa durée qui nous permet de les atteindre. » On ne saurait mieux rendre l'espèce de curiosité attendrie avec laquelle nous rêvons aujourd'hui à travers ces pages pareilles à autant d'estampes naïves, et dont la valeur est celle d'un document fidèle.
On peut mesurer maintenant l'espèce d'importance que conserve l'œuvre de Mercier. On Ta beaucoup mise à contribution. Il y a une certaine manière d'écrire l'histoire d'un temps par ses futilités, c'est par exemple celle des Goncourt : ils posaient en principe qu'on ne voit pas vivre un temps dont on ne possède pas un menu de dîner et un mètre d'étoffe. Le fait est qu'ils ont tiré des livres de Mercier la substance même de leurs tableaux de la société française au xvme siècle. Mercier, qui a été souvent consulté, a été en outre très imité. Le Tableau de Paris a engendré toute une postérité : on ne compte pas les livres qui ont été écrits sur Paris, sa vie, ses fonctions, ses organes. Il se peut que nous employions aujourd'hui à ce genre d'investigations des méthodes plus précises et plus savantes; mais, dans ce qu'il a d'essentiel, le procédé est le même : c'est celui de la « littérature documentaire ». Il y a plus, et Mercier n'a pas été sans
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exercer une certaine influence sur les destinées du roman. La peinture minutieuse du décor est un des éléments que s'est incorporés le roman réaliste, et on sait l'abus qui en a été fait sur la fin du siècle dernier. Cette invasion de l'anecdote, du petit fait, du détail de mœurs pittoresque, c'est ce qu'on a justement appelé l'introduction du reportage dans le roman. C'est là aussi bien qu'on trouverait, sans qu'il soit nécessaire de plus s'ingénier, la véritable part qui revient à Mercier, celle qu'on ne saurait lui enlever.
Le reporter doit être avant toutun homme agile; et Mercier nous confie: «J'ai tant couru pour faire le tableau de Paris, que je puis dire l'avoir fait avec mes jambes. » Il est badaud par définition, puisque son métier consiste à fournir un aliment sans cesse renouvelé à l'universelle badauderie. On ne lui demande ni un importun souci de l'art, ni unepatiente recherche de style; mais il suffit qu'il ait un certain sentiment du réel, et qu'il attrape en courant les traits curieux d'unephysionomie, d'un drame, d'une scène. On n'exige pas davantage qu'il ait sur aucun sujet des idées approfondies et très liées; mais il faut qu'il soitprètà parler de toutes choses et qu'aucun incident ne le prenne au dépourvu. Mercier eût été de nos jours un reporter incomparable; il l'a été, en son temps, dans la mesure des ressources que son époque lui fournissait.
Tel a été son rôle, et il n'y a lieu ni de le diminuer ni de le surfaire. Mercier n'a ni prévu la Révolution ni réformé le théâtre, ni préparé le romantisme; et la critique littéraire, en refusant de le classer au nombre des écrivains, n'a commis envers lui aucune injustice; mais les reporters, qui forment aujourd'hui une si importante corporation, feraient preuve d'une coupable ingratitude s'ils se choisissaient un autre patron et oubliaient de rendre à cet ancêtre le juste hommage qui lui est du.
i5 juillet 1903.
A la minute précise où la Révolution prend conscience d'elle-même, un personnage surgit au premier plan dans l'éclat de sa laideur monstrueuse et magnifique, s'impose par la puissance de son geste théâtral, domine le tumulte par le tonnerre de sa voix. Héraut de la Révolution, il la précède et il a l'air de la conduire. Deux années ne se sont pas écoulées, les funérailles pompeuses qui se déploient en l'honneur de Mirabeau parmi les mêmes rues où la veille on criait la nouvelle de sa grande trahison, ne sont que l'hommage rendu à la mémoire déjà obscurcie d'un homme qui a eu le temps de se survivre. Soudaine apparition, suivie d'une dis-
i. Sophie de Monnier et Mirabeau, d'après leur correspondance secrète inédite (i 775-1 789), par Paul Cottin, 1 vol. in-8° (Pion). — Mirabeau, Lettres à Julie, publiées et commentées d'après les manuscrits originaux et inédits par M. Dauphin Meunier, avec la collaboration de M. Georges Leloir (Pion). Cf. Mirabeau, par M. Edmond Rousse (Hachette;, 189 1. — Les Mirabeau, par Louis de Loménie, a vol., 1878. Ouvrage continué par M. Cb. de Loménie, 3 vol. 1889-1891 (Dentu). — Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau, publiés par Lucas de Montigny, 8 vol., i834.
parition aussi brusque. Il semble que les circonstances aient suscité celui dont elles avaient besoin, pour le rejeter bientôt, n'en ayant plus que faire. Mais les circonstances n'ont pas le pouvoir de créer. Rien ne s'improvise. Mirabeau n'improvise pas ses discours, écrits d'avance, et souvent pillés chez autrui ; il n'improvise pas ses idées politiques qu'on retrouverait toutes exposées et développées dans ses mémoires, lettres, compositions et compilations antérieures. De même, le choix de son attitude à l'instant décisif, la nature de son action personnelle, le caractère de sa conduite et de son rôle sont déterminés par tout son passé. De là vient que pour lui, plus que pour aucun au tir, il est nécessaire de connaître l'homme tel que l'ont fait ses instincts, l'influence de la famille où il a grandi, celle de la société où il a vécu : un Mirabeau peint par les scandales de sa jeunesse.
Ses contemporains croyaient le connaître. Il arrivait à l'Assemblée précédé d'une célébrité, où se mêlait au bruit de ses propres aventures celui des dissensions d'une famille enragée pour se déchirer en public. Mais il était bien impossible qu'à travers une renommée si trouble l'image n'apparût pas déjà brouillée : Mirabeau était entré dans la légende avant d'entrer dans l'histoire. Ce qui se passa au lendemain de sa mort ne fut que pour accréditer une opinion de fantaisie: les lettres qu'il avait été
autorisé à écrire à la marquise de Monnier, lors de sa détention au donjon de Yincennes, furent publiées frauduleusement par le procureur de la Commune, Manuel, d'après les originaux trouvés et volés dans les dépôts de la police. La publication fut peu remarquée, dans l'angoisse qui précéda les jours de la Terreur ; les assertions en furent d'autant moins contestées : c'étaient celles d'un véritable plaidoyer pour lui-même composé par Mirabeau d'après les intérêts, les passions et les colères du moment. Mirabeau y était représenté comme la malheureuse victime de la haine d'un père. Il aurait inspiré à ce père, — le marquis de Mirabeau, l'Ami des hommes, — une espèce d'antipathie instinctive et contre nature, compliquée de jalousie par l'annonce de sa future supériorité intellectuelle, portée enfin au paroxysme par la pitié que le jeune homme ne put s'empêcher de témoigner à sa pauvre mère, torturée par le même bourreau. La misère de cette persécution aurait été à l'origine de toutes ses fautes, ou plutôt de ses erreurs. — Telle est la version originale et conventionnelle, celle qui devait promptement se vulgariser et s'imposer pour longtemps.
Le premier qui commença de l'entamer, ce fut le fils adoptif du tribun, Lucas de Montigny. Il rendit en partie justice au marquis de Mirabeau. Toutefois, s'il le lavait du reproche d'avoir haï son fils,
il se bornait à expliquer par une autre cause une animosité et un acharnement qu'il ne contestait pas. Seigneur affable, philanthrope sincère, le marquis aurait été par ailleurs raide et hautain dans sa famille, inflexible dans le maniement de la discipline domestique, entiché de préjug-és surannés, exemplaire accompli et attardé du double despotisme marital et paternel. En outre, infatué de luimême, incapable d'admettre, en dépit de continuels mécomptes, qu'il eût pu jamais se tromper, il avait « le fanatisme de l'infaillibilité : il en fut le Brutus ». La publication de Lucas de Montigny était conçue dans un dessein d'apologie qui, d'ailleurs, ne se dissimulait pas; elle est restée à la base de tous les travaux relatifs à Mirabeau et à sa famille. Pour composer les huit volumes de Mémoires parus en i834, l'auteur avait utilisé une volumineuse correspondance dont il donnait d'abondants extraits. Il mettait sous les yeux du public les passages les plus significatifs des lettres que le marquis échangeait avec son frère le bailli, en ce style si personnel, si fertile en saillies impétueuses, et souvent si baroque. Restait aies interpréter avec plus de clairvoyance et sans parti pris. Ce fut l'œuvre de MM. Louis et Charles de Loménie.
Leurs belles études sur les Mirabeau ont totalement changé l'opinion commune touchant F Ami des hommes. Certes, celui-ci fut bien un original
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tout pétri de travers et de manies, sujet à beaucoup de faiblesses, chimérique dans ses idées et inconséquent dans sa conduite; mais il suffit de le voir au milieu de son entourage, entre sa femme qui lui fait une guerre acharnée et ses enfants qui se liguent contre lui; ce n'est plus le tyran de sa famille , c'est un père cruellement offensé, qui se défend et dans la répression passe la mesure. Ses lettres ne témoignent d'aucune aversion irraisonnée pour l'aîné de ses fils, mais d'une sévérité qui grandit à mesure que Gabriel lui donne de plus graves sujets d'inquiétude et motifs de plaintes. Soucieux de le bien élever, il lui a fait donner par le précepteur Poisson une éducation fort supérieure à celle que recevaient alors la plupart des jeunes gentilshommes. Espérant que l'éducation en commun réussira où l'éducation privée a échoué, il le met à la pension Choquard, qui n'est nullement, comme on l'a dit, une maison de correction, mais une pension à la mode. Après le séjour tapageur au régiment, et lorsque le jeune homme revient de l'expédition de Corse, son unique campagne, le marquis fait de lui, pendant deux années, son agent d'affaires et le traite sur le pied d'homme de confiance. Soudain Mirabeau se marie, sans crier gare; et ce père qu'il a si souvent accusé d'avarice, qui était en réalité très gêné et à court d'argent, en use avec lui fort libéralement. Bientôt le nouveau marié a tant fait par
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ses prodigalités, qu'il s'est endetté de quelque deux cent mille livres; pour échapper à ses créanciers, il n'a plus qu'un moyen, c'est de solliciter son père afin qu'il le fasse bénéficier des ressources que l'arbitraire d'alors mettait à sa disposition. Car tel est le premier objet de ces prétendues mesures de persécution, réclamées par le persécuté lui-même : elles servent à protéger un débiteur aux abois ! C'est d'abord une lettre d'exil qui le place « sous la main du Roy », c'est-à-dire à l'abri des mandements de justice; c'est, deux mois après, la sentence du Châtelet qui prononce son interdiction et le met dans une situation humiliante, contre laquelle il n'a pas manqué de protester hautement, mais d'où il a eu soin de ne pas sortir, jugeant commode de profiter, toute sa vie durant, des privilèges de l'insolvabilité. Dans son exil, à Manosque, il s'aperçoit que sa femme le trompe avec un mousquetaire; et, s'avisant que le meilleur moyen de rassurer ses inquiétudes conjugales est de marier son rival trop heureux, il rompt son ban, afin de négocier en personne cet arrangement saugrenu. Au retour, passant par Grasse, il se colleté avec un M. de Villeneuve-Mouans, vieux et asthmatique, et roule à terre avec lui dans une dispute de crocheteurs. Bourré de coups de poing*, meurtri de coups de parasol, M. de Villeneuve crie à l'assassin, dépose une plainte : un décret de prise de corps
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est lancé contre Mirabeau. Cette fois, c'est une lettre de cachet, sollicitée par son père, qui va le dérober aux poursuites de la justice: le château d'If lui sera un refuge d'où narguer les exempts et les recors. Séjour peu récréatif, que le prisonnier échange volontiers contre celui du fort de Joux, où on lui laisse pleine liberté d'aller se divertir à Pontarlier. Il en use pour enlever, lui marié, la femme du marquis de Monnier. A ce coup, le père juge que la mesure est comble, fait rattraper son fils en Hollande et l'enferme au donjon de Vincennes.
Quel fut l'état d'esprit de Mirabeau pendant sa détention, et le pire supplice dont il eut à souffrir fut-il d'être séparé de celle à qui il avait voué un culte enthousiaste ? C'est sur ce point que nous renseignent à souhait deux publications récentes. Nous n'avions jusqu'ici pour en juger que les lettres du recueil de Manuel. Ces lettres sont celles que le prisonnier était autorisé à envoyer à sa maîtresse, une fois par semaine: elles étaient lues par Boucher, qui prenait soin de les faire parvenir ; ce sont en quelque manière les lettres officielles. Mais, en outre, Mirabeau avait trouvé le moyen d'entretenir une correspondance secrète avec Sophie. Les lettres qu'il écrivait ainsi ont été détruites ; on a conservé celles de Sophie. M. Paul Cottin ne nous donne pas moins d'une centaine de ces lettres de Sophie de Monnier encore inédites, en parties chiffrées, et
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qu'il a, le premier, réussi à déchiffrer et lire entièrement. D'autre part, MM. Dauphin Meunier et Georges Leloir publient une autre série de lettres adressées par Mirabeau, pendant la dernière année de sa captivité, à Julie Dauvers, et auxquelles ses précédents biographes n'avaient pas prêté toute l'attention qu'elles méritent. Ce sont des documents de premier ordre, qui renouvellent l'étude de Mirabeau homme privé, et mettent dans un jour cru quelques-uns des traits d'une figure beaucoup moins énigmatique qu'on n'a coutume de la représenter.
Le premier effet en est de rendre toute sa valeur à un témoignage longtemps tenu pour suspect et qui est précisément celui du père de Mirabeau. Celui-ci n'a cessé d'étudier son fils, sans indulgence, assurément, mais avec la perspicacité d'une intelligence supérieure, de le peindre au jour le jour et de noter, en toute franchise et crudité, l'impression qu'il ressent à constater chez lui l'éveil des qualités d'esprit les plus rares, et des instincts les plus alarmants. Il a ainsi refait cent fois le même portrait, et ces portraits diversement éclairés attrapent tous un coin de la ressemblance.
« Je crains toujours qu'il n'y ait bien du phvsi-
que dans ses écarts, » dit le marquis, et il dit juste. Chez Mirabeau, il est clair qu'il faut d'abord tenir largement compte de la complexion et du tempérament. Ce colosse, vers la trentaine, est d'une sève à grandir encore de cinq pouces pendant les quarante-deux mois de sa réclusion. Le sang- trop abondant lui fait continûment la guerre : en Hollande, au moment où il quitte Sophie, il laisse la voiture toute pleine de sang ; à Vincennes, le jour de sa sortie, il noie son lit d'une hémorragie par le nez. L'Hercule s'achève en satyre; et si nous n'insistons pas sur ce que Lucas de Montigny, par un pieux euphémisme, appelle « le fatal phénomène de sa constitution physique », encore devons-nous le noter; c'est même, de toutes ses facultés, celle dont il se montre le plus fier. Certes les sollicitations de la nature physique ne sont à aucun degré et pour personne une excuse, puisque chacun de nous commence à devenir un être moral à la limite précise où il se détache des servitudes physiques pour les dominer. Mais, s'il n'excuse rien, le tempérament, lorsqu'il atteint à une telle exubérance, explique beaucoup de choses. Il explique ici l'insatiable appétit de jouissances matérielles, le besoin d'agir et de dominer, le goût assez vulgaire et grossier du faste et de l'ostentation, la prodigalité en tous les sens. Il expliquera pareillement cette gaieté naturelle, cette confiance dans la vie, cet
optimisme instinctif, et aussi cette espèce de bonhomie, de cordialité, de générosité, dont il est bien difficile de faire, chez Mirabeau, des qualités de l'âme, mais qui sont plutôt les effets du mouvement du sang-, les élans du corps.
Ce prodigue est intéressé ; trait de famille que le marquis note en commun chez tous ses enfants : « avec toutes leurs déprédations, ils sont intéressés. » Ils avaient de qui tenir, et des deux côtés, paternel et maternel. Pour ce qui est du comte, « il a, en sus de ses autres bonnes qualités, celle d'emprunter à toutes les mains : sergents, soldats, tout lui est égal ». Emprunter pour ne pas rendre constitue une opération financière qui, d'après les usages du xvme siècle, était jugée un peu moins sévèrement qu'elle ne le serait aujourd'hui. Mais il n'y a pas un détail de la vie de Mirabeau où ne se mêle la question d'argent ; il n'est accueilli dans aucune maison qu'il ne la mette au pillage. Entendez d'ailleurs ce mot d'intérêt dans son acception la plus complète. Il est rare qu'une démarche quelconque de Mirabeau ne s'explique pas par le profit qu'il espère en tirer. Sa fougue peut bien l'entraîner, mais ce n'est jamais sur la pente du sacrifice. Sa folie calcule et raisonne ; elle s'accommode à merveille avec le sens pratique le plus avisé. On cherche vainement un cas où il se soit oublié luimême et dévoué pour autrui. Et tout nous ramène
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à la constatation d'un égoïsme foncier et forcené. Un autre travers, qui chez Mirabeau semble de bonne heure être la plus caractérisée des tares originelles, et contre lequel son père lutte avec le plus de persévérance, est le goût impérieux du mensonge. « Pour le mensonge de prédilection, il l'abjurera, ou je saurai l'annuler avec disgrâce. » Rien n'y fit : père, oncle, précepteurs, abbés, tous les maîtres y perdirent leur latin. L'instinct se fortifia de l'habitude, et, l'imagination aidant, Mirabeau dans aucune circonstance ne se trouvera à court de calomnies. Il en est une sorte qui se présente plus naturellement que toute autre à son esprit et dont il est coutumier. S'enfuit-il de son régiment? Ne doutons pas que ce ne soit, comme il l'affirme, pour échapper à l'animosité de son colonel, le marquis de Lambert, furieux d'avoir été supplanté par lui auprès d'une goton. Le commandant du fort de Joux, M. de Saint-Mauris, fait-il mine d'exercer sur lui une surveillance plus active ? Il faut que ce soit par jalousie et dépit de n'avoir pas réussi auprès de Mme de Monnier. M. de Monnier témoigne-t-il à celle-ci une confiance qui ressemble à de l'aveuglement? C'est que, dans son désir d'avoir un héritier à opposer à sa fille mariée malgré lui, il favorise l'inconduite de sa femme. Mme de Pailly, maîtresse du père, est-elle hostile au fils ? C'est qu'elle s'est vainement offerte à ce
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dernier. Merveilleux concours du libertinage d'imagination avec la hâblerie ! D'ailleurs, l'accusation une fois lancée, Mirabeau est également prêt, si nul ne la relève, à la laisser se perdre, ou, si on y contredit, à la soutenir d'un front d'airain.
Ces dons de nature auraient-ils pu être atténués par l'influence des exemples domestiques? En tout cas, ils ne pouvaient trouver, pour se développer, un terrain plus propice et un milieu plus approprié que « l'intérieur désaccordé » de l'Ami des hommes. En effet, c'est ici la base de tout l'édifice : supprimez la famille, toute la société s'écroule ; supprimez le respect pour les parents, toute la morale s'effondre. Je n'en veux pour preuve que le propre témoignage de Mirabeau, écrivant dans ses lettres du donjon : « De bonne foi, le hasard qui de la conjonction de ma mère et d'un homme quelconque fit naître un individu, m'impose-t-il beaucoup de devoirs ? Et dois-je une aveugle tendresse à mon père, parce que, dans un moment de désir, il lança dans le sein de sa femme le germe dont je suis né, quoiqu'il ait été depuis mon plus cruel ennemi? Quand on ne se laisse pas abuser par de grands mots et qu'on ne reçoit pas sur parole des maximes gigantesques ou des rêveries spéculatives, on rabat à sa juste valeur toute cette morale dont on étourdit notre jeunesse. Ceux qui nous la prêchent ont vraiment un grand intérêt à nous la per-
suader. Ils nous parlent sans cesse de nos devoirs, mais jamais de nos droits. » Il est impossible de mieux montrer, quoique sans le faire exprès, quel lien rattache au sentiment du respect filial l'idée même du devoir, et dans quelle dépendance celle-ci est par rapport à celui-là. Entre ce père et cette mère divisés par une question d'intérêt et qui, pour recruter des alliés parmi leurs enfants, ne font briller à leurs yeux que l'avantage pécuniaire, qui choisir? Une telle situation ne peut engendrer que la duplicité, encourager que les vues d'intérêt personnel. Mirabeau, dès l'enfance, s'habitue à tenir un langage double, à jouer un double personnage. Plus tard, il passera d'un camp dans l'autre avec une incroyable désinvolture : lorsqu'il arrive à Vincennes, il s'est rangé avec sa sœur, Mme de Cabris, au parti de sa mère ; au sortir de Vincennes, obligé de faire campagne avec son père, il l'étonné et j'allais dire qu'il le scandalise par son zèle. Il y a mieux, et la merveille est qu'il nous tînt en réserve ce spectacle extravagant de le voir solliciter à son tour des lettres de cachet. L'auteur de Y Essai sur le despotisme et de celui sur les Lettres de cachet et les prisons d'Etat, le prisonnier de Vincennes, qui convie le genre humain à plaindre en sa personne la victime de l'arbitraire, c'est lui qui maintenant visite les ministres à Versailles pour requérir tantôt un ordre d'exil contre Briançon, l'amant
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d'une de ses sœurs, tantôt un ordre d'internement contre sa mère ; c'est à lui que Maurepas fait la réponse fameuse : « Voilà soixante lettres ou ordres pour la famille Mirabeau ! Il faudrait un secrétaire d'État exprès pour eux. Votre père me prend pour son homme d'affaires.»
De l'influence exercée par celte situation de famille si particulière dérivent des habitudes prises de bonne heure par Mirabeau et entrées dans son caractère. Celle d'abord de jouer toujours un rôle, de modeler son personnage sur celui de l'interlocuteur, de le flatter pour s'en faire bien venir, de prendre l'air et les sentiments imposés par l'endroit et les circonstances : pendant les semaines qu'il passe auprès de son oncle, commandant des galères de Malte, il vante, à l'égal du plus beau, l'état de marin ; en Limousin, où son père l'envoie établir un tribunal de conciliation, il joue au bon seigneur d'opéra-comique ; en Provence, où le château de Mirabeau a des airs de bastide, il se redresse en maître orgueilleux, intraitable sur ses privilèges et prompt à bâtonner les manants. Celle ensuite de se tirer d'affaire par un expédient et en concertant sur l'heure une scène de comédie : surpris par les gens de M. de Monnier, chez qui il s'est introduit clandestinement, il se présente à celui-ci, l'air riant, lui conte une histoire à dormir debout, lui recommande d'exiger de ses gens la discrétion. Fuis la
disposition à ne considérer les gens que pour l'utilité immédiate qu'il en attend. R.ien de plus ouvert à tous, fût-ce à ses ennemis de la veille, que l'amitié du comte de Mirabeau ; rien aussi de plus décevant. Un service qu'il a reçu est pour lui un service oublié. Son bienfaiteur, Boucher, le « bon ange », celui qui, de toutes manières, adoucit sa captivité, qui, lui seul, au sortir du donjon, accepte la terrible charge de l'héberger, qui, les larmes aux yeux, sollicite et obtient sa rentrée au domicile paternel, meurt de chagrin, tué par les outrages dont il a été payé. Mirabeau est également incapable de rancune et de gratitude; c'est ce qui s'appelle, en termes atténués : l'inconsistance du caractère.
Enfin Mirabeau est un homme du xvme siècle, l'un des plus représentatifs qui soient; et c'est justement parce qu'il est tout pénétré de l'âme de son époque qu'il pourra la traduire au dehors, l'interpréter, l'exprimer, la faire triompher. Il a reçu de son temps l'irréligion foncière; très persuadé, comme il le répète tout au long de ses lettres, que les prêtres sont des fourbes, les dogmes des sottises et les pratiques des mômeries, il est aussi étranger que possible au sentiment religieux; son impiété ne procède ni de révolte, ni de déception, ni de fanatisme à rebours, mais plutôt de L'inintelligence de certaines questions et de l'absolue indif-
férence à l'égard des problèmes qui se posent pour l'éternel tourment de l'humanité. Il doit encore à son époque une corruption qui se traduit par l'impatience de toute espèce de discipline. Toutefois, dans cette seconde moitié du xvnie siècle, les airs d'élégance; frivole et le ton de froid persiflage ont disparu : ce n'en est plus la mode. L'influence de Rousseau, à défaut de changer les cœurs, a révolutionné le langage et les manières. On éprouve le besoin de raisonner, de mettre ses fantaisies en aphorismes et de réduire l'immoralité même en morale; on fait du terme de vertu une consommation incroyable et d'ailleurs des applications inouïes : on s'exclame, on déclame, on s'apitoie, on répand des larmes par-devant témoins. C'est le règne de la « sensibilité. »
Au surplus, une lumière manquerait au portrait de Gabriel, si nous ne rappelions pas ce pouvoir de séduction auquel les plus prévenus ne résistent guère. On envoie un policier l'arrêter en Hollande: il en fait en chemin son agent. Ses geôliers deviennent ses complaisants. C'est qu'il est entraînant par nature, qu'il sait s'insinuer, qu'il aime à plaire. Ii est de ceux qui ne s'étonnent de rien, et son imperturbable audace lui sert à la cour aussi bien que dans les sociétés les plus vulgaires : « pour manger dans la main, c'est le premier homme du monde. » 11 a ce don de la familiarité qui lui fait « retourner
les grands comme des fagots », et prendre un ministre par le bouton de son justaucorps, la première fois qu'il lui est présenté. Lui parti, on lui en veut d'avoir cédé à la séduction grossière; lui présent, on subit le charme de sa conversation superficielle et variée, de son geste abondant, de son regard pénétrant, de sa voix passionnée. Un attrait se dégage de lui, contre lequel seront désarmées les femmes et les foules.
Tel est 1 nomme que vont achever de nous faire connaître les lettres que Sophie lui adressait, et celles qu'il écrivait a Julie.
Le roman de Sophie et de Mirabeau, si on le prend par l'extérieur, par le cadre, par les incidents, est sans doute le plus romanesque qui se puisse imaginer. Décor, costume, accessoires traditionnels y sont au grand complet : il n'y manque aucun des épisodes classiques qui sont comme les lieux communs du genre: un jeune homme de vingt-cinq ans précédé d'une réputation de séducteur, et qui expie par la captivité des aventures trop retentissantes; une jeune femme de vingt et un ans mariée à un vieux mari ; pour déjouer la surveillance des geôliers du comte et celui de la marquise, les vieux
moyens de comédie, qui restent les bons; la fuite à cheval dans la montagne, pendant la nuit, en costume d'homme; la frontière passée; les deux amants réfugiés à l'étranger, cachés sous un nom d'emprunt, travaillant pour vivre ; le duo d'amour brusquement interrompu par l'intervention delà police; Lui, transféré à Vincennes, dans un cachot sans jour, en proie à un cruel dénûment; Elle, à Paris, dans la pension de Mlle Douai, avec des folles pour compagnes; les premières lettres tracées avec une plume trempée dans du café ou dans du jus de citron; la naissance et la mort d'un enfant, la petite Gabrielle-Sophie,que son père ne connaîtra jamais; puis le roman qui recommence lorsque Mirabeau a recouvré sa liberté, et veut rejoindre Sophie dans le couvent des Saintes-Claires de Gien, la porte ouverte avec une fausse clé, l'entrée à pas étouffés, cinq jours passés dans la chambre de Sophie, sans que personne dans la communauté ait soupçonné la présence au couvent de ce capitaine de dragons; enfin la séparation définitive, l'ascension de l'amant vers la gloire, renlizement de la maîtresse dans le chagrin qui la mène au suicide... Un jour de 1789, Mirabeau, en pleine Assemblée, reçoit la lettre qui lui annonce la mort de Sophie, la lit sans proférer une parole, le visage bouleversé, et quitte la salle des séances, où de plusieurs jours il ne devait pas reparaître.
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D'autre part, en feuilletant les lettres écrites du donjon de Yincennes, on y trouve bien tous les ingrédients dont se compose la littérature amoureuse du xvme siècle. Moins de sentiment que de passion, et moins de tendresse que d'ardeur ; l'expression d'une sensualité agrémentée de souvenirs ou de rêves licencieux; beaucoup de raisonnements, de sophismes, de dissertations concluant toutes à représenter l'obéissance à l'instinct comme l'unique formule du devoir; une abondance de digressions sur toute sorte de sujets philosophiques, sociaux et politiques, qui, à mesure qu'on avance, débordent de plus en plus sur l'ensemble. D'ailleurs, par degrés, nous en venons à prêter de plus en plus d'intérêt à la formation des idées de Mirabeau et de son éloquence judiciaire ou politique, à prêter de moins en moins d'attention à ses sermentsde fidélité et à des assurances de désespoir qui semblent un peu concertées et imposées par les convenances. On dirait un lecteur assidu.de la Nouvelle Héloïse qui s'entraîne à traiter un sujet analogue dans le ton de son auteur favori. L'accent est-il très personnel? Le cœur est-il très engagé? Si l'amour est le don de soi, et s'il se reconnaît au vide que fait en nous l'absence d'un être devenu nécessaire, ne semblet-il pas qu'il manque quelque chose à ce roman d'amour, et que c'est l'amour? Cette passion est trop bruyante. Tout ce bourdonnement nous étour-
dit; nous n'entendons pas les inflexions de voix qui persuadent. Sous l'appareil oratoire, nous voudrions retrouver la réalité des faits qui nous garant tirait la profondeur et la sincérité de l'émotion. Parmi les dithyrambes, nous cherchons en vain quelques-uns de ces mots qui peignent. Au type de l'amante, nous voudrions pouvoir substituer le portrait plus individuel de la femme qui, de son côté, souffre, regrette, espère, attend, languit, s'inquiète, et dont les yeux quelque jour vont s'abîmer dans les larmes.
Sophie de Puiffev avait dix-sept ans, quand ses parents, cédant à la tentation d'une alliance riche et brillante, la marièrent au marquis de Monnier. Celui-ci avait soixante-cinq ans : c'était situ seul tort, à vrai dire irréparable. Car aucun des reproches que Sophie lui adresse n'est justifié, et ils tombent devant son propre aveu. Il n'est pas exact qu'il l'ait condamnée à une claustration mal égayée par d'insipides parties de cartes avec des personnes dévotes : il cherche à la distraire par des assemblées, des bals, des comédies. Il n'est pas exact davantage qu'il l'ait poussée à bout par son humeur tracassière et soupçonneuse, a Hélas! dit-elle, j'ai cruellement abusé de sa confiance. Quoi ! Le jour même de mon départ, il me disait : « Je me fie à vous. » Et, quatre heures plus tard, je le fuyais! » Son indulgence survit même à la faute, même à
l'éclat et au scandale : en Hollande, il lui fait encore offrir son pardon. Mais l'ennui avait de bonne heure triomphé chez la jeune femme d'une vertu que ne soutenaient ni la piété, ni lesleçons de l'entourage, ni l'affection pour les siens. Il est probable que Mirabeau ne fut pas son premier amant; car on s'est demandé quel avait été au juste le caractère de sa liaison avec un officier de la garnison, nommé Montperreux ; il semble assez bien précisé par cette phrase de Sophie : « Mon cœur n'a jamais été fort engagé, et mes sens ne l'étaient point assez pour me regarder comme ayant un amant attitré.*) Montperreux fut celui qui ne compte pas. Suivant un usage avec lequel le théâtre du xvme siècle nous a familiarisés, Sophie subvenait aux besoins pécuniaires de ses amants avec l'argent de son mari. Mirabeau, après Montperreux, a bénéficié de cette assistance. Il s'est défendu avec énergie de cette accusation ; par malheur, elle est établie et par celle même qui avait des raisons pour être la mieux informée. Lorsqu'elle quitta la maison conjugale. Sophie emportait, outre des bardes et des bijoux, des sommes d'argent dérobées à son mari. Ce furent les principales ressources sur lesquelles le couple vécut à Amsterdam.
S'il fallait s'en rapporter au témoignage de Mirabeau, en enlevant Sophie il se serait sacrifié. Il le déclare à une autre correspondante, Julie Dauvers :
« Je le savais alors, comme je le sais aujourd'hui, que c'était la plus grande des folies que de l'enlever. Mais devais-je me laisser croire ingrat ou pusillanime? Que dis-je? devais-je lui laisser avaler la coupe fatale, comme je ne pouvais douter qu'elle le ferait ? Voilà dans quel point de vue il faut me juger, ô mon amie, et vous verrez qu'alors c'est moi et non pas elle que j'ai sacrifié. » Sur la valeur de cette assertion, si nous pouvions avoir un doute, nous sommes fixés par la lecture des lettres de Sophie. Elles ont, ces lettres, à défaut d'autre mérite, celui du naturel et de la bonne foi. N'y cherchons aucune qualité littéraire : Sophie n'est pas du tout un écrivain; et elle n'y prétend guère. Par bonheur, nous n'y trouverons pas non plus la tache qui les souille : l'éditeur a eu le bon goût de l'effacer. Il a supprimé les passades nombreux, paraît-il, où Sophie, rivalisant avec son amant, le régalait des pires obscénités. Mirabeau lui avait soufflé sa fureur lubrique. Et il s'en vante !
Le trait qui frappe, dans cette sorte de causerie continue et décousue que sont les lettres de Sophie, c'est l'absolue dévotion de la jeune femme à Mirabeau. Elle n'a ni une volonté en face de la sienne, ni une idée, ni un sentiment qui ne viennent de lui. Elle rompt avec sa meilleure amie, M11" de Saint- Belin, parce que Mirabeau en est jaloux, et elle la prend en aversion. Elle dira pareillement, en par-
lant de Mme de Ruffey : « Que je la hais ! » Et c'est sa mère. Il n'est pas de démarche si pénible à laquelle elle ne se résigne, si tel est le bon plaisir ou l'intérêt de son amant. Elle va jusqu'à lui conseiller de se rapprocher de sa femme, puisque c'est un moyen d'obtenir sa mise en liberté. Elle va jusqu'à accepter d'écrire à M. de Monnier afin de rentrer en grâce auprès de lui. Sa docilité et sa soumission sont entières, n'ayant d'égales que sa crédulité. Elle croit tout ce que Mirabeau lui dit, même en se moquant d'elle. C'est un pauvre esprit, perdu dans le détail de la vie journalière, noyé dans les commérages. Et c'est un cerveau malade. Soupçonneuse, elle voit partout des ennemis, des traîtres,, elle imagine qu'on en veut à sa vie, qu'on cherche à l'empoisonner, qu'on a bien pu empoisonner sa fille. Elle est hantée d'idées sombres : elle a sans cesse à la bouche la menace du suicide, comme elle en a la pensée sans cesse présente à l'esprit ; à Amsterdam, quand on l'arrêta, elle tenta de s'empoisonner avec une dose d'opium qu'elle portait sur elle. «Gabriel ou la mort!» est une expression qui, sous sa plume, prend une signification d'une singulière intensité. Elle aimerait mourir avec son amant; elle en connaît de bien jolies manières. Ou bien elle voudrait vivre seule avec lui. Elle est tout à fait dépourvue d'ambition et ne souhaite pas pour Mirabeau le mouvement des affaires
et l'éclat d'un grand rôle. Elle rêve d'un exil champêtre pour y cacher leurs amours obscures et durables. Elle habite en pensée un coin retiré de l'Angleterre, les M..., dont elle a fait choix pour v vivre dans l'isolement avec son ami, sitôt qu'ils seront libres. « Ceux qui veulent le vrai bonheur sentiront que ce n'est que dans la médiocrité et dans la retraite que sont les plaisirs véritables. C'est de la médiocrité qu'il nous faut. » Mirabeau approuve... et se prépare à se lancer dans le tourbillon. Entre les rêves idylliques de Sophie et les besoins d'intrigue de Mirabeau, le contraste est absolu, et chaque jour ne devait qu'accentuer la divergence.
Le fait est que les circonstances extraordinaires où se sont trouvés les deux amants ont seules retardé un abandon auquel Mirabeau songeait depuis longtemps. C'est dès le séjour à Amsterdam qu'il engage Sophie à rentrer chez son mari. Les arrêter, les séparer violemment, mettre entre eux l'obstacle de la distance, celui des murs de cachots et de couvents, ce fut le moyen dont se servit la destinée pour favoriser ce roman, et le prolonger en une durée factice. Au donjon où Mirabeau est prisonnier, on avait enfermé son amour en même temps que lui ; le jour où on lui ouvre les portes de son cachot, il ne se souvient même plus de (Vtte passion dont les cris avaient fait si longtemps bruire
l'écho des voûtes. Il oublie d'écrire à celle qui, dans sou couvent de Gien, lui reste fidèle. Il manque courriers sur courriers; par une malchance singulière, ses lettres s'égarent en route, à moins qu'elles ne tombent de sa poche, — ou encore à moins qu'elles ne restent au fond de l'encrier. Sophie s'étonne, se plaint, cherche à se rassurer, invente à son amant des excuses. Mais le fait est là. Le prolixe, l'intarissable, le redondant, l'intempérant écrivassier est devenu le « silencieux Gabriel ». Mirabeau, silencieux!...
Pendant les derniers mois où se traînait et s'alanguissait cette correspondance, Mirabeau en commençait une autre, vive, active, éloquente, entraînante, avec une autre personne, une jeune fille qui était pour lui une « inconnue ». Ces Lettres a Julie sont incomparables pour nous montrer comment Mirabeau vécut dans sa prison, et le rôle qu'il joua vis-à-vis des lieutenants de police, commis, geôliers et porte-clefs. Il fait d'eux ses alliés, ses complices ou ses agents. Ce détenu d'une espèce si particulière s'est institué le protecteur de ceux qui le gardent. Par leur entremise, il entre en relations avec ses codétenus. Or, il y avait au donjon de Vincennes
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un certain Baudoin, seigneur de Guémadeuc, ancien maître des requêtes et financier véreux, qui, non content de faire banqueroute, était soupçonné d'avoir volé des couverts d'argent à la table du garde des sceaux. « C'est, disait-il, sans se déconcerter, qu'on m'avait assuré qu'il y aurait toujours un couvert pour moi. » Ce Baudoin avait eu pour secrétaire le jeune Lafage, « un petit monsieur à la Crébillon fils, » habitué du café de la Régence, et à qui ses succès dans le inonde de la galanterie avaient fait une réputation spéciale et terriblement inquiétante. Lafage avait pour maîtresse Julie Dauvers, fille d'un chirurgien dentiste qui l'avait été de feue la Dauphine. Il advint que Baudoin parla à Mirabeau de l'intéressant Lafage, et lui vanta les charmes de Julie. Mirabeau s'empresse de se mêler des affaires du trio. Eux aussi, il les protégera! Il se fait fort d'obtenir pour Beaudoin un exil doux, pour Lafage un poste de secrétaire, pour Julie une place de lectrice auprès d'une grande dame. Et Julie ayant écrit la première, une correspondance s'engage, romanesque et positive, folle et rouée, plaisante et révoltante, entre lui qui n'a jamais vu sa nouvelle protégée et elle qui ne connaît même pas encore le nom de son protecteur inattendu.
Nous n'avons pas les lettres de Julie. Mais avec quelle précision nous voyons son image se dessiner à travers les lettres que lui adresse Mirabeau ! Et
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quel contraste elle forme avec la figure ravagée de la sentimentale, sensuelle et souffrante Mme de Monnier! Ici, rien d'abandonné, rien de spontané: un cœur sec, des sens blasés, une imagination pauvre, une intelligence avisée. L'âme de Julie Dauvers a été façonnée par l'atmosphère de cette petite bourgeoisie qui avoisine la cour, vit les yeux fixés sur elle, tâche de s'en approprier l'air et les manières. Les exemples et les conversations de son entourage lui ont donné très vite une science précoce de la vie, avec peu d'estime pour l'humanité ; et sept années d'intimité avec Lafage ont été pour la guérir des illusions de la tendresse. Un seul sentiment continue de veiller en elle : l'ambition. Elle est née fonctionnaire. Elevée en vue d'un emploi de cour, tout ce qu'elle souhaite de Mirabeau, c'est qu'il l'aide à l'obtenir. Ses coquetteries, ses grâces étudiées, ses accès de « pudeur farouche, » ses retours de câlinerie, son enjouement, ses gentillesses de « petite méchante » et de « petite vilaine » ne tendent pas à autre chose. Ce sont pour elle les moyens de parvenir, ce sont les avances, c'est la mise de fonds. D'ailleurs experte à tous les marivaudages, spirituelle, subtile, adroite et méfiante, elle est faite pour les manèges de cour, en aime par instinct et par habitude les intrigues, se plaît au mystère, se prête aux cachotteries, se prépare à s'insinuer en flattant. Comme elle a un but très
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précis qu'elle ne perd jamais de vue, elle y revient à travers tous les détours et y ramène obstinément son correspondant, qui tente en vain de s'échapper et s'engage dans tous les chemins de traverse. L'unique faiblesse de cette ambitieuse est précisément dans l'âpreté de son ambition. Elle désire trop le succès pour ne pas y croire. Son goût du secret et des manigances fait qu'elle n'est pas suffisamment en garde contre la ruse d'autrui. Par trop d'habileté, elle devient dupe.
Cette petite rouée, Mirabeau a entrepris d'en faire la conquête à distance. Nous allons le voir au vif dans son rôle de séducteur. Tout d'abord il se compose soigneusement un personnage. Il connaît assez les femmes pour savoir que le plus sûr chemin pour entrer dans leur cœur, si fermé soit ce cœur, c'est la pitié. Et il veut inspirer à Julie un tendre intérêt. Donc il se peint comme un malheureux , persécuté quoique puissant , victime de beaucoup d'inimitiés, mais victime surtout de sa jeunesse, de ses folies, de sa fidélité en amour. Il est sensible ; c'est sa marque. Il est homme d'honneur ; c'est sa définition : « Personne, j'ose le dire, ne porte plus haut que moi la religion de ses promesses. Je me sacrifierais tout entier plutôt que de me permettre la moindre inexactitude de ce genre... Je suis toujours vrai, parce que la vérité est le premier devoir de l'homme, mais surtout
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parce que telle est ma nature... Moi qui ne sus jamais que dire : où est l'honneur, marchons ! » Toutes ces assurances sont mêlées de compliments, bienfaits pour flatter l'amour-propre d'une femme, même quand elle sait qu'ils ne s'adressent qu'à l'image qu'on s'est forgée d'elle. Toutes ces galanteries sont entrecoupées de développements généraux, dissertations morales, anecdotesgrivoises, destinées à faire briller le talent du causeur. C'est le grand jeu. Toutefois Mirabeau est trop perspicace et il a trop bien lu dans l'âme intéressée de sa « Liriette », pour ne pas comprendre que ce qui suffit avec une Sophie de Monnier n'est que l'accessoire avec une Julie Dauvers. L'essentiel, c'est l'assurance de son crédit auprès d'une amie toute puissante.
Nous touchons ici à ce qui est tout à fait important, et qui donne à cette publication sa nouveauté et sa valeur d'histoire. Les éditeurs des Lettres à Julie ont réduit à néant la légende des rapports que Mirabeau aurait eus avec Mme de Lamballe ; cela, en montrant que tout ce qui a été colporté dans le public touchant ces rapports prétendus n'avait pour point de départ que les assertions contenues dans ces lettres elles-mêmes et n'en était qu'un souvenir. Mais, quand on sait que tout ce que contiennent les Lettres à Julie relativement à Mme de Lamballe n'est qu'invention et supercherie,
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c'est alors qu'on se prend à admirer, comme il le mérite, le caractère de celui qui apporte tant de précision dans la fausseté, d'indécence dans l'imagination et d'audace dans la calomnie.
C'est mystérieusement d'abord et à demi-mots que Mirabeau lance les premières insinuations : « J'ai une amie toute-puissante qui veut malgré moi faire quelque chose de moi. » Par la suite, il faudra bien appuyer, fournir des détails ; Mirabeau en fournit à foison et d'ignobles. C'est le rinforzando de son ennemi Beaumarchais. Mais le moyen de douter qu'il soit en intimité avec « Urgande », dont il dit posséder quatre ou cinq cents lettres ! Intimité orageuse, car, en cas de contrariété, c'est sur lui qu'on retombe pour le traiter d'imbécile, d'homme haïssable, d'homme sans foi, sur lequel on ne peut pas compter et qu'on déteste de toute son âme. On reconnaît à ce langage l'emportement de l'amour. Car Urgande poursuit Mirabeau de ses sollicitations. Elle exige un souper « au tour », c'est-à-dire en tète à tète et servi par un tour de couvent. La perspective de cette rencontre dont elle se promet des jouissances délicieuses est bien ce qui effraie Mirabeau. Non certes qu'auprès d'une femme de trente ans, fût-ce une princesse, un homme de sa complexion ait à craindre de se trouver dépourvu de moyens ; mais c'est qu'il aime ailleurs ; et voici le problème de casuistique liber-
tine auquel il ne trouve pas de solution : « Dans la conversation de tête-à-tête, une femme n'est plus qu'une femme, un homme est toujours un homme ; mais pesez les mots : je ne sais pas être amoureux à volonté, et du plaisir sans amour, quand on irait jusque-là, peut très vivement déplaire de la part de celui dont on a cru recevoir du plaisir et de l'amour. Si vous saviez comme cela me tourmente, me bourrelé, me rend malheureux ! » L'ennuyeux de l'affaire, c'est que la loyauté de Mirabeau est en question : il doit beaucoup à Urgande, et celle-ci est incontestablement dans son droit quand elle demande son « salaire ». Que devenir ? La situation est d'autant plus intenable, depuis que Mirabeau a quitté le donjon. Ne veut-on pas venir chez lui en grisette, lui faire louer une petite maison à Vincennes, dans le village, où Ton puisse venir goûter en carrosse gris ?...
Julie ne mettait en doute ni la réalité d'un crédit reposant sur des garanties si particulières, ni la sincérité des promesses de Mirabeau. Elle s'étonnait seulement que celui-ci tardât un peu trop à les mettre à exécution. Depuis le temps qu'il lui en annonçait l'effet pour le lendemain, elle se lassait d'attendre et s'impatientait. Mirabeau essaya d'user de faux-fuyants, d'alléguer que cette impatience fut offensante pour son amitié, son honneur, ses talents; il fit mine de se retrancher derrière sa di-
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gnité blessée. Julie ne prit pas le change : sa méfiance naturelle était éveillée et ne se calmerait qu'au contact d'un signe palpable. Sur ces entrefaites, elle reçut un billet prétendument écrit par Mmc de Lamballe. Ce billet avait tout l'air d'un faux, et, la ruse ayant été éventée, la nécessité s'imposa de frapper un grand coup et d'administrer à la soupçonneuse Julie une preuve décisive. Cette preuve ne pouvait être qu'une entrevue avec Urgande. Elle eut lieu au bal de l'Opéra. Au bal de l'Opéra de 1781, Julie Dauvers, à moins de récuser le témoignage de ses yeux et de ses oreilles, fut obligée de convenir qu'elle s'était entretenue avec une femme dont elle ne douta pas que ce ne fût la princesse de Lamballe, d'autant qu'elle avait cru reconnaître dans sa compagne la reine Marie-Antoinette. Qui joua dans cette mascarade le personnage de Mme de Lamballe? Peut-être le roué Dubut de la Tagnerette, joli garçon à cheveux blonds, à visage efféminé, au charme ambigu, et qui n'en était pas à son premier travestissement. Il nous reste à nous étonner qu'une personne aussi avisée que Julie, qu'un drôle de l'espèce de Lafage se soient laissé prendre à ce jeu de calomnies grossières et de mystification. C'est ce qu'on ne peut comprendre qu'en se reportant à l'époque; mais c'est aussi bien ce qui fait comprendre l'époque. Ce sont les mêmes procédés qui serviront dans Y Affaire du Collier. Mêmes perfidies,
mêmes impostures, mêmes travestissements, même crédulité.
Toutefois il fallait aboutir.
Ne pouvant décidément procurer à Julie une place à la cour, Mirabeau lui envoya des billets de théâtre pour elle, pour madame sa mère et pour Lafage.
Et il emprunta vingt-cinq louis à M. Dauvers.
C'est ici que se rejoignent les deux romans et que se nouent les fils de la double intrigue.
Depuis qu'il était sorti de prison, Mirabeau leurrait Sophie de l'espoir d'une visite à son couvent de Gien . La topographie des lieux était minutieusement étudiée, l'itinéraire fixé, les escarpins de feutre pour étouffer les pas du visiteur nocturne confectionnés, l'armoire aménagée en vue d'un séjour, les provisions de bouche suffisantes pour nourrir la compagnie de dragons du comte, en cas qu'il eût fantaisie de s'en faire accompagner; mais, au dernier moment, quelque incident forçait toujours à retarder le départ. Il était à prévoir que, d'ajournement en ajournement, le voyage projeté n'aurait jamais lieu qu'au pays des rêves, à moins toutefois qu'il intervînt une conjoncture d'une gravité exceptionnelle. Cette conjoncture se produi-
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sit sous les espèces de la créance Dauvers. Mirabeau avait signé un billet à échéance pour le i5 mai. Le billet restant impayé, Dauvers n'hésita pas à le porter à la connétablie. D'ailleurs, mis en possession de la correspondance du comte avec sa fille,, il menaçait de la livrer aux maréchaux. Mirabeau n'avait d'autre moyen d'échapper à la prison ou à l'exil perpétuel qu'une soudaine disparition. Le manque de ressources ne lui permettait pas de passer à l'étranger, et « il n'y avait pas un pouce de terre française où il ne pût être appréhendé ». Mais il y avait un endroit où il était bien sûr qu'on n'irait pas le chercher : c'était l'armoire de Sophie de Monnier, au couvent des Saintes-Claires de Gien. C'est alors qu'il fait savoir à Sophie qu'il ne peut pas résister plus long-temps au désir de la rejoindre. Tel est le secret de cette suprême entrevue : Gabriel est allé chercher, dans les bras de Sophie, un asile contre la poursuite de ses créanciers !
L'abandon, l'injure suprême, la rupture, c'est le dénouement ordinaire; le prestigieux roman des amours de Sophie et de Mirabeau se perd dans la platitude des fins de liaisons les plus vulgaires. Il n'y a rien là qui soit pour nous surprendre. Mais le roman par lettres avec Julie conserve quelque chose d'obscur et d'énigmatique. Il semble bien que l'amour, en quelque sens qu'on prenne le mot, ne se soit, ni d'un côté ni de l'autre, mis de la
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partie. Chacun, pour sa part, n'a songé qu'au profit qu'il pourrait tirer de l'aventure. On voit nettement celui que recherchait Julie, et le but, s'il eût seulement été atteint, en valait la peine. Mais quelle est la pensée de Mirabeau ? Et s'il ne cède pas tout bonnement à son goût pour l'intrigue, à son besoin de hâblerie, de jactance et d'incongruité, quel motif a pu lui faire déployer tant de grâces, mettre en œuvre tant d'artifices, dépenser tant d'encre? Probablement il espéra, pour sa prochaine rentrée dans le monde, trouver dans ce couple d'arrivistes d'utiles auxiliaires. Lafage, qui connaissait les dessous de la vie parisienne et fréquentait dans les sociétés interlopes, pouvait faire office de négociateur dans des missions délicates. Julie pouvait aider à la fortune de celui qui dirigerait son ambition. Quoi qu'il en soit, il n'est plus question ici que d'intérêt, d'affaires et de politique. C'est l'acheminement vers la vie sérieuse.
« Le siècle des gens de sa sorte arrive à grands pas, » disait le marquis de Mirabeau. Nous n'avons à étudier ici en Mirabeau ni l'orateur, ni l'homme d'Etat. Toutefois, dès maintenant, nous sommes pourvus d'utiles indications; ce que nous savons de la jeunesse du futur tribun nous fait deviner les servitudes qui ne cesseront de peser sur sa gloire et son génie, et explique par avance son attitude de réfractaire et de déclassé, le mépris qu'il inspire à
ses contemporains alors même qu'ils subissent son ascendant, la défiance qui met en garde contre lui ceux mêmes qu'il défend, l'inconscience avec laquelle il accepte de jouer entre la Cour et l'Assemblée un double rôle et de se faire payer pour soutenir ses propres idées, et enfin les lacunes ou les tares intimes de son œuvre. « Atteint du coup mortel, le dernier des Gracques lança de la poussière vers le ciel, et de cette poussière naquit Marius. » L'accusateur de son père, l'amant de Sophie, le bourreau d'argent, le calomniateur éhonté, avait remué trop de boue : il la retrouva pour y glisser sur le chemin où il entreprenait de guider la Révolution.
ier août igo3.
« Gondorcet, proscrit avec les Girondins.. . s'empoisonne en se voyant arrêté. Cette fin malheureuse et les circonstances touchantes qui l'accompagnèrent... ont pu recouvrir les torts de ses dernières années, et faire remonter peu à peu son nom au rang d'où il n'aurait jamais dû le laisser déchoir. Mais qu'on sache bien que c'est là finalement une amnistie, et qu'on n'essaie point d'en tirer une apothéose. )> Cette conclusion de l'article si pénétrant que Sainte-Beuve consacrait naguère à Condorcet, se trouverait aujourd'hui doublement en défaut.
D'abord on n'est plus bien sûr que Condorcet se soit empoisonné. Dans son livre sur Condorcet et la Révolution française l, M. L. Cahen montre fort bien que la tradition généralement acceptée, et que personne ne s'était encore avisé de mettre en doute, ne s'appuie sur aucune
i . Condorcet et la Révolution française, par M. L. Cahen, t vol. in-8° (Alcan). — Condorcet guide de la Révolution française, par M. Frank Alengry, i vol. in-8° (Giard et Brière). — Les Grands éducateurs ; Condorcet, par M. Francisque Vial, i vol. in-16 (Delaplane).
preuve ; et c'est apparemment la partie la plus neuve de son travail. On sait que, pendant neuf mois, Condorcet était resté caché dans cette maison de la rue des Fossoyeurs (actuellement rue Servandoni), où Mme Yernet lui donnait une si courageuse hospitalité. Le 26 mars 1794? ayant des raisons de croire que le secret de la maison était découvert, il partait vêtu d'une carmagnole et d'un bonnet de laine. Il espérait trouver asile chez les Suard, à Fontenay-aux-Roses. Les Suard lui fermèrent leur porte. Il erra pendant deux jours ; le 27, exténué de fatigue, tenaillé par la faim, il entrait à Clamart dans une auberge où, ses allures ayant paru suspectes, il était arrêté. Il fut écroué à la prison de Bourg-la-Reine, et, le 28, on le trouvait mort dans sa cellule. On raconta qu'il s'était empoisonné avec un mélange de stramonium et d'opium que Cabanis lui avait donné, et qu'il portait sous le chaton d'une bague. Les premières gravures que nous possédions sur la mort du philosophe, et qui datent de 1795, reproduisent déjà enbonne place les accessoires obligés du drame : la bague et le verred'eau. M. Cahen remarqueque, danslerapport de l'officier de santé, la mort est attribuée à une congestion sanguine ; jamais Cabanis n'a parlé de son dangereux présent; Mnle de Condorcet etsesproches n'ont jamais émis l'hypothèse d'un suicide; enfin Condorcet avait été fouillé et dépouillé de tout ce
qu'il possédait. D'autre part, l'hypothèse de la mort naturelle n'a contre elle aucune impossibilité.
Condorcet avait toujours été débile ; sa santé, très ébranlée, avait eu beaucoup à souffrir de la longue réclusion chez Mme Yernet ; il se peut qu'il n'ait pas eu la force physique de résister aux émotions de ces dernières journées. Ce serait donc encore une légende à rayer de l'histoire.
Ensuite, cette apothéose que Sainte-Beuve trouvait imméritée, on est en train d'en décerner les honneurs à Condorcet. On s'est beaucoup occupé de lui, en ces derniers temps, et ses panégyristes ne nous ont pas caché que leur intention fût de réparer à son endroit l'injustice de l'histoire et l'ingratitude de la postérité. Il paraît que nous ignorions Condorcet et que nous le méconnaissions. Il est fâcheux que les deux études qui viennent de lui être consacrées, et qui ont paru à quelques mois de distance, soient si compactes, si lourdes et d'une lecture sirebutante. La pluslongue, celle de M. Frank Alengry, est incontestablement celle où l'enthousiasme déborde avec le plus d'intempérance. Après avoir salué en Condorcet le guide de la Révolution française, le théoricien du droit constitutionnel, le précurseur de la science sociale, le maître enfin de la pensée contemporaine et l'initiateur des temps modernes, M. Alengry est pris d'un scrupule : il craint de n'en avoir pas assez dit. « Condorcet est-
il seulement une gloire française ? N'est-il pas encore une gloire de l'Humanité ?... Condorcet n'a occupé personnellement qu'un point du temps et de l'espace ; mais par ses travaux il embrasse tous les lieux... » S'étonner que des hommes de la taille de Condorcet n'emplissent pas « personnellement » tout le temps et tout l'espace, ô dévotion î voilà bien de tes coups.
Ces deux études, pareillement destinées à glorifier Condorcet et toutes deux restreintes à un même sujet : l'influence de Condorcet sur la Révolution, aboutissent d'ailleurs à des conclusions diamétralement opposées. Si M. Alengry consent à ne pas faire de Condorcet l'unique fondateur de la première République, c'est qu'à son avis un mouvement aussi considérable que celui de la Révolution française ne peut pas être l'œuvre d'un seul homme. Mais, cette réserve faite, il n'hésite pas à nous montrer dans Condorcet le guide dont l'esprit domine les événements, dont la volonté dirige celle de ses contemporains. Conseiller écouté sous la Constituante, leader de la majorité dans la Législative et même dans la Convention jusqu'à une certaine époque, Condorcet est en outre le grand philosophe dont les rêves prophétiques n'étaient que la vision anticipée de la vie contemporaine... M. Cahen conclut plus justement à constater le peu d'action que Condorcet a exercé sur son
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temps. « Aucune de ses conceptions n'a triomphé de son vivant, il n'a pu donner à la France ni le système de constitution, ni celui d'instruction publique qu'il avait préparés ; il n'a pu calmer les Girondins, il n'a pu empêcher leur proscription. » Il est mort avec l'amer regret de n'avoir rien obtenu. Son rôle historique est mince.
Quelles sont les causes de cette impuissance ? M. Cahen en indique une : c'est que Condorcet était également dépourvu des qualités de l'orateur et de celles de l'écrivain. Sa voix ne portait pas : il ne disposait pas de ce pouvoir de la parole, si nécessaire dans les époques troublées. Son style n'a ni l'éclat, ni la chaleur, ni même la clarté. A cette explication il convient d'en ajouter une autre tirée du caractère même de l'homme. Mœe Roland a tracé de lui ce portrait : « On peut dire de son intelligence, en rapport avec sa personne, que c'est une liqueur fine imbibée dans du coton... Il est aussi faible de cœur que de santé ; la timidité qui le caractérise et qu'il porte même dans la société, sur le visage et dans son attitude, n'est pas seulement un vice de tempérament, elle semble inhérente à son âme et ses lumières ne lui fournissent aucun moyen de la vaincre ; aussi, après avoir bien déduit tel principe, démontré telle vérité, il opinait à l'Assemblée dans le sens contraire... » Condorcet est de ces meneurs qui sont menés par les événements, et de ces chefs
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qui suivent leurs troupes partout où elles les entraînent. Philosophe, il n'attend de bien que de la diffusion des lumières, non du recours à la force brutale ; savant, il professe que le progrès s'opère peu à peu, et qu'il a pour plus grand obstacle les révolutions ; homme d'éducation aristocratique, il a pour la foule une répugnance instinctive autant qu'une méfiance raisonnée. Or, il s'inclinera devant toutes les violences, acceptera tout ce qu'il est obligé de subir, trouvera pour les crimes euxmêmes de la foule des trésors d'indulgence. Il a commencé par être d'avis que la France doit rester une monarchie, parce que cette forme de gouvernement est la seule qui convienne « à sa richesse, à sa population, à son étendue et au système politique de l'Europe » ; et il sera l'un des premiers à manifester des sentiments républicains. 11 déteste la guerre, et vote la déclaration de guerre à l'Europe. Il trouve pour caractériser chaque journée révolutionnaire des euphémismes qui sont pires que des éloges. Le 20 juin, les Tuileries sont envahies, Louis XVI insulté et forcé de se coiffer du bonnet rouge; Condorcet écrit : « Il ne s'est commis aucun désordre dans le château; car une ou deux portes forcées, quelques vitres cassées ne peuvent être comptées, lorsque vingt ou trente mille hommes pénètrent à la fois dans une habitation dont ils ne connaissent pas les issues. » Ironie ou
plate flagornerie? Après le 10 août, qu'il appelle « un grand acte de justice autant que de prudence », il pousse au ministère Danton qu'il méprise. Après les massacres de septembre, et dans l'impossibilité où il est de les approuver, il a soin du moins d'y découvrir des excuses. « Malheureuse et terrible situation, que celle où le caractère d'un peuple naturellement bon et généreux est contraint de se livrer à de telles vengeances! » C'est la faute des victimes... Dans le procès de Louis XVI, s'il ne vote pas la mort, c'est uniquement parce que « cette peine est contre ses principes ». Quand la question du sursis est mise en délibération, il monte à la tribune pour se récuser par ces mots : « Je n'ai pas de voix. » Le fait est qu'il s'est associé à toutes les mesures de violence et de haine qui, par une espèce de fatal retour, devaient finalement l'emporter lui-même.
Est-ce à dire que l'étude de l'œuvre de Condorcet soit d'un médiocre intérêt pour qui veut connaître les origines et l'orientation du mouvement révotionnaire? Nullement. Condorcet n'a eu qu'une faible action sur les hommes et sur les événements; son rôle à la Législative et à la Convention a été surtout un rôle d'apparat : on le poussait en avant; on se couvrait de son autorité, on n'était pas fâché d'avoir pour garant un homme d'ancien régime, un marquis, un académicien, qui avait été l'ami de Voltaire et de Turgot. Ce n'est pas davantage Couétudes SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE (5e SÉRIE) 12
dorcet qui a lancé et mis en circulation quelquesunes de ces idées neuves, hardies, qui bouleversent une société et font fermenter les esprits. D'autres avant lui avaient trouvé ces idées. Philosophes, encyclopédistes, économistes, physiocrates avaient achevé leur œuvre. Mais Condorcet est leur héritier. Il reprend leurs théories, et, les dépouillant de ce que chacun y avait mis de personnel, il les rend plus facilement accessibles à tous et plus assimilables. Il n'a ni l'esprit de Voltaire, ni l'éloquence de Rousseau, ni la verve de Diderot, ni la profondeur de Montesquieu; mais les idées de ces écrivains, dans ce qu'elles ont de conciliable et de voisin, ont passé chez lui. Comme, d'ailleurs, il est mathématicien, il excelle à les enchaîner, dans une suite logique, et à pousser les principes jusqu'à leurs dernières conséquences. Il est de la sorte un personnage éminemment représentatif. On trouve en lui, nullement déformées, les idées qui, répandues par la propagande philosophique, étaient entrées dans le domaine commun. Il exprime, avec une sorte de banalité et d'impersonnalité, la pensée pure du xvne siècle.
Admirateur, ami, correspondant de Voltaire et formé par ses leçons, que pouvait-il avoir appris à pareille école ? La réponse est dans cette Vie de Voltaire, l'un des ouvrages les plus significatifs de Condorcet, et qui est resté la principale source
de la biographie de Voltaire. C'est à la façon dont Condorcet nous Ta montré que Voltaire nous apparaît d'abord. Et il faut faire réflexion que celui-ci, apercevant tout l'homme à travers l'attitude qu'il avait prise en ses dernières années et d'ailleurs soucieux de mettre le portrait en accord avec ses propres tendances, nous en a présenté une image systématique et figée. C'est l'apôtre de l'humanité, le dénonciateur de tous les maux publics, le vengeur de toutes les injustices particulières, qu'il célèbre en Voltaire. S'il fallait l'en croire,, ce serait dès les premières années de sa carrière, et tout à fait au sortir de l'adolescence, que Voltaire aurait conçu le projet de cet apostolat et se serait senti appelé à cette espèce de mission : détruire les préjugés de toute espèce dont son pays était l'esclave. Que ce soit dans les Lettres anglaises ou dans Mahomet, dans le Siècle de Louis XIV, ou dans l&Pucelle, — que Condorcet a le triste courage d'excuser ou même de vanter, — Voltaire n'a qu'un objet, qui est de terrasser la superstition. « Son zèle contre une religion qu'il regardait comme la cause du fanatisme qui avait désolé l'Europe depuis sa naissance, de la superstition qui l'avait abrutie, et comme la source des maux que les ennemis de l'humanité continuaient défaire encore, semblait doubler son activité et ses forces. Je suis las, disait-il, de leur entendre répéter que douze hommes ont suffi pour établir le
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christianisme, et j'ai envie de leur prouver qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » Condorcet ne tarit pas sur le compte de cette « ligue pour la raison et la tolérance » dont Voltaire était l'âme, et sur ce « ministère de la raison » qu'il exerçait en France.
Ce dont il parle le moins, étant au surplus mauvais juge en la matière et peu touché par ce genre de mérite, c'est du génie de l'écrivain que fut Voltaire ; et la lacune est si énorme, que luimême est obligé d'en faire la remarque : « Oui croirait, en lisant ces détails, que c'est ici la vie d'un grand poète, d'un écrivain fécond et infatigable ? Nous avons oublié sa gloire littéraire, comme il l'avait oubliée lui-même. » Ce dernier trait suffirait à nous mettre en garde et à nous avertir que le peintre n'a pas compris son modèle, ou bien a voulu l'éclairer d'un certain jour. C'est aussi Condorcet qui s'est porté garant delà « bonté »de Voltaire, et qui même nous a présenté un Voltaire larmoyant. « Je l'ai vu se précipiter sur les mains de M. Turgot, les arroser de ses larmes, les baiser malgré ses efforts, et s'écriant d'une voix entrecoupée de sanglots: Laissez-moi baiser cette main qui a signé le salut du peuple ! » A ce portrait, ainsi simplifié, solennisé et décoré de couleurs convenues, il manque justement une qualité: la vie. 11 y manque cette complexité de nature, cette souplesse et cette variété d'intelligence, qui apparemment
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font le meilleurde la gloire de Voltaire. Il y manque la gaieté, la légèreté, la vanité, l'impertinence, et par-dessus tout lapassion pour la poésie etle démon du théâtre. Pour retracer la vie d'un homme qui avait tant d'esprit, il eût fallu un biographe qui en fût moins complètement dépourvu. Et il est bien exact que le plus clair de l'influence de Voltaire s'est exercé contre le christianisme; toutefois, pour n'envisager toute son œuvre que par rapport à cette unique question, il fallait avoir été soi-mêmecomme hypnotisé par elle. C'est par là que le livre nous renseigne sur celui qui Ta écrit, mieux encore peutêtre que sur celui à qui il est consacré. Il ne peut avoir eu pour auteur qu'un maniaque d'irréligion. C'est le premier trait qui définit Condorcet.
Le xvme siècle a été libertin avec délices, impie avec audace, persiflage ou forfanterie; mais personne au xvme siècle n'a apporté dans la passion antireligieuse plus d'étroitesse, de lourdeur et de brutalité que n'a fait Condorcet. Chez aucun autre écrivain ne reviennent avec une plus fatigante monotonie les injures les plus grossières à l'adresse de toute espèce de religion. Fanatisme, superstition, hypocrisie, crimes du despotisme sacerdotal, ce sont les mots qu'on retrouve sans cesse sous sa plume. Il n'est aucun de ses écrits où il ne donne quelque place à un sujet dont l'obsession le hante. Il aperçoit dans la religion l'unique cause de tous les maux
de l'humanité ; c'est elle qui, en se mêlant à la morale, la gâte et, en s'imposant à notre nature, la pervertit; elle qui dérange le développement de l'humanité en contrariant ses progrès, elle qui étend sur l'histoire son ombre souvent sanglante. Les peuples sauvages n'ont-ils pas déjà leurs sorciers et leurs charlatans, ancêtres des prêtres modernes? Car la religion a deux vices qui lui sont essentiels. D'abord elle est l'ennemie des lumières, ayant intérêt à tenir les hommes dans l'ignorance ; et tout le mouvement de la civilisation moderne n'est que l'histoire de la lutte enfin victorieuse que la science a soutenue contre elle. Ensuite elle est un instrument de tyrannie; car les prêtres n'étant que des fourbes, et enseignant des doctrines auxquelles ils ne croient pas, la religion n'est entre leurs mains qu'un moyen de domination et le plus ingénieux système dont l'homme se soit avisé pour asservir l'homme.
La première œuvre à faire est donc de détruire le christianisme; après quoi, et lorsqu'on se retrouvera en face de la nature humaine libre de préjugés, rien ne sera plus facile que de ramener sur la terre la justice et le bonheur. Comme presque tous les penseurs du xviir3 siècle, Condorcet est persuadé que la nature humaine est bonne. MUe de Lespinasse nous a parlé de la bonté de Condorcet, et comment en douter, après ce trait : « J'ai renoncé à lâchasse pour qui j'avais eu du goût, et je ne me
suis pas même permis de tuer les insectes, à moins qu'ils ne fassent beaucoup de mal. » Condorcet est dupe de la sensiblerie à la mode, au point de croire qu'elle peut nous fournir une règle à nos actions. La peine que fait nécessairement éprouver à un être sensible ridée du mal que souffre un autre être sensible, voilà où il fait résider le fondement luimême de la morale. Aussi, à quoi bon s'embarrasser de métaphysique, non plus que de théologie? Locke n'a-t-il pas, une fois pour toutes, fixé les bornes de l'intelligence humaine et fournila méthode qui s'applique également à toutes les sciences naturelles et morales ? « L'analyse de nos sentiments nous fait découvrir dans le développement de notre faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur l'origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires, du juste et de l'injuste, enfin les motifs d'y conformer notre conduite puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu'on pourrait appeler en quelque sorte notre constitution morale. » Puisque l'homme est bon, et qu'il trouve en lui-même à la fois la notion du bien et les raisons d'y conformer sa conduite, comment se fait-il donc qu'il y manque si souvent ? Ce mal, qui ne vient pas de la nature de l'homme, d'où peut-il venir, si ce n'est des institutions ? Il n'y a pas une habitude vicieuse, pas
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un usage contraire à la bonne foi, pas un crime dont, on ne puisse montrer l'origine, la cause première dans la législation, dans les institutions, dans les préjugés. Ce sont les mauvaises lois qui font les mauvaises mœurs. Donc changez les lois. Et puisque l'homme est partout le même et conforme à sa définition, comme les carrés et les triangles sont partout conformes à la définition du carré et du triangle, établissez des lois partout les mêmes et qui dépendent non pas du degré de latitude, mais des principes de la raison. C'est l'erreur de tous les écrivains du xvnie siècle d'avoir cherché les causes du mal social et moral en dehors de l'homme, au lieu de les voir où elles ont été de tout temps, c'est-à-dire en lui-même. Ils ont ignoré la nature humaine, au point de n'y pas apercevoir le germe jamais détruit de tous les pires instincts. Ils ont, dans leurs combinaisons, oublié plusieurs éléments essentiels, mais il en est un surtout dont ils n'ont songé à tenir aucun compte : et c'est la passion !
Voulez-vous d'ailleurs moraliser l'homme ? instruisez-le. Savoir et vouloir ne sont qu'un; les progrès de la vertu ont toujours accompagné ceux des lumières ; les hommes deviendront meilleurs à mesure qu'ils seront plus éclairés... Condorcet l'a répété en cent manières, et sans doute il s'est fait sur ce sujet d'étranges illusions. Au lieu d'v insister, ne vaut-il pas mieux reconnaître que nous tou-
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chons ici à la partie la meilleure et la plus solide de son œuvre : je veux dire ses idées sur l'instruction ? C'est l'honneur incontestable de Condorcet d'avoir le premier formulé les principes sur lesquels nous vivons encore en matière d'enseignement public, et tracé le plan que le xixe siècle s'est efforcé de suivre, sans y réussir complètement. Et puisque nous les rencontrons sur notre route, pourquoi ne pas rappeler quelques-uns de ces principes les plus fermement établis par Condorcet, et qui font donc partie de la tradition révolutionnaire elle-même?
Condorcet n'admet pas que renseignement doive être chose d'Etat et qu'aucun droit puisse prévaloir contre celui du père de famille. Obliger les pères à renoncer au droit d'élever eux-mêmes leurs enfants, lui semble la plus dangereuse des injustices ; car « brisant les liens de la nature, elle détruirait le bonheur domestique, affaiblirait ou même anéantirait ces sentiments de reconnaissance filiale, premier germe de toutes les vertus ». Dans un pays qui inscrit en tète de sa Constitution et reconnaît comme des droits de l'homme la liberté de penser, de parler et d'écrire, Condorcet n'hésite pas à dire que toutes ces libertés doivent avoir dans la liberté d'enseigner leur complément nécessaire. « L'éducation, si on la prend dans toute son étendue, ne se borne pas seulement à l'instruction positive, à l'enseignement des vérités
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de fait et de calcul, mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou religieuses. Or la liberté de ces opinions ne serait qu'illusoire, si la société s'emparait des générations naissantes pour leur dicter ce qu'elles doivent croire. » Aussi bien l'État ne saurait avoir au nombre de ses droits celui d'édicter une doctrine et de décréter la vérité. Sur aucun sujet il ne* doit imposer aucune croyance, pas même sur le sujet qui le touche de plus près, auquel on pourrait le croire personnellement intéressé, et qui est la constitution même de l'État. C'est un des points sur lesquels Condorcet s'exprime avec le plus de vigueur et de netteté. « On a dit que l'enseignement de la constitution de chaque pays devait y faire partie de l'instruction nationale. Cela est vrai, sans doute, si on en parle comme d'un fait, si on se contente de l'expliquer et de la développer, si, en l'enseignant, on se borne à dire : telle est la constitution établie dans l'État et à laquelle tous les citoyens doivent se soumettre. Mais, si on entend qu'il faut l'enseigner comme une doctrine conforme aux principes de la raison universelle, ou exciter en sa faveur un aveugle enthousiasme qui rende les citoyens incapables de la juger; si on leur dit : voilà ce que vous devez adorer et croire, alors c'est une espèce de religion politique que l'on veut créer; c'est une chaîne que l'on prépare aux esprits
et on viole la liberté dans ses droits les plus sacrés, sous prétexte d'apprendre à la chérir. »I1 peut être utile aujourd'hui de rappeler ces déclarations d'un penseur qui du moins n'est suspect ni de cléricalisme, ni de tiédeur républicaine.
Toutes ces idées justes ou fausses que Condorcet emprunte au milieu intellectuel de son temps, viennent se combiner dans une théorie qu'il a également reçue de ses contemporains, mais que, plus qu'aucune autre, il a faite sienne : la théorie du Progrès. C'est là, comme on sait, entre toutes, l'idée chère au xvnie siècle; depuis le temps de la « querelle des anciens et des modernes » où elle apparaît, confuse encore et incertaine, elle ne cesse d'aller en se précisant : elle se fortifie, se développe et s'organise à travers le siècle. Il restait à lui donner sa forme la plus complète, et à la pousser à l'absurde. Ce fut la tâche de Condorcet. Pascal avait jadis comparé l'humanité tout entière à un même homme qui vivrait toujours et apprendrait sans cesse. Et il est bien exact que dans l'ordre de la connaissance se vérifie cette marche progressive et continue. 11 appartenait à Condorcet d'en transporter la conception dans tous les ordres de l'activité humaine et de l'appliquer à l'histoire des sociétés. Parce qu'au xvne siècle un élève moyen savait plus de physique qu'Archimède et qu'il en sait, au xviii0 siècle, plus que Newton, parce que d'un
prêtre de Memphis à Euler s'étend une chaîne ininterrompue, Condorcet en conclut que chaque époque, marquant une étape dans la marche en avant de l'humanité, réalise une forme de vie meilleure et une plus grande somme de vertu. Il ne lui suffit pas même, pour l'avertir de son erreur, qu'il rencontre sur son chemin le christianisme. La passion antireligieuse elle-même ne le met pas en garde contre ce dogme auquel reste attaché son nom : celui de la « perfectibilité indéfinie ». Il l'expose, dès les premières pages de Y Esquisse, avec une intransigeance ou une sérénité qui confond. « 11 n'a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines ; la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie; les progrès de cette perfectibilité désormais indépendante de toute puissance qui voudrait les arrêter n'ont d'autre terme que la durée du globe où la nature nous a jetés. Sans doute ces progrès pourront suivre une marche plus ou moins rapide ; mais jamais elle ne sera rétrograde... » Et nous voilà garantis contre toute éclipse du génie humain, assurés contre tout retour offensif de barbarie !
Si l'on veut se rendre exactement compte du sens où Condorcet emploie ces mots de perfectibilité indéfinie, qu'on aille aux dernières pages du livre où, dans une espèce de vertige de l'imagination, il se représente une humanité douée de facultés supé-
CONDORCET ET LA REVOLUTION l8<J
rieures à celles dont elle a été jusqu'ici pourvue. Pourquoi ne pas admettre que, par le jeu de l'hérédité, les générations se transmettent des facultés sans cesse accrues, en sorte que, de l'une à l'autre, on constaterait une somme toujours plus grande d'intelligence, de force de tête, d'énergie de l'àme ou de sensibilité morale? Et qu'y a-t-il d'absurde à supposer que les limites de la vie arriveront à se reculer sans aucun terme assignable? « Sans doute l'homme ne deviendra pas immortel, mais la distance entre le moment où il commence à vivre et l'époque commune où naturellement, sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d'être, ne peut-elle s'accroître sans cesse ? » C'est d'après cette idée du progrès, entendu au sens de la perfectibilité indéfinie que Condorcet ordonne la série des « époques » dont la progression compose à ses yeux l'histoire de l'humanité. Mais il ne lui suffit pas qu'elle lui serve à mettre de l'ordre et de la clarté dans le chaos des siècles passés : elle doit être aussi bien valable pour l'avenir. Et Condorcet trace donc de l'avenir de l'humanité un tableau en accord avec les « données de la science ». Dans ce temps-là, les peuples auront enfin compris que la guerre est le fléau le plus funeste, comme le plus grand des crimes. Les frontières s'abaisseront et les nations se plairont à fraterniser. Les arts mécaniques ayant été perfectionnés, on en obtien-
igO ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
dra plus de produits avec moins d'efforts. La misère aura quitté la surface du globe, comme l'esclavage, la maladie et les vices. Il arrivera ce moment où le soleil n'éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d'autre maître que leur raison ! Ce sera l'âge d'or, non plus celui des poètes, mais celui des philosophes et des savants, un âge d'or placé non dans les premiers temps du monde, mais dans un avenir vers lequel l'humanité s'achemine régulièrement et sûrement, et qui verra enfin l'alliance de ces trois termes inséparables : Lumières, Vertu et Bonheur.
L'instant où Condorcet enchantait son imagination de ces perspectives millénaires était celui où, proscrit, obligé de se cacher, il sentait sur lui la menace de la mort violente; et c'était sans doute donner une belle preuve de sérénité d'esprit. Mais aussi l'époque où s'exaltait dans l'esprit de Condorcet la foi dans un progrès qui ne peut rétrograder était celle où on avait assisté à la plus formidable explosion de haines et de violences, où on avait vu la civilisation la plus raffinée se résoudre dans une espèce de sauvagerie ; c'est donc que pour cet incorrigible utopiste les démentis de la réalité ne comptent pas. Ces chasseurs de chimères s'en remettent à l'avenir pour les dédommager des tristesses du présent et pour exécuter le plan idéal qu'ils lui ont tracé. Demandons-nous
CONDORCET ET LA REVOLUTION 1 f) I
donc si par hasard cent années auraient apporté au rêve du philosophe un commencement de réalisation? Renouvier, dans une page de sa Philosophie analytique de l'histoire, s'est plu à imaginer Condorcet revenant parmi nous et il retrace ainsi le spectacle qu'il aurait sous les yeux : « Le progrès des sciences pures et appliquées a dépassé... tout ce que le Girondin proscrit pouvait imaginer de possible; mais il ne paraît pas que la justice et la bonté dans les mœurs publiques ou privées aient marché du même pas que les sciences, ou en aient reçu la bonne influence attendue. Un progrès des plus remarquables est celui qui s'est fait dans l'art de détruire et l'esprit des nations se porte avec beaucoup d'activité à en seconder les applications en vue de leur mutuel dommage. Les bienfaits de l'instruction publique progressivement étendus au peuple... n'ont pas commencé à se traduire dans les moyennes statistiques de la criminalité et de la folie. Le fléau de l'alcoolisme ne semble pas trouver un obstacle à son envahissement dans les préceptes moraux qui sortent de la bouche des instituteurs primaires, etc. » Dira-t-on que cent ans ne sont qu'une minute dans la vie de l'humanité et que peu importe quelle distance nous sépare du jour où s'accompliront des promesses qui ont la science pour garantie? Hélas! c'est la science ellemême qui se charge de répondre au savant. Ni
dans l'histoire des sociétés, ni dans celle des espèces vivantes, elle n'admet plus la loi du progrès à la façon dont Gondorcet se la représentait. Elle a rejeté une hypothèse cpii n'est plus en accord avec l'état de nos connaissances.
On voit maintenant que si Condorcet a joué un rôle assez différent de celui que lui assignent ses nouveaux biographes, il n'en a pas moins une place considérable dans l'histoire des idées à la veille de la Révolution. Il n'a été sur aucun point un penseur original; mais cette absence même d'originalité fait que nous pouvons le prendre pour un fidèle témoin de l'état des esprits. Haine du christianisme, croyance superstitieuse dans la bonté foncière de l'homme, dans la toute-puissance des institutions, dans l'identité du savoir et de la vertu, dans la continuité du progrès, ce sont ces éléments qui ont composé l'atmosphère intellectuelle d'alors. Sous le coup des premiers événements de la Révolution, les imaginations entrent en branle et les penseurs aperçoivent dans un avenir prochain la réalisation de doctrines pour lesquelles ils avaient d'abord espéré dans la lente collaboration du temps. En proie à une espèce d'ivresse cérébrale, ils envisagent sans crainte la possibilité de refaire le monde et de fabriquer une humanité toute neuve. Au surplus les idées, même les plus chimériques, de Condorcet n'ont pas cesséd'ètre vivantes et agissantes.
non plus que le type intellectuel qu'il représente n'a disparu. Aussi ne suffit-il pas de dire qu'il résume en lui les aspirations d'un groupe de ses contemporains; il personnifie encore une famille d'esprits. C'est un spécimen accompli de ce que peut produire dans l'ordre de la pensée l'union du savoir, de l'esprit de système et de la niaiserie.
i5 septembre 1904»
ETUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE (5e SERIE) 13
On veut qu'un auteur ressemble à son œuvre et qu'il peigne ses héros d'après lui-même. Il faut que Rabelais soit un joyeux buveur, que Shakespeare souffre de la mélancolie d'Hamlet, et Molière de l'hypocondrie d'Alceste. Ç/a été de tout temps la principale source des erreurs qui encombrent la biographie des écrivains. On comprend au surplus comment s'opère cette confusion dans l'esprit du public. Mais il y a mieux. Il arrive que la première dupe ou la première victime de cette illusion soit celui-là même qui avait le plus de moyens d'être en garde contre elle ; je veux dire : l'auteur. Il se prend à sa littérature; il s'imagine qu'il porte en lui l'âme de ses personnages; il se met en devoir d'en jouer le rôle; il s'expose ainsi à toute sorte de mésaventures. Heureux si, après une série de déceptions, guéri de son erreur et désabusé par la vie, il lui reste le temps et le moyen de revenir à sa véritable nature et de reprendre possession de soi! C'est un « cas » de ce genre que nous offre la destinée de
Laclos, telle qu'elle nous apparaît d'après des publications récentes.
On connaissait imparfaitement l'auteur des Liaisons dangereuses. Les contemporains parlent assez souvent de lui; mais c'est depuis qu'il est devenu célèbre, et ce n'est donc jamais sans prévention. Il entre tout d'un coup dans l'histoire des lettres, le jour où il publie ce livre qui, pour être un livre de début, n'était pas un livre de jeunesse, et qui devait rester un livre unique; puis il disparaît, perdu dans d'obscures intrigues. On le jugeait sur sa réputation, c'est-à-dire sur la réputation que son livre lui avait faite; et elle est détestable. On tenait que le père de Valmont devait être un assez triste sire, de mœurs mauvaises, d'âme corrompue, d'esprit sec et méchant. On se trompait, et voici qu'il faut sur ce point modifier sensiblement l'opinion reçue. Cela ressort en premier lieu de la correspondance de Laclos. M. Louis de Chauvigny nous donne les Lettres l que Laclos écrivit à sa femme et à ses enfants, de la prison de Picpus, puis des armées du Rhin et d'Italie. Ce sont des lettres aussi dépourvues qu'il est possible de mérite et même de prétention littéraire ; mais cette absence de tout artifice en fait aussi bienla valeur. Laclos s'y montre
1. Lettres inédites de Choderlos de Laclos, publiées par M. Louis de Chauvigny, j vol. (in-8û,. Librairie du Mercure de France. — Laclos, Liaisons dangereuses, 1 vol., ibid.
tel qu'il est : tendre époux, bon père de famille, homme sensible, modeste, sans ambition. En même temps, M. Emile Dard consacre un livre très abondamment documenté au Général Choderlos de Laclos1. Cette profusion de renseignements, dont on réjouit notre curiosité, va nous permettre de mieux connaître l'homme, et par cela même de mesurer plus sûrement le caractère et la portée de son livre. A vrai dire, la partie de la vie de Laclos sur laquelle il nous serait le plus précieux d'être renseignés, est justement celle dont on ne nous apprend rien. Car Laclos ne nous intéresse qu'en tant qu'il a été l'auteur des Liaisons dangereuses , et c'est là qu'il faut tout rapporter. Nous aimerions à savoir comment il a été amené à écrire son livre, quelle expérience il avait faite de la vie, quelles sociétés il avait fréquentées, quels modèles avaient posé devant lui. Sur tous ces points nous sommes réduit à des conjectures. Ce que nous savons se borne aux détails les plus insignifiants. Laclos appartient à une famille de petite noblesse; il est de bonne heure entré au service; il a gagné le grade de capitaine d'artillerie; il a longtemps tenu garnison en province, notamment à Grenoble. Il est estimé de ses chefs, bien noté; on ne lui connaît pas d'aven-
i. Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, d'après des documents inédits, par M. Emile Dard, i vol. in-8° Perrin.
ig8 ÉTUDES SUR LA LITTERATURE FRANÇAISE
tures; il passe pour un officier de bonne conduite, de mœurs rangées. On le sait d'ailleurs épris de littérature, tournant agréablement les vers badins, se mêlant volontiers aux conversations de salon. Ce militaire, ce provincial parvenu à la quarantaine sans avoir jamais fait parler de lui, comment prévoir qu'il fût à la veille de faire scandale dans une société qui pourtant ne se piquait pas de pruderie? Cette espèce d'éclosion spontanée reste aussi peu expliquée que par le passé, et c'est toujours un spectacle assez surprenant que de voir un auteur se révéler tout à coup par une œuvre d'éclat, que rien n'annonçait et qui sera sans lendemain.
Il ne faudrait pas non plus, dans l'entraînement de la réhabilitation, nous demander un trop grand effort. Nous voulons bien que Laclos ait été un époux modèle et un père de famille exemplaire, mais non pas qu'il ait été un des grands maîtres de la connaissance du cœur humain. « Qu'est-ce que Choderlos de Laclos? Un conteur erotique, déclarent ceux qui ne l'ont pas lu... » J'en demande pardon à M. Emile Dard, mais c'est précisément quand on vient de lire ou de relire les Liaisons dangereuses qu'il est difficile de ne pas partager cette opinion. Deux volumes qui ont pour sujet même le récit des exploits d'un débauché et d'une dévergondée, travaillant de leur état, ont tous les droits à figurer dans ce genre spécial de littérature.
Je sais bien que Laclos a mis en tête de son ouvrag e une belle préface destinée à en faire ressortir le caractère de moralité ; mais c'est l'usage et personne n'en est dupe. Il paraît aussi qu'en Italie Laclos rencontra un brave homme d'évêque dont l'opinion fut que les Liaisons dangereuses sont un ouvrage très moral et très bon à faire lire, particulièrement aux jeunes femmes; mais si Laclos rapporte ce témoignage, c'est qu'apparemment luimême en avait trouvé la fantaisie savoureuse. C'est faire assez d'honneur aux Liaisons dangereuses que d'y voir un des chefs-d'œuvre de la littérature libertine du xvme siècle.
Laclos nous donne son livre pour une peinture des mœurs du temps : « J'ai vu les mœurs de mon siècle et j'ai écrit ce livre. » Si exceptionnelles que soient ces mœurs qu'il a décrites, c'est bien en effet le mérite de son livre que d'avoir l'air et la marque d'un temps. Laclos a réussi à créer deux types de blasés « fin de xvme siècle »; et par là son livre conservera une place dans l'histoire des mœurs. Il a montré de quoi est faite l'âme d'un roué, et il en a très finement analysé la misère morale. Ce que poursuit Valmont, à travers sa carrière d'homme à bonnes fortunes et de séducteur professionnel, ce n'est ni l'amour, ni même le plaisir. L'expérience précoce et l'abus ont eu vite fait de le blaser sur les satisfactions des sens : il reste celles de l'amour-
propre et de la vanité. Il est aisé de voir que ce sont les seules auxquelles Valmont soit encore accessible. Vient-il à se prendre au piège qu'il tendait à la jolie prude, à la tendre dévote, la présidente de Tourvel, et en tombe-t-il amoureux à son insu? il suffira d une raillerie pour faire évanouir cet amour. « Oui, vicomte, vous aimiez beaucoup Mme de Tourvel; mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité ! » Elle conduira Valmont aux pires scélératesses et aux crimes les plus bas. Il faut, pour raviver sa sensibilité émoussée, des amusements exceptionnels et des sensations rares. « Je ne sais pourquoi, il n'y a plus que les choses bizarres qui me plaisent. » L'unique plaisir sur lequel il ne soit pas encore blasé est celui de la méchanceté. C'est parce qu'elle est une conquête difficile que Valmont poursuit Mlue de Tourvel; mais c'est aussi parce qu'il sait que la chute d'une dévote s'accompagne de luttes cruelles, de souffrances et de remords. Et s'il consent à séduire Cécile Volanges, c'est parce qu'il se représente à l'avance tout ce que la séduction d'une jeune fille entraîne de désastres: le déshonneur d'une fille, le deuil d'une mère, le désespoir d'un fiancé. Carie spectacle du mal est sans doute une jouissance; mais elle s'avive d'autant,
alors qu'on est l'auteur de cernai... Au surplus, tous ces traits par où se traduit le libertinage avaient été maintes fois mis en lumière. La raison en est, sans doute, que Pâme d'un libertin ressemble beaucoup à celle d'un autre libertin. Toujours est-il que nous connaissions déjà, pour l'avoir vu sous les traits de Don Juan, le « grand seigneur méchant homme ». Aussi, peut-être serait-il juste de dire que le personnage de Mme de Merteuil est plus original, plus poussé encore et d'un relief plus saisissant. C'est elle qui est l'héroïne du livre; Valmont n'est qu'un jouet entre ses mains. Ce qu'il y a chez elle de plus atroce, c'est la lucidité avec laquelle elle se connaît, s'observe, s'analyse, et c'est le cynisme avec lequel elle fait les honneurs de sa propre perversité. Elle n'est pas une femme à sentiments, une romanesque, une exaltée : c'est une calculatrice. Si la vanité est le trait dominant chez Valmont, on peut dire que l'hypocrisie est la marque du caractère de Mme de Merteuil, et que son plus grand plaisir est celui de la duplicité. Elle a fait, de bonne heure, une longue et patiente étude de la dissimulation, « Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité, même celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir;... je n'avais à moi que ma pensée et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la sur-
prendre contre ma volonté. » Ce travail, qu'elle accomplit sur elle-même, a fait d'elle une observatrice pénétrante; on dirait d'un La Rochefoucauld en jupons. C'est elle qui découvre les secrets mobiles des actions et sait faire lever lamourpropre, l'intérêt, Yégoïsme, de toutes les retraites où ils se cachent. Cela lui donne dans la comédie mondaine une incontestable supériorité. Et elle s'en amuse. Ce qui l'intéresse, c'est de jouer un rôle et de tromper, d'être prise pour confidente par celle dont elle est la pire ennemie, et pour conseillère par l'enfant qu'elle travaille à perdre. « A mon réveil je trouvai deux billets, un de la mère et un de la fille; et je ne pus m'empêcher de rire en trouvant dans tous deux littéralement cette même phrase : « C'est de vous seule que j'attends quelque consolation. » N'est-il pas plaisant, en effet, de consoler pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts contraires? » Elle trouve, dans ces manèges de l'intrigue, la seule distraction qui convienne à sa nature compliquée. Du jour où elle désespère de former en Cécile Volanges une intrigante à sa ressemblance, elle s'en désintéresse, a Tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions (prune femme facile. Or je ne connais rien d'aussi plat que cette facilité de bêtise qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi. » L'intrigue est en effel
LE VERTUEUX LACLOS 2o3
un remède tel quel contre l'ennui. Et voilà bien la plaie qui ronge ces existences de désœuvrés, le mal secret d'une Merteuil aussi bien que d'un Valmont. « Je m'ennuie à périr! » Ce soupir qui lui échappe, comme il faisait à tant de ses contemporaines, n'est pas une excuse à sa perversité; mais il nous révèle son intime détresse.
En créant ces deux types, Laclos s'est référé aux plus purs procédés de l'art classique, qui consistent à accumuler sur une seule tête les traits empruntés à divers individus. Il a voulu que ses personnages fussent largement représentatifs, et que toute une catégorie d'individus pût se reconnaître en eux. De même il s'est efforcé que son livre fût une sorte de répertoire complet, de manuel et de bréviaire du libertinage. « J'occupe mon loisir à composer une espèce de catéchisme de débauche à l'usage de monécolière, » dit quelque part Valmont. Il y a dans les Liaisons dangereuses un certain air dogmatique, un ton professoral, qui est aussi bien ce qui achève de les rendre tout à fait déplaisantes. L'auteur prodigue les maximes, vérités générales et sentences d'une sorte de philosophie de mauvais lieu. Au surplus, on devine qu'il ne peut avoir des hommes et des femmes qu'une opinion détestable. Il ne leur marchande pas l'expression de son mépris. « Voilà bien les hommes ! tous également scélérats dans leurs projets, ce qu'ils mettent de faiblesse
dans l'exécution, ils rappellent probité. » On extrairait du livre de Laclos un grand nombre de ces maximes à la Chamfort.
Les Liaisons dangereuses eurent un grand succès. Ce fut le livre à la mode. Il y avait assez de talent pour justifier cet engouement. L'art de la dissection morale y était poussé fort loin. On a reproché au xvme siècle de n'avoir pas de psychologie ; cela n'est qu'en partie exact : il a porté à la perfection une certaine psychologie, celle du libertin. Laclos excelle dans le portrait. Celui par exemple de la « petite Volanges ». « Elle est vraiment délicieuse. Cela n'ani caractère, ni principes ; jugez combien sa société sera douce et facile. Je ne crois pas qu'elle brille jamais par le sentiment; mais tout annonce en elle les sensations les plus vives. Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle... qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur et de l'ingénuité... » N'est-ce pas là, peinte avec la plume, l'ingénuité rouée que Greuze peignait avec son pinceau? Et cette ironie ne fait-elle pas songer à certaines pages de Mme du Deffand? Ailleurs, Laclos enlève le portrait en quelques touches. Il a une précision de trait, une sécheresse élégante de style qui le rangent parmi les bons écrivains.
D'autre part, et quand on ferme le livre, on ne peut s'empêcher de constater que l'impression qu'il
laisse est aussi trouble qu'elle est pénible. Il s'y mêle bien des éléments, parmi lesquels un incontestable ennui. Ce retour d'épisodes sensiblement analogues et de préoccupations désespérément semblables est d'une lassante monotonie. C'est toujours la même chose. Valmont en fait la remarque : « Dépêchez-vous et parlons d'autre chose. D'autre chose? je me trompe; c'est toujours de la même; toujours de femmes à voir ou à perdre et souvent tous les deux. » Je passe sur ce qu'il y a de répugnant dans le sujet et dans le genre d'intérêt qu'il évoque. Mais que vaut au surplus cette « psychologie » tant vantée de l'auteur? Le fait est qu'elle nous échappe, car nous ne pouvons pas même nous faire une idée de ce que peut être l'état d'esprit d'un jeune homme qui séduit une jeune fille afin de la « dépraver». Nous nous demandons si on n'aurait pas entassé les « horreurs » et les « noirceurs » dans ce roman mondain, comme ailleurs on entasse les crimes et les trahisons dans le mélodrame.
Ce mélange de valeur littéraire et d'immoralité provocante explique que le succès ait été surtout un succès de scandale. Et tout de suite la confusion se fit : on assimila l'auteur à ses personnages. On pensa que tant de noirceurs ne pouvaient être sorties que d'une âme très noire. Laclos fut pour tout le monde « l'auteur infernal des Liaisons dange-
reuses », un homme auprès de qui on ne se sentait pas en sûreté. Quelques maîtresses de maison consignèrent à leur porte ce conteur de vilaines histoires; ce n'est pas moi qui leur en ferai reproche. Dès qu'apparaissait « ce grand homme jaune vêtu de noir », on croyait voir le redoutable persécuteur de Mme de Tourvel. Une fois pour toutes, il fut admis que Laclos était un personnage louche, inquiétant, chez qui de grandes facultés avaient été gâtées par de grands vices. Ce n'est pas seulement son ennemie intime, Mme de Genlis, qui parle de lui en ces termes, ce sont à peu près tous les contemporains. « C'était , dit Mme Roland, un homme plein d'esprit, que la nature avait fait pour les grandes combinaisons et dont les vices ont consacré toutes les facultés à l'intrigue. » Apparemment il ne méritait ni cette indignité, ni cet excès d'honneur. Mais le préjugé est si enraciné que je ne sais s'il n'a pas influé sur le dernier biographe lui-même de Laclos, et s'il ne continue pas de circuler à travers les pages d'une étude destinée à montrer combien Laclos différait de l'image « diabolique » que fit concevoir de lui son roman.
Si encore Laclos eût réagi contre cette fausse interprétation de son caractère ! Mais le moyen de rester indifférent à son propre succès et comment n'être pas influencé par une opinion qui a le prestige de l'unanimité? On arrive toujours, et plus ou
moins, à penser de soi ce que les autres en pensent. Laclos se prit tout de bon pour un roué; il se crut les ressources d'un génie ténébreux : il s'était fait peur à lui-même. Désormais il se mit à rêver d'une carrière d'aventures ; et comme il était trop foncièrement honnête, et d'ailleurs un peu âgé, pour courir les aventures de l'amour, il se jeta dans celles de la politique. Il entra comme secrétaire des commandements au Palais-Royal. « L'ambition de Laclos, dit Talleyrand, son esprit, sa mauvaise réputation, l'avaient fait regarder par M. le duc d'Orléans comme un homme à toutes mains qu'il était bon d'avoir avec soi dans des circonstances orageuses. » Bientôt il va devenir l'âme du parti d'Orléans; il sera l'inspirateur des pamphlets contre la Cour, l'initiateur des menées tortueuses, le distributeur des largesses du prince. Il accompagnera celui-ci à Londres. Mais, pour avoir imaginé les roueries d'un Valmont, on n'est pas nécessairement un subtil diplomate et un avisé conspirateur. Le résultat de cette habile politique sera d'avoir aidé le duc d'Orléans à devenir un objet de mépris pour la France royaliste, un jouet pour la Révolution dont il sera bientôt la victime. .
D'orléaniste, Laclos se fait révolutionnaire. Il paraît fréquemment à la tribune des Jacobins ; c'est lui qui publie le Journal des amis de la Constitution. « Sous sa direction, Vasselin, Ducancel, Lépi-
dor fils rédigeaient de lourds et pédantesques articles de doctrine sur les crimes de lèse-nation et la responsabilité des fonctionnaires, sur la théorie des peines et des récompenses légales, le renouvellement de la législature, la garde nationale, l'esprit public. Laclos surveillait la publication de la correspondance des sociétés affiliées de province, habilement triée et résumée par Feydel. Cette correspondance se composait presque entièrement de dénonciations nominatives et motivées contre les ministres, les prêtres réfractaires, les moines, les officiers royalistes, les municipalités suspectes. Un tel journal, écrit Michelet, était une véritable dictature de délation*. » Un moment, on envoya Laclos surveiller Luckner, et ce n'est pas sa faute si la partie ne fut pas perdue à Valmy. D'ailleurs, bientôt devenu suspect, il fut incarcéré à la prison de Picpus. Il n'avait jamais été au premier rang parmi les acteurs de la Révolution; ni comme orateur, ni comme journaliste, ni comme militaire, il n'avait joué de rôle essentiel. Il n'avait servi ni un homme, ni une idée; il obtenait, pour prix de son activité brouillonne, la prison avec menace de mort : il payait cher le moment d'ivresse qui l'avait abusé sur ses talents réels. Mais la prison eut sur lui un effet salutaire : elle le dégrisa. Désormais Laclos
i. Emile Dard. Le général Laclos, 26G.
dit un adieu définitif à Valmont : il redevient le Laclos d'avant la gloire. C'est ainsi que nous le montrent les Lettres inédites qu'il nous reste à étudier, et dont il n'est pas une ligne qui ne soit un démenti donné par Laclos lui-même à son personnage d'emprunt.
Ce roué est le plus tendre, le plus fidèle, le plus amoureux, le plus reconnaissant des maris. Ce petitmaître est le père de famille le plus attentif et le plus ému. « Je fais souvent cette remarque que jamais je ne rencontre un petit enfant suivant sa mère que je n'éprouve une assez forte et encore plus douce émotion. » Ses lettres sont toutes remplies de détails de ménage; et à coup sûr rien n'est plus intéressant pour une bonne épouse dont le mari est en voyage, en expédition, ou même en prison ; mais aussi rien n'est plus bourgeois. Le sec auteur des Liaisons dangereuses apprécie par-dessus tout le sentiment. C'est par le sentiment que lui-même espère valoir quelque chose, et c'est la sensibilité qu'il prie Mme Laclos de développer surtout chez leur fille. « Le plus grand service que tu puisses lui rendre, à mon sens, c'est d'arroser sa jeune âme de ton expansive sensibilité. C'est par l'esprit qu'on brille, mais c'est par le sentiment qu'on aime et qu'on est aimée; l'un ne procure qu'un peu de vaine gloire, l'autre nous rend susceptibles du seul véritable bonheur dont nous puis-
ÉTDDESSURLA LITTÉRATURE FRANÇAISE (5e SÉRIE) 14
sions jouir dans ce court trajet qu'on nomme la vie; quelle que soit sa durée, on n'a vécu que par les affections qu'on a inspirées ou ressenties.». Quant à moi, quel que soif l'avenir, j'aurai toujours fourni une carrière complète, puisque j'aurai su t' aimer et me faire aimer de toi. » Ce pathos sentimental reparaît maintes fois dans la prose épistolaire de Laclos; et il faut avouer que celui-ci était meilleur écrivain, quand il tenait des propos moins édifiants. Ce moraliste désenchanté croit au bien et à la vertu. Non seulement il est d'avis qu'il faut faire son devoir toujours et quand même, mais il estime que c'est encore le meilleur moyen de parvenir. « Tu reconnaîtras avec le temps, dit-il à son fils, que rien n'est plus utile que ce qui est honnête, et qu'en analysant bien une mauvaise action on y trouve toujours plus de bêtise que de méchanceté. » Non seulement il aime la vertu pour elle-même, mais encore il tient qu'elle est toujours récompensée. « En effet l'homme de bien conserve toute sa sérénité dans le malheur, tandis que le méchant y est sans aucune consolation, tandis même que le méchant qui prospère est déchiré par ses remords. » Ce sont îles vérités de morale en action : Ghamfort a cédé la place à Berquin.
Ce misanthrope est un optimiste. Il a traversé le drame révolutionnaire, il en a vu de près les acteurs, et il continue d'attendre pour une date pro-
chaine l'avènement de l'idylle universelle. Les orales de la Révolution ne Font, assure-t-il, ni dégoûté de sa théorie, ni ébranlé sur les heureux résultats qu'il en prévoit pour la France, et, à la longue, pour l'humanité tout entière. Il présage toujours pour demain l'ère de paix et de bonheur ouverte par la Révolution et il tâche de convaincre Mme Laclos qui se montre incrédule : « Sois bien assurée que les esprits bornés qui sont entrés dans l'ornière de la haine de la Révolution ne redoutent rien tant que l'époque où ils en ressentiront les bienfaits, où tout autour d'eux disposera du bonheur public et même du leur en particulier. » Il est vrai qu'il a pour garant de la félicité du monde le génie de Bonaparte.
Car ce jacobin véhément est un bonapartiste enragé. Ce n'est pas lui qui flétrira du nom de crime l'acte du 18 brumaire : il en fait dater le salut de toute la France. Son admiration est sans bornes pour celui qu'il appelle « son héros », « notre héros, » le « héros de la France, de l'Europe et du monde entier ». Il tremble en apprenant que Bonaparte a failli être victime d'un attentat, et il s'offre à le défendre au prix de ses jours. Est -il possible qu'on ait failli le perdre? «Il vaudrait cent fois mieux mourir que d'éprouver un tel malheur. » Bonaparte doit être à jamais « l'amour de tous les Français et le sujet de l'admiration de tout le
monde » ; car il prépare à la France « la plus brillante époque de l'histoire de tous les siècles », C'est là un témoignage, entre cent autres, de l'entrain avec lequel les plus farouches révolutionnaires de la veille acclamaient celui qui, sous leurs yeux et à son profit, confisquait la Révolution.
Enfin Laclos a-t-il jamais été ambitieux? Sa vie est-elle, comme le prétend son dernier biographe, le « roman d'un ambitieux »? J'avoue qu'il m'est difficile d'accepter cette formule, et qu'à aucune époque de la vie de Laclos je n'aperçois cet âpre désir de parvenir; au surplus, l'ambition est une passion dont on n'a pas coutume de guérir, et l'unique rêve dont témoignent toutes les lettres de Laclos est celui d'une existence étroite, à l'abri des orages. Il vante les agréments et les plaisirs de « l'obscure médiocrité ». Il constate que sous le nouveau gouvernement il n'est guère plus « en faveur » que sous l'ancien, et, par exemple, qu'il n'a pas été inscrit sur la liste de notabilité. Il s'ensuit qu'il ne pourra être ni ministre, ni conseiller d'Etat, ni sénateur conservateur, ni tribun, ni membre du Corps législatif, etc. Il s'en console aisément. Tout ce qu'il souhaite est de pouvoir faire vivre sa femme avec quelque bien-être et donner à ses enfants une éducation convenable. Pourquoi ne serait-il pas ministre plénipotentiaire auprès de quelque petit prince? « Une place quel-
conque de retraite que personne ne vous envie est tout ce que je désire. » Tel est ce rêve d'un grand ambitieux : faire une fin de petit rentier.
Il ne put le réaliser. Bonaparte, qui s'entendait à tirer parti des hommes, avait tout de suite utilisé les talents de cet artilleur et fait de lui un général. Hélas! Laclos vieilli n'était plus d'humeur à jouir de cette brillante fortune. Il souffrait de rhumatismes, s'enrhumait sur les grandes routes, et des hémorroïdes lui changeaient chaque course à cheval en une pénible épreuve. Il s'obstinait, se réduisait à monter des chevaux paisibles : à la première occasion, il perdait les étriers.
Il fit campagne en Italie; mais il avait aussi peu que possible l'âme romantique. On ne trouve dans ses lettres aucune trace de l'enthousiasme qu'allaient susciter la nature, les sites, le ciel italiens chez les écrivains de la nouvelle génération. Laclos se contente de noter qu'il traverse de « fort beaux pays » ; d'ailleurs il reste parfaitement insensible à leur charme. Il se plaint en revanche que les auberges soient détestables, les villes petites et vilaines, les routes mauvaises. L'opéra bouffe l'assomme, les dames italiennes, par la facilité tout instinctive de leurs mœurs, répugnent à sa délicatesse de Français d'ancien régime. Il ne trouve en Italie de tout à fait remarquables que les puces; <( mais elles sont là sur leur terrain, attendu que tous ces beaux
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et grands palais ne sont guère balayés que deux ou trois fois par an. » Il ne souhaite que le retour. Mme de Staël, en face de la baie de Naples, soupirait après son ruisseau de la rue du Bac. Laclos, sur la route deTarente, se fait apporter un plan de Paris, pour y chercher la rue du Faubourg-Poissonnière. Au cours de cette expédition d'Italie, avait eu lieu une de ces rencontres que l'histoire anecdotique des lettres aime à enregistrer. A Milan, le souslieutenant Henri Beyle, âgé de dix-huit ans, fut présenté au général Laclos « dans la loge de l'Etatmajor à la Scala ». La conversation s'engagea entre le jeune homme et le vieillard. Beyle « fit sa cour à Laclos à cause des Liaisons dangereuses, » et Laclos, apprenant qu'il était de Grenoble, « s'attendrit » . Les anciens aimaient à imaginer des scènes qui mettaient en présence iea maîtres de l'art et leurs jeunes disciples, afin de montrer que la tradition se continuait ininterrompue. Je ne jurerais pas que soir-là, dans la loge de l'Etat-major de la Scala, le hasard eût réuni « deux des plus grands observateurs de l'âme française »; mais, à coup sûr, Stendhal doit beaucoup à Laclos, et de Valmont à Julien Sorel la filiation est certaine.
Laclos mourut sans avoir revu les siens, dont il n'avait même pu assurer le sort. Ce fut la fin mélancolique d'une destinée manquée. « Honnête et sensible, il s'agitait parmi les fripons et lesdébau-
chés. Après avoir été suspecté par les grands seigneurs, il eut encore l'humiliation de se voir écarter par les grands révolutionnaires et mourut loin de sun foyer, sans argent, sans amis et sans gloire. » Peut-on dire qu'un tel jugement, auquel s'arrête le plus récent et le plus favorable de ses biographes, soit, à vrai dire, une réparation? Quoi qu'on fasse, on n'empêchera pas que Laclos ne conserve un renom suspect. Mais, grâce à ces dernières publications, sa figure est sortie de l'ombre. Elle cesse d'être énigmatique. On aperçoit assez aisément les diverses influences sous lesquelles elle s'est modifiée. Choderlos de Laclos a commencé par être un officier qui, pour tromper l'ennui de la vie de garnison, fréquente des compagnies élégantes, « la fine fleur de l'aristocratie » grenobloise, et, par manière de divertissement, s'essaie à la littérature. Un succès imprévu bouleverse sa destinée et lui fait adopter pour quelque temps une personnalité d'emprunt. Désigné par sa fâcheuse réputation au choix du duc d'Orléans, il se mêle aux intrigues de la politique, et celles-ci le conduisent, par une pente insensible, en plein mouvement révolutionnaire. Aux Jacobins il se met au ton de ses nouveaux amis, et fait en conscience son métier de délateur, jusqu'à ce que, par un juste retour, le délateur devienne un suspect. Echappé à la mort, il n'aspire plus qu'à la retraite, au calme sous l'autorité d'un maître
tout-puissant. C'est dire que Laclos a subi avec docilité les divers courants qui se sont succédé en France pendant un court espace de temps. Il a pris tour à tour l'empreinte de chaque milieu qu'il a traversé. Dans le fond, c'était un bon homme un peu sot.
Cela même nous permet d'apprécier à sa juste valeur un livre qui n'est certes pas sans talent, mais dont le mérite a été surfait. Faut-il voir dans les Liaisons dangereuses une œuvre de colère, un de ces pamphlets qui ont précédé et amené la Révolution? Laclos n'a pas manqué de nous y inviter; mais ce sont de ces interprétations qu'il est aisé de donner après coup. Rien n'indique que Laclos ait été si violemment enragé contre la société de sou temps ; et on peut affirmer que les Liaisons dangereuses étaient plus propres à pervertir qu'à corriger le lecteur. Faut-il y voir une œuvre de psychologie profonde, dans laquelle un auteur misanthrope a fait le procès à la nature humaine elle-même? Mais les Lettres de Laclos nous révèlent en lui un optimiste sentimental. L'air et l'esprit de son livre, il les a pris dans les conversations et dans la littérature du jour. Les aventures qui en font le siijr! sont de celles dont on s'entretient volontiers entre hommes, et même entre militaires. Laclos les ;t encadrées dans le tableau des mœurs du moment, ornées des théories de la philosophie qui avait cours.
Le roman libertin est de tous les temps; il est, suivant l'état lui-même de la société, plus brutal ou plus élégant, plus descriptif ou plus analytique : il ne fait, en aucun temps, un très grand honneur à l'esprit humain. Les Liaisons dangereuses sont, en 1782,1e type du roman mondain où un provincial vertueux s'est appliqué, non sans succès, à faire oeuvre hardie et bien parisienne.
i5 janvier 1900.
On a souvent déploré que l'art, la littérature et surtout la poésie n'eussent rien à gagner aux « fêtes du commerce et de l'industrie » connues sous le nom d'Expositions universelles. Ce n'est pas tout à fait exact. A l'Exposition de 1867 nous devons l'excellent rapport que rédigea Théophile Gautier sur les Progrès de la poésie. Et voici qu'au lendemain de notre dernière Exposition M. Catulle Mendès a été chargé de composer un Rapport sur le mouvement poétique français de i86j à igoo (1) !
Le rapport de M. Catulle Mendès se présente sous des apparences assez volumineuses. Il ne faut pas nous laisser effrayer par ces apparences; car plus de la moitié du volume est remplie par un <( Dictionnaire », où le nom de chacun des poètes du xix« siècle est suivi de la liste de ses ouvrages et d'appréciations dues à tous les commentateurs;
1 . Rapport à M. le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts sur le mouvement poétique français de 1867 à igoo, par M. Catulle Mendès. — Imprimerie nationale.
ces extraits de livres, journaux et revues tiennent de la place et ne font pas plus mauvaise figure qu'autre chose; M. Catulle Mendès n'a pas douté qu'il ne pût, sans inconvénient, substituer à sa plume de critique les ciseaux de Y Argus de la presse. S'il s'agissait ici de l'ouvrage d'un critique de profession, nous aurions sans doute à relever certaines opinions singulières de l'auteur sur divers points de l'histoire de notre littérature, e( nous pourrions nous étonner de la forme souvent déconcertante qu'il leur a donnée. Mais M. Mendès est poète : il est lyrique, fantaisiste, boulevardier. De là sans doute ce généreux emploi de l'hyperbole, ces envolées soudaines, ces attendrissements subits, ces accès de colère imprévus, ce mélange de grandiloquence et de familiarité. Ces pages sont la preuve éclatante que, pour avoir été parnassien, on n'est pas forcé d'être impassible. Au surplus, nous avons hâte d'arriver au sujet môme du travail de M. Mendès.
C'est l'un des plus considérables qu'il y ait dans l'histoire littéraire contemporaine, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de suivre le développement de la poésie française pendant toute la seconde moitié du xixe siècle. M. Mendès avait à reprendre les choses au point où les avait laissées Théophile Gautier. A cette date de 1867 vienl de commencer le mouvement poétique qu'on désigne
sous le nom de parnassien. M. Mendès y a été mêlé. Il pouvait donc nous en entretenir avec une compétence toute particulière. Comme d'ailleurs les destinées du groupe parnassien sont aujourd'hui pleinement accomplies et que l'école a depuis lors cédé la place à une autre, qui elle-même appartient déjà au passé, il avait le recul nécessaire pour embrasser d'ensemble et à son juste point de vue cette période de notre littérature. Il fallait sans doute remonter à quelques années en arrière pour rechercher les origines du mouvement; après quoi, il restait à énumérer les tendances qui lui ont donné sa valeur et sa portée, à nous les montrer dans leur plein épanouissement, pour les suivre enfin dans leur déclin et nous faire assister à la désorganisation de la formule, au dessèchement de l'arbre à bout de sève. Il n'était pas sans intérêt non plus de savoir à quelles causes un parnassien d'antan attribue la réaction qui s'est faite contre l'école parnassienne, et dans quelle mesure il juge légitime la tentative des symbolistes. Telles sont bien les questions que devra examiner quiconque traitera de l'histoire de la poésie dans la seconde moitié du xixe siècle, et sur lesquelles on ira peut-être chercher quelques renseignements dans le rapport de M. Mendès; seulement elles paraîtront alors un peu moins claires qu'elles ne Tétaient auparavant. On ne reprochera d'ailleurs pas à M. Mendès de
s'être trop jalousement cantonné dans l'époque moderne et dans le coin qui lui est familier. Soucieux de retracer dans son ensemble le développement de notre poésie, il remonte dans le passé aussi loin qu'il est possible, c'est-à-dire jusqu'à la Chanson de Roland et même à la Cantilène de Sainte Eulalie. C'est pour lui le moyen d'exposer une théorie qu'il croit neuve et dont la hardiesse ne laisse pas de lui causer quelque effroi. Il est d'avis que, notre tradition nationale ayant été brusquement interrompue par la Renaissance, il a fallu attendre la révolution faite au nom de Shakespeare, de Bjron et de Goethe, pour assister à l'avènement d'une littérature vraiment française. C'est le vieux paradoxe jadis soutenu par Mme de Staël, et, depuis, tant de fois réfuté. Il est sans doute superflu de le discuter, s'il est assez généralement admis que, dans toute l'histoire de notre littérature, il n'est pas de période plus purement française que celle qui va de 1660 à 1680, et si Molière, Racine, Boileau, La Fontaine ont donné de l'esprit français l'image la plus complète et la moins mêlée de tout alliage étranger. Mais pour M. Mendès, comme la France date de 1789,1a poésie française date de i83o : nous la devons an romantisme. Et le romantisme emplit à lui seul tout le siècle. Et Victor Hugo est à lui seul tout le romantisme. Et l'œuvre de Victor Hugo contient à elle seule toute
la poésie française, tout son passé, tout son présent, tout son avenir...
Je ne crois pas qu'on eût encore poussé l'hugolâtrie aussi loin ; par là, du moins, le livre de M. Mendès atteint à l'originalité. « Victor Hugo sera successivement le Mirabeau, le Vergniaud de la Révolution littéraire ; il deviendra enfin le Danton de Fode et le Napoléon de l'épopée. C'est pourquoi la question rigoureusement temporelle de son éclat premier est, en somme, dénuée d'importance. Il est bien sûr qu'il a instauré le lyrisme français en sa magnificence unanime et parfaite. Il est bien certain qu'il a créé le drame moderne qui n'a pas encore cessé d'être notre drame. Mais si n'était vrai ni cela ni ceci, il n'importerait guère. Il est si grand dans ce siècle qu'il le tient, le domine, le possède tout entier; du point où nous sommes, c'est lui que nous voyons luire au commencement et qui, à la fin, rayonne encore; tel est l'éblouissement de sa lumière que nous ne pouvons concevoir d'autre aurore, ni admettre d'autre couchant. C'est ainsi qu'il semble que le soleil resplendisse déjà quand il n'est pas encore monté à l'horizon, et qu'il resplendisse encore, même quand il n'y est plus... Cette œuvre!... Elle donne le vertige. S'élever ou se pencher vers l'œuvre de Victor Hugo, — car son immensité est en haut, en bas, partout, — c'est considérer le
gouffre de la beauté. Ce gouffre, etc. » Toutes ces métaphores ne valent pas une raison. Mais d'ailleurs, sous ce luxe d'images, la pensée de l'écrivain reste très nette. C'est d'abord qu'avant la venue de Victor Hugo il n'y avait rien, que Victor Hugo a fait jaillir de son cerveau la poésie tout armée et qu'on a eu jusqu'ici le plus grand tort de prétendre qu'il ait pu devoir quoi que ce soit à ses plus illustres prédécesseurs. M. Mendès se donne infiniment de mal pour établir que le romantisme de Hugo est pour le moins contemporain de celui de Lamartine et de Vigny ; quelque peine qu'il ait prise, d'ailleurs, à rapprocher ou à brouiller les dates, je crains qu'il n'y ait perdu son effort et s. m temps; les dates sont les dates, et elles établissent qu'au moment où parurent les Méditations et les Poèmes antiques et modernes Hugo n'était encore qu'un imitateur de Lebrun; au surplus, une loi de son génie a voulu que les voies où il s'est engagé lui eussent été d'abord ouvertes par d'autres; et il n'en est pas moins grand pour cela.
Ensuite, et depuis le jour où Victor Hugo eut enfin pris conscience de lui-même, M. Mendès ne laisse plus aux poètes d'autre droit que d'être les disciples dociles du « maître » et les fils respectueux du « père ». Il s'attriste et il se scandalise, s'il voit quelques-uns d'entre eux faire efforl pour se soustraire à cette domination et se montrer, eux aussi,
jaloux de leur originalité. Pareille défection ne peut cacher que de mauvais desseins et provenir que de mobiles médiocrement avouables : c'est une espèce de sacrilège. Le mot ne paraît pas trop fort à M. Mendès, pour apprécier la réaction qui se manifeste vers i85o contre le romantisme de Victor Hugo. « Oui, c'est une chose qui n'a pas encore été dite, mais qu'il faut dire cependant, bien qu'on s'en puisse attrister : trois jeunes hommes, poètes magnifiquement doués et qui devaient bientôt jeter un si grand lustre sur la seconde moitié du siècle ne furent pas éloignés d'abord de désavouer en celui où elle s'incarnait la révolution poétique dont ils étaient les fils ou les petits-fils. Ce reniement, ils l'enveloppèrent des plus parfaites apparences de respect... Mais malgré ce qu'il g-ardait de religion extérieure, ce reniement n'en existait pas moins assez féroce. Gomment expliquer cette sacrilège hostilité intime, recouverte de semblants de piété, faisant song-er à des prêtres qui, tout en accomplissant les rites du culte, ne croiraient pas en leur Dieu?... Je crois qu'il faut chercher la cause de cette sorte de réaction dans la naturelle impatience qu'éprouvent à subir les sublimités et les renommées antérieures de jeunes âmes éperdues de tout créer et de mériter toutes les gloires... Ils s'a! lâchèrent minutieusement, par un appétit d'originalité, qu'ils auraient pu satisfaire sans tant de malice,
ÉTUDES SUU LA LITTERATURE FRANÇAISE (5e SERIE) l5
à différer de Victor Hugo. » Tel était le noir complot de ces trois conjurés : Banville, Leconte de Lisle, Baudelaire. En se choisissant un coin à part dans le vaste domaine poétique, ils n'étaient, paraitil, guidés que par une seule préoccupation : l'espoir de n'y être pas gênés par le voisinage de leur maître... Hâtons-nous de constater que c'est un poète qui prête à des poètes de si vilains desseins. Si un critique s'était avisé d'une interprétation aussi peu relevée, et si par exemple Sainte-Beuve eut insinué quelque malice de ce genre, quel n'eût pas été le courroux de M. Mendès, et de quel ton n'eùt-il pas rappelé au respect ce juge imprudent de l'âme des poêles!
Des trois rebelles, M. Mendès ne nous dissimule pas que le plus coupable fut encore Leconte de Lisle. Bien entendu, il lui décerne les plus magnifiques éloges et il l'accable sous les fleurs; mais il ne lui en témoigne pas pour cela moins d'animosité : il se souvient en effet d'avoir salué en lui un maître, et il se plaint que ce maître ait été un tyran. « Le joug de son génie nous fut assez dur et étroit. 11 eut plus qu'aucun autre... la puissance involontaire sans doute, dissimulée d'ailleurs sous faut d'indulgence, d'oblii^erles jeunes esprits à l'idéal qu'il avait conçu. Il répugnait, hélas! aux nouveautés, aux personnalités qui auraient pu contredire la sienne ; son amour de l'antiquité et de l'exotisme, la certi-
tude d'avoir inauguré, à peine un peu trop tard, un âge poétique, son dédain de la vie et son appétit de la mort, furent les trop puissants éducateurs de jeunes âmes qui, par l'adoration de son œuvre, s'accordaient à ce qu'il y avait de vaste sans doute, de borné pourtant, en sa conception du monde poétique. »
Il est assez piquant de rapprocher ces déclarations si nettes, des déclarations non moins nettes et justement opposées, où le même M. Mendès se plaisait naguère à reconnaître au même Leconte de Lisle précisément cette ouverture d'esprit, cette tolérance, et cette largeur d'idéal qu'il lui conteste aujourd'hui. C'est bien lui qui écrivait dans la Légende du Parnasse contemporain : « Surtout ne concluez pas de mes paroles que Leconte de Lisle ait jamais été un de ces génies exclusifs, désireux de créer des poètes à leur image et n'aimant dans leurs fils littéraires que leur propre ressemblance! Tout au contraire. L'auteur de Kaïn est peut-être de tous les inventeurs de ce temps celui dont l'âme s'ouvre le plus largement à l'intelligence des vocations et des œuvres les plus opposées à sa propre nature. » Il est impossible de se contredire plus complètement. Certes on peut s'être trompé, el il est beau de l'avouer. Toutefois, à l'époque où il écrivait la Légende du Parnasse contemporain, M. Mendès n'était plus un débutant ; il avait atteint
l'âge où l'on jouit de la pleine maturité de son jugement, et il avait même assez de notoriété pour s'être acquis le droit de s'exprimer librement. D'autre part, Leconte de Lisle était encore vivant, et il eût été de mauvais coût de lui asséner un éloge où il eût pu voir une ironie. Il y a là quelque mystère, et nous éprouvons un peu de peine à comprendre comment la vérité de i884 a pu devenir si complètement l'erreur de 1902.
Ainsi, pour M. Mendès, l'histoire de la poésie pendant tout le xixe siècle offre, tout au plus, au regard des curieux quelques querelles de famille où de passagères velléités de révolte, sitôt réprimées, ne troublent jamais foncièrement l'entente cordiale et l'unanime accord. Le mouvement poétique suit, en dépit de quelques déviations accidentelles, une li°:ne droite. Ce qui empêche M. Mendès de s'apercevoir de l'énormité de sa méprise, c'est qu'il isole soigneusement la poésie de l'ensemble de la littérature et qu'il la sépare de tous les autres genres. Au contraire, il eût fallu montrer les rapports qu'elle soutient avec eux, comment tour à tour elle influe sur eux ou subit leur influence, et dans quelle étroite dépendance elle ne saurait manquer d'être vis à-vis des courants généraux qui, à travers le siècle, ont emporté les esprits dans des directions si différentes. Tout se tient dans l'histoire littéraire, morale, sociale d'un temps. Sans doute il n'est
pas nécessaire, à propos de poésie, de parler de tout et du reste; mais l'œuvre des poètes ne saurait être détachée du milieu où elle s'est produite, et la tâche de l'historien consiste d'abord à distinguer les époques, à en montrer la succession, la continuité ou l'opposition, la ressemblance ou les contrastes. Alors seulement, et les limites une fois tracées, il lui reste à faire à chaque individu la place qui lui appartient.
Certes, à partir de 1820, ce sont les poètes qui ont d'abord donné le ton, et leur lyrisme a pénétré le roman, le théâtre, l'histoire, la philosophie même et la critique. Elan magnifique, mais vite arrêté et suivi d'un mouvement en sens opposé. Vers i85o, le romantisme a fait au théâtre l'éclatante banqueroute que l'on sait ; aux romans de la première manière de George Sand, qui n'étaient que l'expression des révoltes individuelles de l'auteur, ont succédé ceux d'une manière plus large, plus détachée des considérations personnelles; Balzac vient d'achever la publication d'une œuvre dont la valeur est surtout objective, et il a dans une préface, moins retentissante mais non pas moins importante que la Préface de Cromwell, proclamé le devoir qu'a l'écrivain d'écrire sous la dictée de la société et de modeler les lois de son art sur les lois mêmes de la nature. La philosophie inaugure des méthodes nouvelles et ne se contente plus des procédés
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d'un subjectivisme arbitraire. L'érudition multiplie ses conquêtes. Les sciences par leurs progrès s'imposent à l'attention des plus distraits. C'est dire que le vent a tourné, que l'orientation des esprits est changée. On ne pense plus que le Moi puisse continuer d'être le centre autour duquel gravite toute la littérature. En d'autres termes , l'âge romantique est terminé, et le lyrisme, tel qu'il se personnifie dans l'œuvre de Victor Hugo, a fait son temps.
Dans un mouvement aussi général et aussi puissant, il était bien impossible que la poésie à son tour ne fût pas entraînée. Le fait est (pie dans un court espace de temps se succèdent des manifestations significatives. Pour être bien sur de ne pas mettre dans ses vers les anecdotes de sa propre sensibilité, Théodore de Banville n'y met rien du tout. Gautier, dans ses Emaux et Camées, a traite sous forme restreinte de petits sujets, tantôt sur plaque d'or ou de cuivre, avec les vives couleurs de l'émail, tantôt avec la roue du graveur de pierres fines, sur l'agate, la cornaline ou l'onyx. » Surtout, dans ses Poèmes antiques, Leçon te de Lisle donne l'expression la plus complète de cet art qui se cherchait. L'émotion provoquée par l'apparition de ces poèmes fut très vive dans le inonde des lettres. Théophile Gautier nous en a laissé le témoignage; il atteste qu'on ne se méprit pas sur
la portée du mouvement nouveau qui s'annonçait en poésie ; on vit aussitôt contre qui il était dirigé, et les jeunes cens n'hésitèrent pas à suivre le maître nouveau de préférence à l'ancien. « Rien de plus hautainement impersonnel, de plus en dehors du temps, de plus dédaigneux de l'intérêt vulgaire et de la circonstance, écrit l'historien des Progrès de la Poésie. Après une période où la passion avait été en quelque sorte divinisée, où le lyrisme effaré donnait ses plus grands coups d'ailes, parmi les nuages et les tonnerres, où les poètes hasardeux montant Pégase à cru lui jetaient la bride sur le col et ne se servaient que des éperons, c'était une nouveauté étrang-e que ce jeune homme venant proclamer presque comme un dogme l'impassibilité, et en faisant un des principaux mérites de l'artiste... Leconte de Lisle a réuni autour de lui une école, un cénacle, comme vous voudrez l'appeler, de jeunes poètes qui l'admirent avec raison, car il a toutes les hautes qualités d'un chef d'école, et qui l'imitent de leur mieux. » Ce qui achève de prouver la force irrésistible du courant, c'est qu'à son tour et à sa manière Victor Hugo s'y est prêté. Caronne saurait donner une idée plus fausse de l'ensemble de son œuvre, qu'en se tachant à y découvrir le développement continu d'un même principe intérieur. Au contraire, Hugo reçoit du dehors toutes les impulsions, et son mérite incomparable consiste
dans la force souveraine avec laquelle il se les approprie. Puisqu'il en a lui-même convenu, on ne voit pas quelle raison la critique pourrait avoirde lui donner sur ce point un démenti, et pourquoi elle se travaillerait à le connaître moins bien qu'il ne s'est luimême connu. Il a été « l'écho sonore que Dieu mit au centre de tout ». Il a répété toutes les voix du siècle. En écrivant la Légende des siècles, il est difficile et il serait vain de contester qu'il ait subi Fin* fluenec de Leçon te de Lisle, comme il avait précédemment subi l'influence de tan! d'autres et de moins grands. Dans la mesure où cela lui est passible, il fait son effort pour réaliser une poésie objective.
Au surplus, il s'en faut que la cause de l'art impersonnel fut définitivement gagnée. Le réalisme ne va pas, lui non plus, suivre dans ses progrès une ligne droite et ininterrompue. Le romantisme aura son retour offensif. Dans l'histoire de la littérature, comme dans l'autre, il faut toujours compter avec l'imprévu, c'est-à-dire avec l'intervention de l'homme de génie. Tout en se mettant à la mode nouvelle, Victor Hugo reste essentiellement lyrique, et, dans l'éloignement où l'exil le confine, son lyrisme devient plus impérieux que jamais, « Le Père était dans l'île; » mais de l'île où risquait de l'oublier le culte de ses dévots, il se rappelait à l'attention parles explosions magnifiques de ses colères el de
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ses enthousiasmes. Le lyrisme des Châtiments, des Contemplations, et même de la Légende des siècles faisait échec au réalisme des Gautier, des Leconte de Lisle, des Bouilhet. C'est sous cette double influence qu'a débuté le groupe des Parnassiens.
Dans la formation du groupe parnassien M. Catulle Mendès revendique une part, qui ne semble pas avoir été très considérable, mais qui est réelle. C'est lui qui, jeune homme de dix-sept ans, tout frais débarqué de sa province, fonda avec Louis-Xavier de Ricard la Revue fantaisiste d'où est sorti le Parnasse contemporain de 1866. C'est donc ici que nous l'attendons et nous sommes tout prêts à nous en rapporter à lui pour connaître l'état d'esprit, les tendances, les projets des jeunes poètes. Il va audevant de nos désirs quand il écrit : « il faut ici, une fois pour toutes, s'expliquer sur le mouvement appelé parnassien, de qui l'origine, l'importance et les bornes n'ont jamais été précisément marquées.» Le malheur est qu'il n'ait pas accompli avec toute la précision qu'il promet, et qu'on eut souhaitée, ce travail d'exacte délimitation. Notons d'ailleurs que sur le sens du mouvement parnassien M. Mendès n'a jamais varié, et que le témoignage qu'il apporte aujourd'hui concorde de tous points avec celui qu'il donnait naguère. Jamais il n'a admis que les Parnassiens eussent songé à innover en poésie. H n'accepte pas pour eux l'honneur
d'avoir voulu former une école : groupe, si l'on veuf, mais école non pas. Il constate que les poètes associés pour publier leurs vers en commun avaient les tempéraments les plus divers et entendaient conserver toute leur liberté. « Leur œuvre, qu'où incline à présenter comme collective, est infiniment éparse et diverse. » S'ils acceptaient les conseils de leurs aines, ils n'acceptaient de mot d'ordre de personne; et si, comme il arrive inévitablement à de très jeunes gens, ils imitaient volontiers les meilleurs faiseurs de vers, ils prétendaient ne pas aliéner leur indépendance. Au reste, ils n'avaient nullement ce dédain du public qu'on leur a prêté et dont on lésa si souvent raillés. Bien loin de se réfugier dans un isolement hautain, ils regardaient du coté de la fouie; et dès qu'ils en ont trouvé les moyens, ils se sont empressés de lui aller dire leurs vers. Ils n'étaient reliés que par un seul désir, celui de livrer le bon combat contre « tons les faux élégiaques, tous les faux humanitaires, tous les débraillés, tous les mauvais poètes ». Ils « voulaient faire l'émeute des vers, des véritables vers, contre ce roi, le Sentimentalisme »'•!.'•giaque, et cette reine, la Faute de français ». Entre eux tous il n'y avait qu'un trait en commun, qui était le respect de la forme.
Ces déclarations sont bonnesà retenir, et on peut en faire état pour noter dans le premier l'amasse
une sorte de caractère éclectique. Le romantisme y était représenté, en effet, par les deux Deschamps et par Auguste Vacquerie. L'école de i85o y figurait au grand complet avec Théophile Gautier, Banville, Leconte de Lisle, Baudelaire. C'étaient enfin les nouveaux venus : Heredia, Coppée, Sully Pru« dhomme, Léon Dierx, Stéphane Mallarmé. L'un d'eux, Paul Verlaine, énonçait avec ferveur les règles d'un art poétique qu'il est curieux de transcrire aujourd'hui :
L'art ne veut point de pleurs et ne transige pas, Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite De beaucoup de mépris pour l'homme et des combats Contre l'amour criard et contre l'ennui bêle.
. Que les plus jeunes des Parnassiens n'aient pas su très exactement ce qu'ils voulaient faire, M. Mendès nous l'affirme, et nous n'essaierons donc pas d'y contredire. Après tout, l'âge de plusieurs d'entre eux nous en serait un assez sûr garant, puisque alors M. Sully Prudhomme avait vingt-six ans, M. de Heredia et M. Coppée vingt-trois, et Verlaine vingt-et-un. Toutefois, ici encore, M. Mendès tient trop peu de compte des tendances générales qui, en 1866, se faisaient sentir en littérature. Les jeunes poètes ' pouvaient les subir, sans bien s'en rendre compte : une école qui se forme ne met pas nécessairement une pancarte à sa porte ; et si divers de
tempérament que soient les écrivains qui se groupent, ils subissent néanmoins une même pression. Or, à l'époque où débutent les Parnassiens, le roman est devenu celui de Flaubert, la critique celle de Taine, la comédie celle de Dumas fils et d'Augier. C'est le temps des plus grandes espérances ou des plus ambitieuses prétentions de la science. Cette lois, le courant réaliste est nettement déterminé : il ne fera plus que grossir, s'enfler au delà de toute mesure et jusqu'à devenir le naturalisme. La conception du monde est positiviste; tout ce qui ne tombe pas sous les sens est suspect de ne pas exister ; c'est l'observation , c'est l'analyse qui deviennent les principaux instruments de travail du littérateur. Il est extraordinaire que M. Catulle Mendès n'ait pas vu, ou qu'il ne veuille pas admettre à quel point l'œuvre de l'école parnassienne est en harmonie avec l'ensemble de la littérature de cette époque. Certes les Parnassiens les plus éminents sont très différents par la nature de leur esprit ; mais à mesure qu'ils développent leur originalité, ils se déterminent tous dans le même sens. Et leur conception de la poésie avait bien pu jadis être incertaine et flottante: à mesure qu'elle se précise, elle apparaît identique. Rien de plus instructif que de comparer à la Légende des siècles les Trophées de J. M. de Heredia. Autant Victor Hugo restait maître souverain de sa matière et créait l'histoire
TRENTE ANS DE POESIE 2^~j
à sa fantaisie, à son humeur et à sa taille, autant l'auteur des Trophées se subordonne à l'objet et reste, dans son métier de poète, fidèle à la discipline sévère qu'il a reçue à l'Ecole des chartes. Sully Prudhomme apporte dans l'analyse intérieure une précision et une scrupuleuse exactitude dont il n'y avait pas encore d'exemple dans notre poésie; ou même il croit pouvoir se servir du vers lui-même comme d'un moyen de recherche philosophique. Et le poète des Humbles ou des Croquis parisiens se fait le peintre des hommes et des choses de son temps, par des procédés tout voisins de ceux qu'emploiera l'école du document humain.
Restait à montrer comment l'école parnassienne a péri et pour quelles causes la faveur du public s'est détournée d'elle. Car s'il est intéressant de voir naître dans ses origines un mouvement littéraire, il ne l'est pas moins d'étudier comment il s'achève, et c'est, en tous les ordres d'idées, une importante question de savoir comment les dogmes finissent. Ces changements, que M. Mendès n'attribue qu'à la fantaisie de quelques écrivains, et à leur « appétit d'originalité », ont des causes profondes dont la première est que les principes littéraires périssent par leur propre exagération. Si, à une certaine date, il avait été très opportun de ramener en poésie le souci del'impersonnalité, et de restituer la forme dans ses droits, un jour vint où il ne fut pas moins
à propos de rappeler que la poésie ne vit pas uniquement d'érudition, d'analyse et d'observation, et qu'elle en arrive ainsi peu à peu à se vider de ce qui est l'âme même de toute poésie. C'était le temps où, dans toutes les provinces de la littérature, on supportait impatiemment le joug devenu trop étroit et trop pesant du positivisme. On s'apercevait qu'il y a quelque ironie à prétendre jamais qu'on ait chassé le mystère des choses. On se rendait compte que, par-delà la réalité tangible, et en dehors des prises de l'observation scientifique, il reste un domaine immense, celui de l'inexpliqué et de l'inconnaissable. La dureté de la conception naturaliste faisait place à une espèce d'attendrissement, qui se décorait du beau nom de religion de la souffrance humaine. L'esthétique trop précise de la peinture cédait la place à celle plus vague de la musique. On avait besoin de rêve; on allait, par réaction, jusqu'à trouver du charme à l'indécis et à l'imprécis. De là le mouvement symboliste qui a correspondu, dans l'ordre de la poésie, à ce besoin d'affranchissement et de réaction contre le naturalisme, universellement ressenti à la tin du siècle.
M. Mendès n'est pas tendre pour l'école qui a remplacé la sienne. Il n'y voit «>uère qu'une insurrection tumultueuse et survenant au moment où notre poésie était le plus parfaite. Ce moment de
perfection de notre poésie, M. Mendès le place, de façon assez étrange, pendant les années qui suivirent nos désastres. Mais « il j eut un incident. Lieutenant d'artillerie dans l'armée péruvienne, M. Délia Rocca de Yergalo, né à Lima, exilé de son pays, vivait à Paris; c'était un excellent homme plein de chimères ; et comme il était Péruvien, il fonda une poésie française, déclarant tout net que notre poésie serait vergalienne ou qu'elle ne serait pas. Ces étrangers ne doutent de rien. A vrai dire, ce serait une assez médiocre facétie que de considérer M. Délia Rocca de Vergalo, cet ingénu excessif, comme le créateur ou le premier chef de l'école dite décadente ou symboliste. Pourtant il faut bien reconnaître que le premier il s'avisa de certaines innovations, où s'accorderont bientôt quelques-uns et non les moindres de la génération poétique récente encore ». La tentative de poésie nouvelle fut-elle donc une invention péruvienne, ou belg"e, ou américaine? Toujours est-il qu'il ne semble à M. Mendès ni qu'elle fût viable, ni qu'elle eût aucune espèce de fondement. Ou bien les symbolistes prenaient le mot de symbole dans le sens qu'il a toujours eu, et alors ils n'inventaient rien; ou bien ils lui prêtaient une acception nouvelle, et ils n'ont pas su exécuter ce qu'ils avaient entrevu. Pour ce qui est de leurs réformes métriques, elles allaient directement contre la tradition
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et elles constituaient une manière d'attentat contre le seul système de versification qu'une longue habitude autorise dans notre pays. Après la tentative symboliste comme avant elle, la poésie n'a rien à faire qu'à reprendre la grande voie romantique qu'elle n'aurait jamais dû quitter et dont, au surplus, elle avait, au cours du siècle, à peine dévié.
On voit maintenant pourquoi l'auteur du Rapport, au lieu d'avoir aidé à élucider l'histoire du mouvement poétique pendant la seconde moitié du siècle, nous semble avoir contribué à fausser l'idée qu'on peut se faire du développement de la poésie à travers le siècle tout entier. Que le romantisme ait donné l'essor à notre poésie lyrique, cela ne fait pas question ; et de même il est hors de doute que, chez les plus déterminés des réalistes, toute trace de l'influence romantique n'a jamais disparu. Que Victor Hugo,' par la puissance de son génie et par la fécondité de sa production, domine toute la poésie du siècle, et qu'en quelque manière tous les écrivains en vers lui soient redevables, nul ne songe à le contester. Mais l'œuvre même de Victor Hugo est traversée de souffles divers. Mais au milieu du xixe siècle, le courant romantique est interrompu. Mais, dans 1rs dernières années du siècle, la ligne se brise encore une fois. C'est ce qu'il eût fallu mettre en lumière,
et c'est la tâche à laquelle continueront de travailler la critique et l'histoire, en dépit de la critique officielle et de l'histoire d'Etat.
i5 juin 1903.