L’AVÈNEMENT DE BONAPARTE
C’est le titre du grand ouvrage auquel restera attaché le nom de M. Albert Vandal. On n’a pas oublié la curiosité et l’émotion que souleva naguère la publication du premier volume consacré au dixbuit Brumaire. Ldiistorien y présentait les faits sous leur jour véritable, c’est-à-dire d’une façon précisément contraire à celle qu’ont accréditée la légende, la mauvaise foi et l’intérêt des partis. Le second volume, qui paraît aujourd’hui meme, et dont la mise au point n’a pas coûté à l’auteur moins de cinq années d’un travail opiniâtre, ne lui est inférieur ni en mérite ni en intérêt. Les événements qui y sont retracés vont du lendemain du dix-huit Brumaire au lendemain de Marengo. Sur cette période décisive de la vie de Bonaparte et de celle de notre pays, ce n’est pas assez de dire que le livre apporte une riche contribution d’idées et de faits : il renouvelle entièrement le sujet.
On sait quelle est la méthode suivie par M, Albert
Validai. C'est celle d'un historien chez qui l'artiste complète l'érudit. Balzac pensait que le romancier doit faire concurrence à Tétât civil. De même Thistorien doit se conformer aux lois qui sont celles mêmes de la vie. La première est celle de la complexité des éléments qui, à chaque époque, créent les faits. M. Vandal s’applique à nous faire connaître tour à tour l'action des foules et celle des individus, la politique intérieure et la répercussion sur elle de la diplomatie ou des faits de guerre, Paris, la province, Tétranger, les projets de Bonaparte, les ambitions qui s'agitent autour de lui. Mais ce qui n'est pas moins important, c'est de nous faire assister à révolution des caractères et des idées, et de nous montrer comment peu à peu les événements façonnent les hommes. Gela est capital. Avec cette notion du successif et du changeant, c/est la vie qui rentre dans Tliistoire, et avec elle la vérité.
L'opinion généralement admise, vulgarisée et popularisée en cent manières, est que Bonaparte, au retour d'Égypte,- est rentré en Fj-ance tout exprès pour étrangler la liberté, qu'il a accompli cette opération au dix-huit Brumaire, que désormais, ne rencontrant plus d'opposition sérieuse, il a infligé son despotisme à la France et confisqué à son profit la Révolution.
Ce sont aillant d’erreurs.
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Le coup crÉtat n’avait pas été conçu, il ne fut pas préparé par Bonaparte. Sieyès et ses amis l’avaient imaginé et avaient fait choix de Joubert pour l’exécuter. Porté au pouvoir par ceux que AL Vandal a si heureusement appelés les « révolutionnaires nantis », quelle conduite Bonaparte y va-t-il tenir? D’abord, il fera son apprentissage. Car il est tout à fait neuf dans ce monde politique où il est brusquement tombé. Il n’en connaît encore ni le personnel, ni les procédés, ni les affaires, ni les intrigues. Il va tâtonner, s’informer, établir peu à peu son Jugement sur ceux dont il fera plus tard les instruments de sa politique. Il ne faut donc pas lui attribuer, dès le début, cette manière tranchante ou foudroyante qui, plus tard, sera la sienne. De même, on a coutume de célébrer cette espèce d’intuition qui lui permet de décider aussitôt sur toutes les questions et d’étonner les spécialistes. M. Vandal n’admet pas chez Bonaparte cette « omniscience instantanée ». Il avait, pour tout ce qui concerne l’administration, des parties d’ignorance totale. Son mérite fut de s’en rendre compte, par conséquent d’appliquer son génie et sa puissance de travail à se mettre au courant des affaires, à les étudier à fond et par l’intérieur.
C’est à coup sûr un spectacle attachant et neuf que celui des incertitudes, des hésitations, des contradictions et des atermoiements de ce débutant
qui s’appelait Bonaparte. Mais dès lors, et dès ces premiers jours, un principe, dont il ne se départira plus, domine sa politique. Entièrement dévoué à Fintérôt général, et décidé à travailler au bien de cette France dont les destinées lui sont remises, il ne compte pour cette œuvre de salut que sur une méthode, celle de la modération, de la conciliation, du juste milieu.
A vrai dire, dans la France du Directoire, il n’y avait plus rien. Les tableaux qu’a tracés à plusieurs reprises M. Vandal, de l’anarchie universelle et de la détresse publique, sont d’une précision de détails et d’une intensité d’évocation qu’on n’oublie plus. Telle était la France, ainsi que l’avaient faite les factions violentes. Il fallait prendre place entre les partis. C’est ce que Bonaparte a su voir, et c’est ce qu’il aura la prudence et la souplesse de faire. Restez le plus possible au milieu ! écrivait-il au commandant de l’Ouest, et, par ces mots, il se caractérisait lui-même, tel qu’il allait être pendant cette période de son gouvernement : « Le bon sens impérieux, le juste milieu s’appuyant sur la force, une volonté inexorable au service d’idées larges, un modéré autoritaire. Entre les partis encore acharnés à s’entre-détruire, entre les violences et les exagérations de tout genre, entre les fauteurs d’anarchie révolutionnaire et les réacteurs forcenés, voici que s’élève le grand modérateur à poigne. »
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De là, le libéralisme qui préside au choix de ses fonctionnaires. Les consuls avaient à remplir une tâche elFrayante, et sans précédent : composer tout un personnel administratif et judiciaire, nommer d’un seul coup tous les administrateurs des départements, les maires, les municipalités, les juges. Bonaparte aura soin de placer à la tête de chaque département un homme étranger au pays, et par conséquent aux luttes et aux violences locales : il s’adressera aux modérés de toutes époques et de toutes nuances. De là encore, ce souci de dégager, en toutes occasions, une opinion moyenne et de s’y tenir. Cet absolutiste avait le génie de la transaction. Il savait, en elfet, que tout règlement durable comporte une part d’accommodement. En conseil d’administration, quand les opinions contraires s’étaient entrechoquées, il invitait à chercher un « système conciliatoire ». Bon sens, esprit de conciliation et de modération, par dévouement à la chose publique, c’est l’âme même du gouvernement de Bonaparte, premier Consul.
Il tint à une victoire du général que cette œuvre ne fût pas tout d’un coup ruinée. Car il s’en faut que les partis ou les rivalités eussent désarmé. Au contraire, Bonaparte est entouré d’ennemis. Ceux-ci n’attendent qu’une occasion pour prendre leur revanche. Le départ de Bonaparte pour la seconde campagne d’Italie va la leur offrir. Qui le premier
Consul n’a-t-il pas contre lui ? Ce ne sont pas seulement les royalistes et les jacobins, décidés à se débarrasser de lui par un guet-apens ; ce sont encore ceux-là mêmes qui l’ont poussé au pouvoir, les brumairiens mécontents de s’être donné un maître; ce sont les collègues, les ministres, les généraux, les frères de Bonaparte. Qu’il soit vaincu, c’est fini de son gouvernement ; et on lui prépare un successeur. Cambacérès.a son candidat. Foucbé s’est assuré du concours de Bernadotte.
A toutes ces conspirations, à ces basses intrigues et à ces louches combinaisons, Bonaparte répondit à sa manière, en gagnant la bataille de Marengo. Cette victoire enthousiasma Paris. L’effet en fut immense, immédiat et durable ; ce fut justement d’affermir l’autorité de Bonaparte, d’ouvrir devant celui-ci des perspectives nouvelles et déjà infinies. Il y aura maintenant un Bonaparte d’après Marengo, qui ne reniera pas sa politique précédente, mais qui, au contraire, l’appliquera désormais avec une décision et une ampleur encore insoupçonnées. Vis-à-vis des partis extrêmes il n’usera plus de ménagements. Il frappera impitoyablement toutes les oppositions. Mais à cette explosion d’autorité correspondra « un nouvel et immense élargissement de sa politique. Plus hardiment, il va se dégager des passions et des préjugés qui l’entourent, rouvrir la cité à des classes
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entières de proscrits et mettre la main aux grands actes de pacification qui feront de son consulat comme une succession d’Édits de Nantes... Devant lui, le passé et le présent se disputaient la France. Son art est de discerner dans le passé ce qui peut revivre et dans le présent ce qui doit nécessairement survivre, de les combiner et de les ajuster ». La France était profondément catholique, il va lui rendre son culte. Elle aspirait, depuis des siècles, à un régime administratif d’où fût banni l’arbitraire. C’est ce souhait séculaire que Bonaparte va réaliser. « On a dit de lui souvent, nous fait remarquer M. Vandal, qu’il organisa la Révolution. En matière d’administration, c’est le contraire qu’il faudrait dire : il organisa l’ancien régime . » Homme nouveau, il retrouvait le sens de la tradition. Bien loin d’être un accident au milieu de l’histoire de France, il reprenait l’œuvre des siècles, il rentrait en communion avec l’âme atavique. Et c’est bien pourquoi, à défaut des politiciens, il avait pour lui la masse anonyme et obscure, les ouvriers de Paris, les paysans, les petites gens, tous ceux qui devinaient en lui le pacificateur, et qui ne séparaient plus de sa cause celle de la cohésion nationale. Un désir grandissait dans le peuple d’assurer à cette puissance réparatrice la durée. En même temps et sous la poussée des mêmes influences, l’idée césarienne germait dans le
pays et dans le cerveau de César : Napoléon perçait sous Bonaparte.
Le lecteur du nouveau livre de M. Vandal aurat-il plus d’une fois l’occasion d’établir avec la crise que nous traversons de singuliers rapprochements? C’est l’utilité de riiistoire qu’elle éclaire le présent. Pour ce qui est de l’auteur lui-même, il n’a voulu que faire œuvre d’évocateur du passé : rien n’est venu troubler sa sérénité. Son g*rand ouvrage prend place parmi ces travaux, d’une conséquence considérable, grâce auxquels nous commençons à nous faire une idée plus juste de l’époque révolutionnaire et de ce qui a suivi. Taine a montré — en soulevant quelles haines, on le sait ! — que la France ne date pas de la Révolution. Albert Sorel a prouvé, avec un luxe de démonstration, que la France révolutionnaire a dû reprendre la diplomatie de l’ancien régime. Grâce à M. Vandal, Bonaparte nous apparaîtra désormais comme l’agent nécessaire de la conciliation entre les deux Frances.
17 juin 1907.
C'est un art d’écrire Fliistoire. Certes, il ne manque pas de très savants hommes pour prétendre que l’historien doit se borner à reproduire les documents sans jamais les mettre en œuvre, et surtout se défendre comme de la peste d'avoir du talent. Le conseil est séduisant et facile à suivre ; il sera écouté ; il l'est. Mais d'ailleurs, si depuis Taine, Renan, Fustel de Coulanges, nous avons une école d'historiens comparable à celle de la première moitié du XIX® siècle, c'est que, grâce h ces maîtres écrivains, nous avons repris le goût des grandes compositions ordonnées et pareilles à des organismes, et que la notion de l'art est rentrée dans la conception de Thistoire. On a publié, au cours de ces dernières années, de remarquables travaux liistoriques ; ce serait en méconnaître la nature que d'en renvoyer l'étude aux spécialistes : ils relèvent de la critique littéraire, au même titre que les œuvres de nos romanciers ou de nos dramatistes.
L'objet même que poursuit l'bistorien est de
rendre au passé les couleurs de la vie : il faut qu’il nous montre des êtres de sensibilité, de volonté et d'action, qu'il nous fasse assister au conflit des passions et des intérêts, qu’il brosse des tableaux, qu'il reconstitue des scènes. Il conte, il peint, il intéresse, il émeut. Les romantiques, de Chateaubriand à Augustin Thierry et à Michelet, l'avaient bien compris : aussi est-ce à leurs théories et à leurs exemples que l’on songe d'abord, quand on envisage riiistoire comme un genre littéraire. Ils faisaient la part trop large à l'imagination ; ils mêlaient indûment leurs fantaisies aux données réelles ; ils s’engageaient trop de leur personne dans leurs récits. Mais c'était surtout une question de nuance et de mesure. Au reste, depuis le temps où ils ont écrit, les sciences qui servent à l'écrivain pour préparer son travail n'ont cessé de progresser : les méthodes de recherche se sont perfectionnées ; la littérature, de lyrique qu’elle était, est devenue réaliste ; nous avons le culte du fait et du petit fait. La manière d'écrire l’iiistoire a donc pu se modilier sensiblement, et prendre la marque d’aujourd'hui. Pour la définir, pour en démêler les caractères et les procédés, on ne saurait choisir de modèle plus significatif que cette histoire de 1815\
‘ Henry Iloussayo : 1815. I. la Première Restauration, le Retour de l'ile tVElbe, les Cent-Jours. — IL Waterloo. — IIL la Seconde abdication , la Terreur blanche, 3 vol. in-8o (Perrin).
UNK HISÏOIHE DE 4815
dont M. Henry Houssaye, après n’y avoir consacré guère moins de vingt années, vient de nous donner le dernier volume.
Il faut lire l’ouvrage d’ensemble ; c’est le moyen d’en apprécier le mérite de composition, l’équilibre et l’harmonie. Ce récit d’histoire, qui vaut d’abord par l’exactitude de l’information et par la sûreté de la critique, nous frappe tout de suite par les ressources merveilleuses que le sujet meme en devait offrir au talent d’un écrivain. Sans doute, pour choisir ce sujet, l’iiistorien a eu surtout des raisons tii’ées de ses précédents travaux ; et nous n’oublions pas qu’il avait, au préalable, fait revivre les grandes journées de la campagne de 1814 ; toutefois on ne serait pas étonné qu’il y eût été, en partie, amené par un instinct d’artiste. Car cette extraordinaire aventure des Cent-Jours tient dans des limites précises : elle a, comme un drame de la scène, son prologue, son point culminant, son douloureux épilogue. Dans ce court espace de temps, la lumière est projetée à flots sur les hommes et sur les événements. Et, dans le cadre ainsi limité par la nature môme des choses, l’auteur pouvait faire tenir à la fois tous les éléments dont se compose, à chaque heure du temps, la vie publique d’un peuple. Tel est en effet le caractère qui distingue le livre de M. Houssaye. L’auteur a voulu, comme on eût dit jadis, faire un tableau d’Iiistoire,
embrasser dans une vaste fresque Tensemble d'une époque. D’autres, suivant une méthode d'abstraction d'ailleurs parfaitement légitime, écrivent l'histoire diplomatique, ou parlementaire, ou militaire, ou économique. L'historien artiste a besoin de nous montrer tous les éléments se pénétrant comme ils font dans la réalité. Il nous mènera tour à tour dans le cabinet du souverain, dans l'assemblée délibérante, sur le champ de bataille, dans les cérémonies, dans les fêtes, dans les rues des villes, dans les campagnes. Ces continuels changements de scène donneront au spectacle sa variété et son mouvement. Nous verrons le jeu des influences réciproques, des actions et des réactions. C’est de cette complexité meme qu'est faite la vie.
Comment l'historien va-t-il nous en donner la sensation ? C'est d'abord par la multiplicité, par la précision et par la minutie des détails. Il ne néglige aucun des traits qui peuvent nous faire entrer dans l'intimité de ses personnages. Il sait par quelles hésitations ils ont passé avant de se déterminer, quels mobiles ont influé sur eux, quelles intentions dissimulait leur langage ou leur conduite. Il n'a garde pour cela de s'en remettre à la probabilité des déductions ; il n'avance rien qui ne repose sur les témoignages les moins suspects, (locumenls d'archives, correspondances ou mémoi-
UNK HISTOIRR DE 1815
res. Autant que les faits, il affectionne les cliilfres. Qu’il s’agisse de l’effectif des troupes, des armements, des subsistances, ou des ressources du Trésor, il nous en fournit le compte exact. Il ne croit pas inutile de décrire l’uniforme du soldat, le costume du demi-solde ou celui du garde royal. Il ne redoute ni les énumérations, ni les inventaires. C’est cela qui donne au récit sa base solide ; de l’accumulation de ces traits précis résulte une incomparable impression de réalité.
M. Houssaye se défend d’avoir aucune espece d’imagination et se déclare incapable de rien inventer. C'est qu’il y a des petits faits qui en disent plus long que toutes les inventions, et des anecdotes significatives qu’il suffit de placer en leur lieu. Aux Tuileries, ou l’on attend l’Empereur échappé de l’île d’Elbe, le personnel de la ci-devant Cour impériale se trouve réuni comme par enchantement. (( Avec une joie enfantine, les femmes parcourent la salle des Maréchaux, la galerie de Diane, la salle du Trône, tous ces lieux de fête où a l)rillé leur beauté. Dans la salle du Trône, elles remarquent que les fleurs de lys du tapis sont seulement appliquées. On arrache une fleur ; une abeille apparaît. Ces femmes en grande toilette se mettent gaiement et fébrilement au travail. En moins d’une demi-heure, le tapis redevient impérial. » Lorsque rabdication est déjà signée et l’Em-
pereur prêta quitter Paris, le peuple, qui lui reste invinciblement attaché, ne veut pas croire à son départ. A cette époque, TÉlysée était séparé de la rue par un saut de loup et un mur bas ; comme le souverain déchu se promenait dans le jardin, « il vit accourir à lui, se jeter à ses genoux et embrasser les pans de son uniforme, un officier qui d\in bond avait franchi le saut de loup. Cet ardent jeune homme venait le supplier, au nom de tous ses camarades du régiment, de se mettre à la tête deFarmée. L’Empereur le releva en lui pinçant Foreille avec bonté. (( Allez, dit-il, rejoignez votre poste!... » Les anecdotes de ce genre abondent dans le récit : elles mettent subitement en lumière une situation, elles traduisent sous une forme sensible des sentiments, un état d’esprit.
Nous savons aujourd’hui à quel point chacun de nous est dépendant du milieu, accessible aux impressions du dehors. L’historien aura soin de peindre le décor, d’associer la nature aux actes des hommes. Comment imaginer le départ de File d’Elbe sans ce cadre d’une nuit propice? « La lune qui s’est levée éclaire la rade. C’est une de ces radieuses nuits méditerranéennes, sans brume et sans nuages, ou les montagnes, les arbres, les maisons se modèlent avec leurs plans distincts, leur relief et leurs couleurs, ou la mer brasille et s’argente sous le bleu profond du ciel étoilé. De Porto-
Ferrajo on aperçoit le brick impérial toujours immobile. Enfin, un peu après minuit, une légère brise commençant à souffler, on voit les bâtiments se couvrir de toile et voguer lentement vers la haute mer... » Il y a plus. Ce ne sont pas seulement les êtres qui vivent, ce sont les choses ; elles ont une figure amie ou hostile : elles ont une âme faite de souvenirs. Les conseils qu’elles nous donnent, à certains jours, entrent pour une part dans nos décisions et contribuent à nous exalter ou à nous accabler. Lorsque Napoléon, sur le chemin de l’exil, se retire à la Malmaison, il la trouve telle encore qu’il l’avait habitée pendant le Consulat. « L’Empereur retrouvait les sites et les intérieurs qui lui étaient familiers, l’allée de tilleuls, l’étang aux cygnes, le temple antique, la salle du Conseil avec des trophées d’armes peints au trompe-l’œil, le salon décoré de scènes d’Ossian par Gérard et par Girodet, son cabinet de travail où tout était religieusement conservé dans l’état où il l’avait laissé, cartes déployées, livres ouverts, enfin sa petite chambre, attenant à celle de Joséphine. Chaque point de vue, chaque lieu, chaque objet le reportait à ces belles années du Consulat où les éclatantes faveurs de laFortune séduite lui donnaient la croyance qu’il l’avait pour jamais asservie. » Pour cet esprit impressionnable et naturellement porté à voir en toutes choses l’intervention de la
fatalité, quelle occasion de surprendre dans sa propre destinée les extrémités des choses humaines ! C’est ainsi qu'autour des acteurs s'évoque le théâtre de leur action et c'est dans cette mesure que l'historien a le droit d' (( imaginer », c'est-à-dire de mettre sous nos yeux des images complètes et concrètes.
Parmi ces acteurs du drame humain, il va sans dire que quelques-uns se détacheront au premier plan. Ce sont, quoi qu'on en puisse dire, les individus qui mènent les événements. Ce qu’il faut nous faire connaître d’abord, c'est le génie de Napoléon, c'est l'imprudence de Ney, c'est la perfidie de Fouché. Mais les individus eux-mêmes ne sauraient être isolés de l'ensemble et ç'a été longtemps le tort des liistoriens de négliger cet acteur anonyme et collectif : la foule. Elle occupe le fond du tableau, mais elle n'y est ni muette ni immobile ; les plus récentes découvertes de la psychologie comme de l'histoire ont eu pour résultat de nous révéler son rôle trop méconnu, et par suite d'associer plus intimement la nation à sa propre histoire. « Les monarques, les capitaines et les ministres, écrit justement M. Houssaye, ne sont pas les seuls personnages de l'histoire. Le peuple et l’armée y jouent aussi leur rôle. A côté de la Cour et du Sénat, il y a la place publique ; autour du quartier général, il y a le camp. Dans ce livre, qui est moins un cha-
UNE HISTOlUE DE 1815
pitre de la vie de l'Empereur que Thistoire de la France pendant une année tragique, j'ai cherché à peindre les sentiments des Français de 1815 et à marquer leur action sur les événements. Napoléon, Louis XVIII, Talleyrand, Fouché, Ney, Davout, Carnot restent au premier plan, mais non loin d'eux on voit les paysans, les bourgeois, les ouvriers, les soldats, comme dans le théâtre grec on voit prés d'Ajax et d'Agamemnon le chœur des vieillards et des guerriers. » Si l'histoire de la Révolution est incompréhensible pour qui n'y discerne pas les frémissements de l'âme populaire, de même le retour de Fîle d'Elbe, Waterloo, la Terreur blanche ne s'expliquent que par l'intervention du personnage collectif, par l'enthousiasme ou par les colères de la foule.
Cette foule, l'historien doit en réveiller et, dans une certaine mesure, en partager les émotions. Car les faits ne se séparent pas de l'émotion qui les a causés ou de celle qui les a suivis. Avant de se traduire sous une forme matérielle, ils existaient déjà à l’état d'intentions ; ils se survivent ensuite par les souffrances, les regrets, les rancunes, les haines qu'ils ont laissées derrière eux. Le fait par lui-même n'est rien ; il reçoit toute sa valeur de l'impression qu'il a produite. Peut-être est-ce ici le moyen de résoudre une des principales difficultés que l'historien rencontre dans son travail. Car
lui demander de pousser l’impartialité jusqu’à l’indifférence, c’est lui proposer une gageure qui est perdue d’avance. Ce qu’on doit exiger de lui, c’est qu’il ne transporte pas dans l’histoire du passé des sentiments et des idées qui sont d’aujourd’hui. Et à cet effet, le meilleur moyen est, sans doute, qu’il essaie de ressusciter des états d’âme qui ont été, à l’époque, un facteur essentiel des événements.
Reste un élément qui s’impose aux foules comme aux individus. Insaisissable et abstrait, il est quand même tout-puissant. Les théologiens y voient le dessein de la Providence, les déterministes l’enchaînement de la nécessité ; de quelque nom qu’on l’appelle, c’est la force des choses, la logique qui résulte des situations et qui domine les événements. Elle pénètre l’âme même des individus, et se traduit tantôt par cette foi irraisonnée dans le succès qui en est encore le plus sûr agent, et tantôt par cette lassitude où. nous voyons volontiers un pressentiment. Elle est ainsi la raison dernière des triomplies et des catastrophes ; et c’est elle que nous verrons, tout au long de cette histoire, paralyser les meilleures volontés, faire échouer les entreprises les mieux conçues. Elle plane sur le drame comme la divinité antique.
Voilà, semhle-t-il, quelques-uns des procédés par lesquels l’historien d’aujourd’hui travaille à
cette résurrection du passé » en quoi consiste Fhistoire narrative. N'adniettre dans le récit ni une ligne, ni une phrase, qui ne soit en quelque manière extraite de documents originaux, composer chaque scène par la juxtaposition de petits faits d’une authenticité indiscutable, restituer le décor, rendre à la foule sa place autour des individus, réveiller ses passions, la montrer aux prises avec des nécessités supérieures, — telle est la méthode que nous allons voir à Tœuvre dans cette histoire d'une année tragique de la vie française.
Le premier acte du grand drame de 1815 est tout de lumière et d'allégresse conquérante. C'est, de clocher en clocher, le vol de l'aigle. Depuis Grenoble, TEmpereur est reconnu, acclamé, fêté. Les bataillons qu’on envoie pour arrêter sa marche victorieuse contraignent leurs chefs à lui faire escorte. Aux jours les plus glorieux de l'Empire, il n"a pas connu un pareil déchaînement d'enthousiasme. Quand il arrive aux Tuileries, il manque d'être étouffé par la presse de ses adorateurs. « Enlevé, arraché de sa voiture, il est porté de bras en bras jusque dans le vestibule où d’autres bras le soulèvent et l’entraînent sur les marches de l’escalier. Un délire furieux possède ces hommes. Ils ont pour leur idole des caresses de tigres, jalouses et brutales. Pris entre le flot qui le pousse et la cohue qui, de l’étage supérieur, s'élance à sa rencontre,
Napoléon est dans le meme danger qu’à son entrée à Grenoble^ avec cette aggravation que l’espace est plus resserré. <( Au nom de Dieu, crie Caulaincourt à Lavalette, placez-vous devant lui ! » Lavalette s’arrête, se retourne, se roidit contre ravalanclie et monte à reculons, précédant l’Empereur à une marche de distance et répétant sans cesse : <( C’est vous ! C’est vous ! C’est vous ! » Lui, semble ne rien voir ni ne rien entendre. « Il se laisse porter, les bras en avant, les yeux fermés, un sourire fixe aux lèvres, comme en état de somnambulisme. )) Car c’est bien un rêve qu’il vient de réaliser, une de ces prouesses qui sont un défi jeté à la raison.
Ce retour, quelque explication qu’on en donne, reste un prodige. Mais M. Houssaye lui rend son véritable caractère, en nous le montrant favorisé par le seul mouvement populaire. Il est inexact qu’il ait été le résultat d’un complot : résolu et préparé par Napoléon lui seul, il surprit les bonapartistes autant que les royalistes. Il n’a pas été davantage l’effet d’une conspiration militaire. Les maréchaux de Napoléon ne se souciaient nullement d’être troublés dans la possession de leurs charges et jetés dans de nouvelles aventures ; quant aux soldats, quels que fussent leurs sentiments, on ne pouvait en attendre une telle initiative. « Restés idolâtres de leur Empereur, ils frisson-
liaient à l’idée de le trouver au bout de leurs fusils et se juraient de ne pas tirer sur lui; mais, ayant perdu la volonté dans la longue accoutumance de la discipline, ils ne se déclarèrent que lorsqu'ils s’y sentirent encouragés par l'élan des populations. » C'est le peuple, ce sont les paysans et les ouvriers des villes qui sont venus au-devant de l’Empereur : c'est sous leur pression que tous les obstacles ont cédé.
Dans ce premier moment de communion avec le pays, Napoléon a retrouvé toute son activité et son énergie de décision. Mais ce moment ne dure pas. Dans l’enthousiasme populaire se mêlaient, au souvenir des gloires passées, la rancune contre les humiliations imposées par l'étranger, l’animosité contre le gouvernement des Bourbons, la crainte du retour à l'ancien régime. Cet enthousiasme, après quelques jours, a déjà commencé de décroître : les résistances à la restauration de l’Empire s’accentuent ; on redoute la reprise de la guerre, dont le pays, depuis si longtemps, est si las! La confiance s’évanouit. Le mot d'ordre des mécontents, « Ça ne durera pas », s’impose à la masse. L'impression dominante est celle du provisoire. Elle se répercute sur Napoléon. C’est un des points le mieux mis en lumière parM. Houssaye, au cours de son récit, que le progrès de ce découragement, auquel il convient d'attribuer ce qu'on a
appelé les fautes et les défaillances de l’Empereur. « A la fin de mai, il n’était plus l’homme du 20 mars. Il avait gardé intactes les qualités maîtresses de son vaste génie; mais les qualités complémentaires, la volonté, la décision, la confiance avaient décliné en lui. La nature éminemment nerveuse de Napoléon était soumise aux influences morales... L’esprit influait sur le corps qui réagissait alors sur l’esprit. Pendant ces crises d’une durée assez longue, l’Empereur tombait dans un profond abattement. Il perdait tout espoir et toute énergie. Il avait des heures d’angoisse où d’horribles visions lui montraient la France vaincue et démembrée. En plein jour, il cherchait dans le sommeil l’oubli momentané de ses souff'rances et de ses pensées. Lorsqu’il était seul, il lui arrivait de pleurer; Carnot le surprit en larmes devant un portrait de son fils. L’Empereur n’avait plus en lui le sentiment du succès, il ne croyait plus à son étoile. » C’est cet homme — de génie intact et de courage entamé — qui va combiner le plan de la dernière campagne et livrer la suprême bataille.
Le récit de la bataille de Waterloo est au centre même de la composition, puisque aussi bien c’est vers cette lutte décisive que tout converge et de là que tout a suivi. Je ne connais guère dans toute notre littérature historique de récits de bataille approchant de celui-ci pour l’ampleur, la clarté, l’émo-
UNK niSTOIRK DE 1815
tion etj j'ose dire, pour l'éclat. La précision technique en est pour réjouir les hommes de l'art, comme la simplicité puissante en laisse au souvenir de tous une impression ineffaçable. L'historien a commencé par définir les circonstances et les conditions où l'affaire va s'engager, décrire le terrain, expliquer les dispositions, dénombrer les forces en présence, apprécier la valeur des chefs et de leurs hommes. Maintenant, de minute en minute, le cœur étreint par l'émotion, car c'est ici la fortune de la France qui est en jeu, nous allons assister à toutes les péripéties du combat, mesurer ce qu’il en a coûté pour un ordre expédié trop tard ou mal exécuté, pour une manœuvre manquée, pour une attaque mal soutenue. Pas un instant nous ne perdons de vue l'ensemble de la bataille, et cependant nous suivons la fortune de chaque corps de troupe, nous apprécions l'action hardie ou téméraire de chaque général, nous discernons l’exploit obscur d'un héros sans nom ; nous distinguons le bruit des acclamations, celui des cris de rage, celui des musiques et de ta canonnade ; nous respirons l’atmosphère embrasée; nous voyons les escadrons gravir le plateau. « Leurs files se resserrent tellement dans la course que des chevaux sont soulevés par la pression. Cette masse de cuirasses, de casques et de sabres ondule sur le terrain houleux. Les Anglais croient voir monter
une mer d’acier. » Et nous voyons cet élan se briser, ces vagues humaines déferler, inutiles. « La plupart des carrés restent inforçables. D’instant en instant, ils semblent submergés par les flots de la cavalerie, puis ils reparaissent à travers la fumée, hérissés de baïonnettes étincelantes, tandis que les escadrons s’éparpillent alentour, comme des vagues qui se bi'isent sur une digue... » L’auteur sait tout il la fois nous mettre sous les yeux ces images précises et ce je ne sais quoi que le poète appelait l’âme du combat, et par où nous sommes avertis que la partie va se gagner ou se perdre.
L’épopée jaillit d’elle-meme du récit des faits et achève de donner à la narration historique son caractère de vérité. Des tournures de phrases interviennent qui rappellent notj*e vieux Froissart. (( C’est pitié de voir les Anglais enfoncer et traverser ces belles divisions comme de misérables troupeaux. Ivres de carnage, s’animant tour à tour, ils jrercent et taillent joyeusement dans le tas. » Ailleurs, c’est un épisode qu’on dirait sorti d’une de nos chansons de geste, à moins que ce ne fût de quel(|ue Iliade : « Pendant cet intervalle un cuirassier se détacha de son régiment qui se reformait a la Belle-Alliance et, prenant le galop, descendit derechef la grande route. On le vit traverser toute cette vallée mortuaire où lui seul était vivant. Les Allemands postés à la Haie-
Sainte crurent que c’était un déserteur : ils s’abstinrent de tirer. Arrivé tout contre le verger, au pied de la haie, il roidit son corps de géant droit sur les étriers, leva son sabre et cria : Vive l’Empereur! Puis, au milieu d’une gerbe de balles, il rentra dans les lignes françaises, en quelques foulées de son vigoureux cheval. » Et c’est, jusqu’aux approches de la déroute finale, cet enthousiasme, cette ardeur de dévouement, ce mépris du danger et de la soulTrance dans l’unique pensée de la défense commune. <( Des blessés se redressaient pour acclamer au passage les colonnes en marche. Un soldat à trois clievrons, un vieux de Marengo, assis, les jambes broyées par un boulet, contre un remblai de la route, répétait d’une voix haute et ferme : « Ce n’est rien, camarades. En avant et vive l’Empereur! » De tels traits qu’un poète n’inventerait pas, que l'histoire emprunte aux dépositions de témoins, illuminent le récit de la défaite et célèbrent l’éternel Gloria victis!
Quel est donc le jugement que porte sur la conduite de la bataille le dernier historien de Waterloo? Il est curieux à retenir, et singulièrement instructif. Se livrant à une « critique )> très serrée des opérations, M. Houssaye réduit à néant les accusations portées contre Napoléon d’avoir manqué de vigueur intellectuelle ou physique. Il n’a iamais eu l’esprit plus lucide, il n’a jamais été
davantage en possession de sa maîtrise de la guerre. Sur quatre-AÛngt-seize heures, cet homme, que Ton a représenté comme déprimé par la maladie, en prit à peine vingt de repos, et resta en selle trente-sept heures. Est-ce que ses auxiliaires étaient très inférieurs à ceux qui jadis l’avaient aidé à gagner ses victoires? Les généraux qu’il avait sous ses ordres composaient un état-major tel qu’on en a rarement vu à la tête des armées les plus favorisées : ils avaient ce double mérite, la jeunesse et l’expérience. Quant aux troupes, leur ardeur, leur vaillance sont indiscutables. Mais à tous, aux soldats, aux généraux, au chef, il manquait ce que rien ne remplace ; la confiance. L’armée où s’était introduite l’indiscipline, qui suspectait ses chefs, que hantait l’idée d’être trahie, était prête pour la panique. C’était un instrument redoutable et fragile. Les généraux ne croyaient pas au succès final : ils se réservaient, ils attendaient; ils exécutaient mollement les ordres reçus. Napoléon donnait l’exemple. Chez lui le moral ne soutenait plus le génie. Plus tard, — tandis que dans les dictées de Sainte-Hélène il s’elforçait de démontrer qu’il n’avait pas commis de faute au cours de sa dernière campagne, — dans ses entretiens familiers il laissait échapper le secret de ses défaillances : «Je n’avais plus en moi le sentiment du succès déünitif. Ce n’était plus ma confiance première. Je sen-
tais la fortune m'abandonner. » Cet état d'esprit explique les heures perdues par l'Empereur pendant la campagne, ses irrésolutions, ses vues parfois troubles, le répit laissé à Tennemi. Une fois de plus, c'est le facteur moral qui a déterminé l'issue de la bataille.
Ce qu’il y a de bien curieux, c'est que, même après Waterloo, l'opinion populaire soit restée favorable à Napoléon. L’historien nous fait entendre les bruits de la rue : elle ne cesse de retentir des cris de (( Vive l'Empereur! » Du jardin de l'Élysée ou du parc de la Malmaison, Napoléon peut discerner la même acclamation continue. Elle le suivra sur toute la route de Rochefort. Jusqu'à la dernière minute, le peuple a voulu croire que le chef allait reparaître à la tête de son armée. Sans doute, l'obscur instinct l’avertissait que lui seul pouvait organiser contre l'étranger une dernière résistance : il personnifiait vis-à-vis de l'envahisseur la défense du sol et l'extrême révolte de l'honneur national.
Mais, tandis que la nation persistait à croire en lui, l'Empereur avait donné sa démission de luimême. C'était bien, et dans toute l'acception du terme, un vaincu, celui qui, le 21 juin, à huit heures du matin, arrivait à l'Élysée. Quel contraste entre cette scène et celle, encore si récente, du retour aux Tuileries, le 20 mars! « Napoléon
semblait terrassé par les journées fatales. Il respirait péniblement. Son visage avait la pâleur de la cire, ses traits étaient tirés, ses beaux yeux, naguère si brillants, fascinateurs, où passaient des éclairs, étaient sans vie. Apres un soupir pénible qui traliissait l’oppression et la souffrance, il dit d’une voix lialetante : « L’armée avait fait des prodiges, la panique l’a prise. Tout a été perdu... Ney s’est conduit comme un fou; il m’a fait massacrer toute ma cavalerie... Je n’en puis plus... 11 me faut deux heures de repos pour etre à mes affaires. » Il porta la main à sa poitrine : (c J’étouffe là... » Il ne devait pas se remettre à ses affaires. Il aurait pu encore, dans le premier moment, imposer son autorité à ses ministres, aux Chambres, réunir dans sa main toutes les forces de défense du pays. 11 attendit; il laissa passer l’heure; il était résigné à Tabdication : il n’avait meme pas songé à introduire une clause précisant que l’abdication impliquait la reconnaissance de Napoléon II. Il eut encore des velléités de résistance : elles duraient quelques heures. Ajoutons (|u’il ne se crut pas le droit de reprendre le pouvoir à la faveur d’un mouvement populaire et, pour son seul intérêt personnel, (le risquer encore une aventure. Il se beira (|uel(|ue temps de l’espoir qu’il pourrait se faire une vie nouvelle aux États-Unis; puis il s’hypnotisa sur cette idée où il trouvait de la gran-
UNK HISTOIUE DE 1815
cleur, de s’en reiiielLre à la générosité des Anglais.
La dernière partie du récit de M. Houssaye est, à coup sûr, la plus douloureuse. Waterloo, c’était la lutte; ce ne sont plus maintenant que les spectacles d’humiliation ou les scènes de férocité. Fouché est le maître de la situation, et c’est tout dire. Les troupes des Alliés campent dans Paris, se répandent par Ilots toujours renouvelés dans les provinces. La foule, dont nous n’avions vu jusqu’ici que les élans généreux et les enthousiasmes, se montre sous un autre aspect, où, par malheur, elle n’est que trop reconnaissable : elle devient lâclie et cruelle. La Terreur règne dans le Midi. Aux assassinats de Brune, de Ramel, commis par une foule demi-inconsciente, répondent ces procès et ces exécutions néfastes : de Labédoyère, de Ney,des frères Faucher. La peur a rendu le parti de la Cour impitoyable. L’historien de 1815 flétrit ces crimes avec une indignation, à laquelle on voudrait toutefois un correctif. Car ce à quoi il ne semble pas faire réflexion, c’est que si la France a été écrasée à Waterloo, si le sol a été envahi une seconde fois par l’étranger, et si !’<( anarcliie paternelle » de 1814 s’est changée en la « Terreur blanche » de 1815, la cause initiale en est à ce prestigieux et funeste retour de l’île d’Elbe. Tout ici contribue à laisser l’impression d’un caucliemar; et c’est bien celle que l’auteur lui-meme a éprouvée
eti terminant Thistoire de cette année tragique (( comparable aux pires époques de la Ligue et de la guerre de Cent ans ». Aussi a-t-il senti le besoin d'anticiper sur l'avenir et de conclure sur une vision plus rassérénante. « Quelques années de paix, et la France avait reconstitué son armée et sa marine, augmenté sa production agricole, doublé sa production industrielle, recouvré sa richesse, repris son rang parmi les grandes nations. Quand tin pays résiste tant de fois à de pareilles catastrophes, quand il triomphe de pareilles crises, c'est qu'il a une vitalité miraculeuse et d'inconnaissables réserves de force et d'énergie. La raison commande de n'en jamais désespérer. » Telles sont les leçons de riiistoire, pour qui sait les interpréter d'un esprit viril.
Quant à nous , et nous plaçant au point de vue spécial de la critique littéraire, nous avons voulu indiquer la place qu'il est juste de faire à l'un des ouvrages les plus brillants et les plus solides qu'il y ait dans la littérature historique de notre temps. M. Henry Houssaye n'a pas craint de s'enfermer de longues années dans une œuvre à laquelle il s'est consacré tout entier, afin de ramener aussi prés qu'il lui était possible de la perfection. Si nous devinons ([uel effort de patience laborieuse lui a permis d'établir les dessous de son tableau, il n'en a pas fait montre.
et il n'a pas eu^ comme tant d'autres^ cette coquetterie de mauvais goût d'étaler l'appareil de son érudition. Il a voulu que toute la peine fût pour lui, et tout le fruit pour nous. Afin de retracer une année de la vie de notre France, il a pensé que ce n'était pas trop de tout son amour et de tout son art. Comme il a vécu avec les hommes de 1815, il nous a fait vivre avec eux. On détacherait de son récit toute une galerie de portraits, toute une série de scènes du plus saisissant effet. La langue y est sobre et vigoureuse, le style précis et nerveux. Cette intensité de vision, ces ressources d'évocation pittoresque, ce sens du drame, ce sont les qualités memes que nous avons coutume de demander à quiconque se propose de reproduire l'image de la vie. Tel est le service dont nous savons gré à M. Houssaye : il a, une fois déplus, prouvé qu'une condition essentielle et indispensable pour qui veut mériter le titre d'historien, c’est de faire œuvre d'écrivain.
i5 mars 1905.
ELVIRE A AIX-LES-BAÏNS