‹ Études sur la littérature françaiseChapitre 6 sur 9 · D APRÈS SON CARNET DE VOYAGE · texte numérisé non relu

D APRÈS SON CARNET DE VOYAGE

Ils se rencontrèrent, ils s'aimèrent.

C'est un simple carnet de poche ou se lisent quelques dates^ quelques cliilfres et indications de route. Mais celle à qui il a appartenu s'appelait Julie Charles, l'Elvire du Lac, la Julie de Raphaël; les dates qu'elle y inscrivit (c de sa main légère mais ferme » sont celles de ce voyage à Aix-les- Bains ou elle rencontra Alphonse de Lamartine ; et sur une des pages restées blanches le poète a crayonné quelques mots, qui sont l'aveu d'une passion ardente et soudaine.

Ce carnet en main, nous allons pouvoir résoudre des questions de biographie jusqu'ici sans réponse, refaire avec Julie Charles ce voyage dont une partie était insoupçonnée, assigner à Timmortelle idylle son époque et sa durée véritables, et distinguer dans le récit arrangé de Raphaël ce qui fut de

la vicj ce qui est du roman. Quels remerciements ne clevons-nous pas à la femme exquise, poète ellemême de grand talent^ qui nous a communiqué ce précieux documenta

La question du séjour d'Elvire à Aix-les-Bains était restée toute pleine de points obscurs. On s'en tenait aux indications que donne M. Anatole France dans VElvirede Lamartine^ livre charmant, modèle de pénétration morale, mais où les erreurs matérielles sont nombreuses. Il y est dit : « Sa santé déclinait. Au printemps de 1816... les médecins lui conseillèrent les bains d'Aix, en Savoie... 11 fut convenu qu'elle partirait seule pour ces montagnes et ce lac où elle devait trouver, non pas la guérison, mais l'immortalité. Plusieurs fois retardé, son départ fut enfin fixé au 30 juin. » Puis, prenant texte d'une lettre qu'elle adressait de Paris à Mounier, M. France place en septembre le retour de la jeune femme.

Elvire aurait donc passé à Aix Tété de 1816. Et Lamartine n'ayant pu y arriver avant la fin d'août — au plus tôt — le roman d'amour qui devait avoir sur l'éclosion de son génie une influence si décisive aurait tenu en quelques jours.

* Ce carnet était devenu la propriété de Sainte-Fare Bontemps, ami de M. Charles. li nous a été remis par la petite-nièce de Bontemps, M“® de Visme de Wegmaiin, quia signé du pseudonyme de Véga de très beaux vers.

ELVIKE A AIX-LES-BAINS

Cela n’était guère admissible. La preuve du contraire me fut fournie par un curieux papier que me confia le marquis de Vignet, fils de l’ami de Lamartine. Il porte, au-dessous de la signature de Julie et de son écriture, celte date : Aix, 30 octobre i816\ Ce témoignage était irrécusable. En recom ant aux originaux des lettres de Charles à Mounier que possède M. Cliéramy, il me fut aisé de constater que la date sept. 1816 qui se lit sur l’une de ces lettres n’est pas de la main de Julie et n’a, par suite, aucune valeur. Il était donc établi que Julie Charles était encore à Aix à la fin d’octobre. — Mais il n’était pas possible qu’elle y eût passé quatre mois consécutifs. Quand donc y était-elle arrivée, d’où venait-elle et quel jour exactement était-elle repartie ? Le carnet nous renseigne sur tous ces points.

La première surprise qu’il nous apporte est de nous révéler qu’en quittant Paris Julie n’allait nullement à Aix. Il est parlé dans Raphaël, en termes vagues d’ailleurs et inexacts, d’un séjour qu’elle auraitfait en Suisse. C’est en effet à Genève quelle se rendit d’abord^ M. Charles avait été mis,

* Voir à l’Appendice ce curieux document.

- On lit à la première page du carnet : « Je suis partie de Paris le 27 juin 1816. — J'ai couché à Dijon, le vendredi 28 ; à Saint-Laurent, le samedi 29. — Je suis arrivée à trois heures à Genève, le dimanche 30 juin.— Voyage à Chamouny le vendredi 23. Retour le 27 (août). — Départ pour Aix le mardi 17 septembre. — Partie d’Aix le samedi 26 octobre. — De Lyon le 30. — De Alâcon le 31. — Je suis arrivée à Paris dimanche 3 novembre.

par ses travaux, en relations avec l’un des plus fameux savants de la Suisse : le physicien et naturaliste Marc-Auguste Pictet, disciple et ami de Saussure. Celui-ci habitait Genève avec sa femme et ses trois fillesh C’est à cette famille que M. Charles confia « sa pauvre malade », dont, au reste, la maladie n’avait pas encore le caractère aigu qu’elle devait prendre brusquement un an plus tard. Julie Charles avait surtout besoin d’un changement d’air et de milieu. Elle partit en chaise de poste le 27 juin, emmenant avec elle une femme de chambre, passa par Mâcon, Dijon, Saint-Laurent et arriva à Genève le dimanche 30 à trois heures après midi. 11 lui avait fallu trois jours et demi pour franchir les cent vingt-cinq lieues que représente le trajet par cette route.

Genève était alors réputée comme station d’été. Il y avait grande affluence d’étrangers. « C’est, en quelque manière, dans la belle saison, un congrès général de toutes les nations », dit un « guide » de l’époque^. Un autre recommande fort, parmi les excursions à faire aux environs, celle de Cha-

Les cinq pages qui suivent conüennent des relevés de comptes sur deux colonnes pour les mois de juin, juillet, août et septembre.

* Marc-Auguste Pictet (1752-1825) avait épousé Suzanne-Jeanne- Françoise Turettini, dont il eut trois filles : Marie-Anne, Caroline et Albertine. (Renseignement communiqué par M“« ïli. de Saussure.)

■ Vaysse, Itinéraire, 1813.

ELVIRE A AIX-LES-BAINS

mouny, pour son caractère « romantique » M”’° Charles ne manqua pas de faire l’excursion de Chamouny. C’était une touriste consciencieuse et qui ne se dispensait pas d’un devoir. Ce nouveau genre de vie, le soin que mettaient ses amis à la distraire, pouvaient améliorer son état de santé, non la guérir. Elle était de ces malades que les médecins promènent d’une station à une autre. Ils l’envoyèrent achever sa cure à x\ix-les-Bains.

Les indications du carnet deviennent ici tout particulièrement curieuses ; ce qui en fait l’intérêt, et qui est de grande conséquence, c’est que sur plusieurs points elles concordent avec les assertions de Raphaël.

C’est le 17 septembre — à la date où ses biogi’aphes la croyaient de retour à Paris — que Julie Charles arrivait à Aix. Elle devait y prolonger son séjour au delà du temps normal d’une saison aux eaux, jusqu’à la fin du mois suivant. Elle put voir ces « légères taches blanches » que faisait la neige du matin sur les «roses du Bengale et sur les immortelles du jardin ». Il ne lui était plus possible de retarder le départ tant différé. Si l’auteur de Raphaël empiète dans son récit sur le mois de novembre, peu importe : l’essentiel est que l’idylle d’Aix se soit vraiment encadrée dans un paysage d’automne.

‘ Manuel du voyageur en Suisse^ par J. -B. Ebel, 1816.

On montre à Aix, dans le liant de la ville, derrière l’établissement thermal, la maison — et dans cette maison la chambre — qu’habita Lamartine. Des bâtiments surajoutés en ont gâté l’harmonie première; mais l’ancienne construction subsiste, et une aquarelle de 1823 nous la montre telle qu’elle était alors. C’était une maison d’apparence rustique, à un seul étage. A la façade antérieure courait une galerie circulaire en bois à laquelle on accédait par un escalier en échelle. Par derrière, un jardin qu’une barrière de bois séparait seule de la pleine campagne, et d’où la vue s’étend sur les cimes voisines. Cette maison, bâtie sur des ruines romaines, était une des curiosités d’Aix : on l’appelait du nom du vieux médecin à qui elle appartenait et qui y prenait des pensionnaires, la maison Perrier*. C’est la maison « isolée et tranquille » décrite dans Raphaël. C’est là que Lamartine aurait, pendant plus de cinq « longues et courtes » semaines, vécu sous le même toit que Julie.

Est-il besoin, après cela, de souligner l’importance de cette mention que nous relevons sur le carnet : « Mémoire de M. Perrier ». Elle authentique à la fois le récit de Raphaël et la tradition locale.

* Cette petite ville placée dans une riante vallée offre plusieurs débris d'ancienne architecture... que le médecin Perrier a découverts sous sa maison et sous son jardin (Voyage en Savoie, 1807). C’est aujourd’hui la pension Chabert.

ELVIRE A AIX-LES-BAINS

Le doute n’est donc guère permis. Les deux jeunes gens se sont bien trouvés réunis dans cette même maison où les avait adressés pareillement leur destinée : c’est Torigine de leur amour. A cette entrée de Fautomne^ la maison était presque vide : la jeune femme remplissait de sa présence. Lamartine put Fy voir, dès qu’il arriva, et ne vit plus qu’elle. Les incidents de la vie journalière la mettaient sans cesse sur son passage. Lorsqu’il rentrait de promenade par la petite porte du jardin sous les treilles, il l’apercevait alanguie aux derniers rayons du soleil. Le soir, en se penchant à la fenêtre, il dislinguait, dans Fencadrement d’une autre fenêtre, le profil de la jeune femme accoudée et qui rêvait. Quand il ne l’avait pas rencontrée de la journée, il se sentait triste et désorienté. Parle rapprochement mystérieux de cette autre existence, son existence était changée.

Il n’y fallut pas beaucoup de temps. Ce fut un rapide envahissement. Quand on sait dans quelles dispositions de sensibilité se trouvaient Lamartine et Julie Charles à l’instant où le hasard les rapprocha, on ne doute guère que l’étincelle n’ait aussitôt jailli. C’est le cri du poète antique : Ut vidi, ut periil... Naguère, publiant les Lettres d'Elvire à Lamartine^ je n’avais pas hésité à résumer l’idylle d’Aix en ces termes : « Ils se virent, ils s’aimèrent. » C’étaient les mots qui s’imposaient.

Aussi n’ai-je éprouvé aucune surprise à les lire, à peu près textuellement, sur le carnet d’Elvire.

Un jour, Lamartine avait pris le carnet de la jeune femme; d’un crayon léger, effleurant à peine le papier, il y écrivit ces mots où tenait toute leur histoire :

Ils se rencontrèrent,

Ils s’aimèrent.

Une fleur marqua la page ; elle y est encore. Ils avaient pu la cueillir au cours d’une de ces promenades qu’ils faisaient ensemble chaque jour. Le carnet porte la trace de plusieurs de ces courses. L’une est mentionnée « course », sans indication de but. Une « course à la cascade » désigne la cascade de Grésy. « On y a élevé un petit monument funèbre à une belle jeune femme, de Broc : cette victime y tomba, il y a quelques années, emportée par un tourbillon des eaux... Les amants viennent s’asseoir souvent devant cette tombe humide, » {Raphaël.) Une autre fois, ce fut un « voyage à Chambéry». Chambéry, ce sont les Cbarmettes : Lamartine ayant visité les Charmettes, lors de son premier voyage en Italie, j’avais d’abord supposé que le récit d’une visite aux Cbarmettes en compagnie de Julie, inséré dans Raphaël, pouvait être un épisode imaginaire fabriqué par Lamartine avec ses souvenirs de 1811. La mention du carnet rend très vraisemblable le pèle-

ELVIRE A AIX-LES-BAINS

rinage à deux fait en 1816 aux Charmettes. Les deux jeunes gens avaient pris avec eux les Confessions. Ils en relisaient les pages à mesure et sur place. « Le lieu où cet amour naquit... a pour les amants un attrait caché mais profond. » Ils évoquaient ensemble une image de M*"® de Warens « altérée d’amour et brûlant de confondre les doux noms de mère et d’amante dans son attachement pour cet enfant que lui jetait la Providence et qu’adoptait son besoin d’aimer ». L’impression qu’ils recevaient de ce « sanctuaire d’amour et de génie » ne devait pas s’effacer. La première lettre qu’Elvire adressera, deux mois plus tard, au jeune homme revenu à Paris, se termine par ces mots : « Mon amour, mon enfant, ta mère te bénit et bénit ton retour... » Et le Lac met aux souvenirs personnels de Lamartine un cadre emprunté à Jean-Jacques Rousseau.

Ils parcoururent toute la vallée, leur « chère vallée d’Aix ». La lecture occupait aussi une paidie de leurs loisirs. M”® Charles, femme d’un esprit très cultivé et qui avait pour grand ami M. de Ronald, se faisait envoyer des livres. Elle indique sur son carnet l’achat d’une romance ; était-ce cette ballade écossaise que Lamartine dit lui avoir entendu chanter ?

Nous savions déjà par la Correspondance de Lamartine que Louis de Vignet vint rejoindre son

ami à Aix. Le carnet et deux documents que nous ont communiqués M. Ch. de Montlierot et le marquis de Vignet nous permettent de contrôler et de compléter sur ce point le récit de Raphaël, Louis de VigneL sous les traits de qui la mère de Lamartine aimait à se représenter Werther, était un esprit mélancolique touché par le mal du siècle. La jeune femme fit sur lui une impression très xive. A la fin d'une soirée que les trois amis avaient remplie « de lectures, d’entretiens intimes, de rêveries à haute voix, de tristesses, de sourires », Louis crayonna quelques strophes plaintives dans le genre de celles de Gilbert. « Les A^ers de Louis m'attendrirent, continue Raphaël; je pris le crayon de ses mains et j’écrivis à mon tour ces vers qui mourront avant moi sans avoir été recueillis... En finissant la lecture de ces vers, je vis sur le visage de Julie, éclairé d'un reflet de la lampe, une expression d’étonnement si tendre et de beauté si surhumaine, que je restai aussi incertain que mes vers le disaient entre Fange et la femme, entre l'amour et la prosternation. » Ces lignes font clairement allusion aux vers de la quatorzième Méditatio7i (treizième de l’édition originale :)

O toi qui m’apparus dans ce désert du monde,

Habitante du ciel, passagère en ces lieux...

Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin,

RLVIRR A ATX-LES-RATNS

Ton berceau fiil-il sur la terre,

Ou n’es-tu qu’un souffle divin ?...

Ah î quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie,

Ou fille de la terre, ou du divin séjour,

Ah ! laisse-moi, toute ma vie,

T’oflVir mon culte ou mon amour.

Et ces vers, dans le manuscrit qu’en possède M. Ch. de Montherot, portent non pas le titre vague et impersonnel : Invocation^ mais cette suscription précise : A Madame Ch. Ce sont donc très probablement les vers — des vers faciles et d’un tour conventionnel — que Lamartine improvisa dans cette soirée d’Aix. On peut les considérer comme les premiers qu’il ait écrits pour Elvire.

Lorsque Louis de Vignet repartit, le 20 octobre, il emportait un curieux souvenir de leur intimité. C’est un feuillet sur lequel les trois amis, se repassant la plume, avaient transcrit un passage de Chateaubriand qui leur semblait offrir avec leur situation quelque analogie : un fragment de la lettre d’Augustin à Eudore au cinquième livre des Martyrs. Les premières lignes sont de l’écriture de M"”® Charles : « ...Je ne sais si nous nous reverrons jamais. Hélas ! mon ami, telle est la vie : elle est pleine de courtes joies et de longues douleurs, de liaisons commencées et rompues; par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à l’heure où elles pourraient devenir durables : on rencontre l’ami avec lequel on voudrait passer sa vie lorsque

le sort va le fixer loin de nous. » La suite est de l’écriture de Vignet, puis de celle de Lamartine. En me reportant au texte de Chateaubriand, j’ai pu m’assurer, à plusieurs inexactitudes, que les trois amis l’avaient transcrit de mémoire. Fait digne de remarque et qui prouve à quel point la prose de Chateaubriand était alors familière à toute une catégorie de lecteurs : les jeunes gens et les femmes !

De son côté, Julie gardait, en souvenir de Vignet, ces lignes qu’il avait tracées à la dernière page de son carnet : « Il est des femmes dont un seul regard prouve un Dieu et une vie à venir. Anges exilés sur la terre, on voit qu’elles y sont étrangères : c’est au ciel qu’est la patrie de la vertu... » Je craignais que cette « pensée » ne fût de Chateaubriand. Par bonheur, je l’y ai vainement cherchée.

Lamartine resta jusqu’à la dernière minute auprès de M“' Charles; il l’accompagna pendant une partie du retour. Elle avait renvoyé sa femme de chambre par la diligence. Partie d’Aixle26 octobre, elle ne quitta Lyon quoie 30. C’est donc bien à ce moment qu’a dû se placer le voyage à Chambéry avec le pèlerinage aux Cliarmettes. De Lyon, la voyageuse continua par Mâcon jusqu’à Paris, où elle arriva le 3 novembre. Lamartine, qui, à Mâcon, se trouvait chez lui, l’y avait quittée. Il ne la suivit pas cette fois jusqu’à Paris. La preuve.

ELVIRE A AIX-LES-BAINS

s'il en était besoin, nous en serait fournie par un passage inédit du Manmcrit de ma mère^. M™® de Lamartine écrivait, le 8 janvier 1817 : « Alphonse est parti pour Paris le jour même où sa sœur Eugénie m'est arrivée... Sa santé est meilleure. Les eaux d'Aix lui ont fait grand bien; il n'est pas encore très fort, et ce voyage de Paris me tourmente aussi, mais il le désire si vivement qu’il n'y a pas moyen d'y mettre obstacle. » Le moyen, en effet, de mettre obstacle à ce voyage, qui allait, pour la seconde fois, le rapprocher de Julie! Leur commun séjour à Aix avait duré un temps qui oscille entre les six semaines dont il est parlé dans Raphaël et le chiffre d'un mois que donne la Correspondance . Depuis le 25 décembre commençait pour leur^amour une période nouvelle, enthousiaste, passionnée, troublée, qui s'ouvre par les quatre fameuses lettres d'Elvire à Lamartine.

Le premier résultat qu'apporte la découverte du carnet d’Elvire, c’est qu'il est désormais possible de répondre à la question : « Comment il faut lire Raphaël. » Nous avons vu que sur plusieurs points le récit de Lamartine se trouve vérifié dans ses plus minces détails. D'un autre côté, tout jugement

* de Parseval a bien voulu copier pour nous ce passage sur les cahiers originaux du Manuscrit de ma mère qui sont en sa possession. Des recherches qu’elle a pris la peine de faire pour nous, il résulte que la mère de Lamartine ignora longtemps l’idylle d’Aix.

sur Raphaël doit prendre comme point de départ celui qu"en portait Lamartine lui-même. Dans le Cours familier de littérature (Entretien 108®) , venant à parler du Lys dans la vallée^ et par un de ces retours personnels dont il avait Thabitude, il ajoute : c( Cela me ressemble, quand, voulant associer l’hypocrisie du monde au délire de la passion, j’écrivis ce livre, à moitié vrai, à moitié faux, intitulé Raphaël. Le public se sentit trompé et m’abandonna. Je l’avais mérité : la passion est belle, mais c’est à condition d’être sincère. lien est ainsi du Lys dans la vallée. Ou renoncez à peindre l’amour, ou sacrifiez-le à la vertu. » Dans la conversation, Lamartine était plus catégorique encore. Je tiens de M. Émile Ollivier qu’il lui entendit souvent répéter : « Raphaël est le plus mauvais de mes romans, parce que ce n’est pas vrai. » Qu’y a-t-il donc ici qui n’est pas vrai? Quelques épisodes romanesques ajoutés pour corser l’intrigue : la tempête sur le lac, l’évanouissement de Julie, la tentative de suicide, l’équipée du jeune homme suivant incognito la chaise de poste qui emmène loin de lui celle qu’il aime. Sans doute, mais ce n’est pas à cela que Lamartine fait allusion, quand il s’accuse d’avoir associé « l’hypocrisie du monde au délire de la passion ». De toute évidence, il songe à cette insistance et à cette gaucherie avec laquelle, ayant entrepris de peindre la passion, il

ELVIRE A AIX-LES-BAINS

insère à tout propos, et de la façon souvent la plus inopinée, des protestations de vertu. Raphaël est un roman vrai dans la plupart de ses détails et faux dans sa tonalité générale.

Un autre résultat, beaucoup plus important, est de nous renseigner sur la façon même dont procède le génie de Lamartine. Nous ne devons en effet jamais l’oublier ; ces minutieuses enquêtes biographiques ont pour unique raison d’être — ou pour seule excuse — de nous aider à mieux analyser l’art de l’écrivain. Or le génie idéaliste de Lamartine doit beaucoup plus qu’on ne le dit souvent à la réalité. Cette réalité le frappe par ses traits caractéristiques, qui désormais s’imposent à lui. Il ne saurait les rejeter. Ce grand amour de sa vie, il ne peut le peindre sans évoquer autour de lui la saison, le paysage, la maison même qui en furent le cadre réel. Et quand il trace le portrait de l’amante, il faut qu’il note ces « lignes imperceptibles de souffrance au coin de ses lèvres un peu pâlies et autour de ses beaux yeux bleus souvent battus par les insomnies ». Lamartine n’invente pas. Je me hâte d’ajouter que, s’il est incapable de se passer de la réalité, il ne peut davantage s’y tenir. Il corrige, il arrange, il agrandit, il embellit.

Raphaël est le reflet lointain et trouble, le Lac est l’image prochaine et splendide d’une réalité

sur laquelle le carnet d’Elvire vient de nous fournir l’unique témoignage contemporain. L’automne commençait. La jeune femme était arrivée « à cette maturité touchant presque au déclin de la jeunesse ». Le poète était ardent, passionné de rêverie mélancolique, avide d’émotions. Ils se rencontrèrent, ils s’aimèrent...

6 avril 1907.

Page 1