II
ENQUÊTE AGRICOLE DE i 867.
RAPPORTEUR : M. LE DCC DE PADOCE, SÉ!«ATEl'K
Parmi les maladies qui ont menacé le plus sérieusement la production française, celle du ver à soie a dû appeler toute la sollicitude du Gouvernement. La diminution considérable de la production des cocons, en menaçant d'une ruine complète Tune de nos industries autrefois les plus prospères, a nécessité l'intervention du Gouvernement, qui a fait rechercher quelles pouvaient être les causes de la maladie. A cet effet, il a confié des missions à des hommes compétents, savants ou praticiens. L'Empereur a nommé auprès du Ministre de l'Agriculture une Commission centrale, composée des savants les plus éminents , comme des négociants et des producteurs les plus expérimentés. Sur la proposition de cett« Commission, le Gouvernement a institué, dans les départements intéressés, des primes à l'effet d'y multiplier les petites éducations pour graines, reconnues plus avantageuses, et à les introduire dans les départements dont la conûguration géographique, la nature du sol ou le climat paraissaient devoir être favorables à la régénération ou à la conservation des bons types.
26000 francs, en 1867, ont été affectés à cette destination, et des primes, de 200 francs chacune, ont été instituées dans quarante-deux départements. Tous les concours, pour ces primes, n'ont pu avoir lieu cette première année. Us ont été renouvelés, en 1868, dans quarante-trois départements, et le total des primes allouées s'est élevé à 28 600 francs. Aux termes des instructions ministérielles, ces primes doivent être décernées à l'éducation, de 5 grammes au moins et de 10 grammes au plus, qui aura donné, à la fois, le rendement le plus élevé et la meilleure qualité de graine. La première moitié seulement est délivrée la première année à l'éducateur. Ce n'est qu'après l'expérimentation de la graine et la constatation de résultats satisfaisants qu'il touche le reste de la prime. Le préfet fait suivre ces éducations par une Commission locale, prise le plus généralement dans le sein de l'Association agricole qui étend son action sur le canton de l'éducateur. Notons qu'il y a lieu d'accorder la seconde moitié des primes dans la plupart des départements où on avait déjà décerné la première.
Ces essais sont commencés depuis trop peu de temps pour qu'il soit possible d'en connaître encore toute l'efficacité. Cependant, dans le Gard, elle paraît déjà se manifester d'une manière très-sensible.
En i865, l'Empereur, ayant reçu du taïcoun du Japon quinze mille cartons de graines de vers à soie de choix , a bien voulu abandonner ce don aux sériciculteurs français, dans le désir de porter par là remède à la situation actuelle. Une enquête a fait connaître les résultats, assez satisfaisants sous
certains rapports, des éducations entreprises avec ces graines. Malheureusement, la maladie paraît sévir également sur les graines étrangères acclimatées, et les éducateurs semblent porter de nouveau leurs efforts sur les graines indigènes régénérées au moyen des petites éducations.
Le Gouvernement avait chargé M. de Quatrefages, M. Decaisne et M. Peligot , membres de TAcadémie des Sciences, de lui donner leur avis sur les conditions physiologiques, agricoles ou chimiques auxquelles la maladie actuelle pouvait être attribuée.
M. Peligot a reconnu qu'elle ne s'expliquait par aucun fait chimique appréciable, malgré l'opinion contraire de M. Liebig.
M. Decaisne a démontré que le mûrier n'en pouvait pas être la cause première, les conditions de végétation et de vitalité, Tétat satisfaisant de la feuille étant toujours les mêmes, quoi qu'on en ait pu dire.
M. de Quatrefages a publié un Ouvrage spécial complet sur la maladie des vers à soi?, et il en a retracé l'histoire dans tous ses détails. Il l'a considérée comme héréditaire, épidémique et contagieuse.
Enfin, le Gouvernement a envoyé un de nos savants les plus éminents, M. Pasteur, dans le Midi , où , dans quatre missions successives, laborieuses et fructueuses, il s'est livré aux études les plus approfondies sur cette maladie. Il s'est déjà installé pour la cinquième, et il étudie les éducations précoces.
Cette mission, commencée en i865, renouvelée en 1866, 1867, 1868, 1869, a donné d'importants résultats scientifiques et pratiques. Durant toute la campagne séricicole, M. Pasteur établit le siège de ses travaux à Alais, et adresse au Ministre, à la fin de cette campagne, sur le résultat de ses recherches, un Rapport qui est publié.
Les études spéciales entreprises par ce savant promettent une heureuse issue. Dans le Rapport de 1866, M. Pasteur déclarait qu'il était très-porté à croire qu'il n'existe point de maladie actuelle particulière des vers à soie, et que le mal dont on se plaint a toujours existé , mais à un degré moindre. Comment reconnaître l'existence de cette maladie dans les vers? Aux corpuscules , dont la nature est encore indéterminée, La présence de ces corpuscules lui paraît une preuve certaine de maladie. L'illustre savant ne croit pas, cependant , que ce soit la seule ; mais la graine provenant de papillons non corpusculeux semble offrir des conditions, en général, suffisantes pour assurer une bonne éducation.
Le Rapport de 1867 confirme le précédent, établissant, en outre, par des expériences directes et précises, que l'épidémie est transmissible par hérédité, par les aliments et par l'inoculation.
M. Pasteur fait voir, en outre, que, par un procédé de sélection heureusement conçu, constituant une méthode de grainage parfaitement pratique, on pourra prévenir d'une manière à peu près certaine l'apparition de la maladie des corpuscules avant la montée.
La mission de 1868 n'a fait qu'ajouter aux espérances déjà conçues antérieurement. Les travaux accomplis cette année sont venus con6rmer et compléter les conclusions du Rapport de 1867. Les souffrances de l'industrie séricicole proviennent de deux maladies : Tune , la plus générale et la plus dangereuse, est la maladie des corpuscules, dont il a déjà été question ; l'autre, moins fréquente , est la maladie des morts-flats , héréditaire ou accidentelle, sévissant même sur les graines les plus pures de corpuscules, et due au dévelop[Xîment « d'un petit ferment, en chapelet de grains, » dans le canal intestinal du ver.
On ne connaît pas le moyen de guérir la maladie des corpuscules. « Heureusement, dit M. Pasteur, dans son Rapport du 5 août 18G8, la connaissance d'un remède n'a rien de nécessaire. On peut prévenir cette maladie d'une manière absolue, au moment de la confection des graines, en écartant des éducations toute graine fournie par des papillons corpusculeux. » Et M. Pasteur arrive à poser ces conclusions remarquables :
a Jamais un œuf quelconque ne contient de ces corpuscules quttnd il a été
produit par des papillons qui n^en contenaient pas eux-mêmes // faut
donc élever exclusivement des graines exemptes de cette maladie corpusculaire, condition que l'on réalise sûrement par Pexame(i microscopique préalable des cocons destinés au grainage. »
La maladie des corpuscules prend une intensité extraordinaire par la concentration des éducations trop nombreuses dans un rayon restreint ; la quantité des sujets corpusculeux est plus forte dans les éducations des localités à grande culture, et, dans ces dernières, il est inutile d'essayer des éducations pour graine. •
Les faits sont venus justifier les prévisions établies dans le Rapport de l'année dernière ; les graines non corpusculeuses ont eu un rendement qui peut aller au double de celui des anciennes époques de prospérité. Par exemple, la ferme-école de Paillerols a pu livrer au commerce', en 1867, 2600 onces de graines saines, et 5 000 en 1868. Des graines provenant de deux chambrées de cette ferme-école ont été distribuées gratuitement à cent douze éducateurs des Hautes et Basses-Alpes, par lots de demi-once, de i once et de a onces, à condition que ces éducateurs élèveraient exclusivement cette sorte de graines. Le rendement moyen a été de ^5 kilogrammes de cocons par chaque once (de 25 grammes) de graines. Avant l'apparition du fléau actuel, un éducateur était satisfait quand il obtenait 25 kilogrammes de cocons par once de graines. De môme, dans les Pyrénées-Orientales, par les soins d'une Commission locale, il a été constaté que toutes les chambrées corpusculeuses ont échoué et que la plupart des autres ont réussi. Il faut citer encore les déparlements des Hautes et Basses Alpes, du Var, des Alpes-Maritimes, de Vaucluse, de l'Hérault et dé la Corse (i).
(1) Dans ce dernier département, Tenquête a démontré que les plantations de
Quand ces premiers résultats auront été confirmés par de nouvelles expériences, entreprises d'une manière plus générale, les sériciculteurs, au lieu d'aller porter au Japon l'argent de la France pour la munir de graines de races très-inférieures aux nôtres, auront intérêt à se transporter dans nos départements de petite production, à y faire élever de la graine pure, à en surveiller les éducations et à choisir au microscope les meilleures chambrées pour les livrer au grainage.
L'autre maladie, celle des morts-Jlats, pourra, sinon être écartée d'une manière absolue, du moins être notablement atténuée par l'élimination des graines prédisposées héréditairement à ce mal, grôce à une observation microscopique facile du contenu de la poche stomacale et corrélative de celle tendant à la recherche des corpuscules. Jusqu'ici, cette maladie, compromettant l'efficacité du procédé de M. Pasteur, qui ne s'attaquait encore qu'à la maladie des corpuscules, était la principale objection de certains séricicultelirs contre l'emploi de cette méthode. Les recherches de 1868 laissent cçtte objection sans fondement, et permettent d'espérer qu'on arrivera prochainement à une solution définitive.
Tels ont été les résultats des missions confiées à M. Pasteur. Ils ont répondu à l'attente des personnes qui l'avaient désigné comme préparé par ses études sur les organismes inférieurs à l'accomplissement de ces difficiles recherches. Ceux qui savent ce que la science pouvait espérer des travaux de son laboratoire et des efforts de sa pensée sont seuls en état d'apprécier ce que lui doit la sériciculture et quels sacrifices il lui a faits.
Sur la proposition de la Commission centrale de sériciculture, le Ministre de l'Agriculture, désireux de donner toute l'efficacité nécessaire aux enseignements et aux découvertes de l'illustre académicien, a fait répandre dans les départements séricicoles un grand nombre de microscopes: Dans ceux du Gard et de Vaucluse, le Conseil général s'est associé à cette mesure en décidant, de son côté, qu'un certain nombre de microscopes seraient achetés par le département pour être placés dans les mains des éducateurs ou des instituteurs. Plusieurs sériciculteurs ont profité de la présence de M. Pasteur à Alais pour lui demander des conseils sur la manière de se guider dans leurs observations. C'est ici le cas de dire que M. Pasteur s'est mis, avec une patience
marier, abandonnées pendant un temps, se multipliaient activement, et que l'éducation des vers à soie promettait de devenir une source de prospérité pour certaines parties de l'ile.
A Porto- Vecchio, notamment, la graine est en grande réputation ; elle est achetée à des prix inconnus précédemment, et surtout par des commerçants italiens. Le prix moyen en 'est de 3.1 francs l'once, et se serait élevé jusqu'à 5o francs. Il parait constant que la miladie n'atteint pas les vers qui y sont élevés. Les éducations se font sur une petite échelle, dans les maisons particulières et dans les fermes.
égale à son ardeur, au service de tous les éducateurs, et à toute heure du jour et de la nuit. Pas une chambrée offrant des symptômes inquiétants qu'il n'ait visitée aux environs d'Alais, prodiguant ses forces, ses soins et ses conseils jusqu'à compromettre pour toujours sa santé.
En outre, des hommes de bonne volonté se sont chargés, dans le Gard, de faire, sous sa direction, des conférences aux instituteurs, pour leur apprendre le maniement du microscope, et pour donner à leurs observations un caractère scientifique et les rendre ainsi véritablement fructueuses.
Avec l'aide des précieux renseignements de M. Pasteur, ceux-ci se livrent à des observations sérieuses et efQcaces, qui, ne donnant peut-être pas toujours des résultats immédiatement pratiques, permettront, cependant, de réunir un ensemble de faits sufBsant pour dégager la vérité scientifique et pour en déduire les règles pratiques à suivre, soit pour l'éducation des vers, soit pour la distinction des bonnes graines et des mauvaises.
Jusqu'ici, M. Pasteur ne donne pas, en effet, de moyen propre à faire connaître si une graine est bonne, son origine étant inconnue. Il donne le moyen de reconnaître si la graine sera bonne, non en l'examinant elle-même, mais en examinant les deux papillons qui l'ont produite.
Les sériciculteurs, qui sont peut-être trop exigeants, demanderaient davantage : ils voudraient qu'on leur apprît à distinguer la bonne graine de la graine malade; ils voudraient qu'on leur fournît le remède propre à guérir les vers atteints par la maladie.
M. Pasteur leur répond, avec une grande sagesse, que de telles solutions ne se découvrent pas ordinairement par les seuls efforts des méthodes scientifiques, et qu'elles naissent d'un hasard heureux sur lequel on ne doit pas compter. Au contraire, les procédés préventifs, et c'est vers ceux-là que tous ses efforts sont dirigés, sont de nature à être combinés par le raisonnement, et leur recherche n'a rien qui soit au-dessus des forces de la science.
Heureusement, pour le présent, les facilités données au commerce pour amener des graines du Japon bien choisies, et, pour l'avenir, le résultat consolant des recherches persévérantes et fructueuses de M. Pasteur, les efforts de beaucoup de sériciculteurs distingués, sont venus rendre des espérances aux éducateurs , et l'enquête séricicole de 1 868 , dont les résultats ne sont point encore entièrement connus, permet de constater, par avance, au moins le statu qux)y peut-être même une légère amélioration dans les conditions de la production séricicole, prise dans son ensemble. Mais ce n'est pas là ce qui caractérise la campagne de 1868. Les leçons qu'elle a données, et c'est par elles qu'on en tirera bon parti, résultent de ce fait, qu'à côté des pires insuccès on a obtenu des récoltes d'une abondance inconnue, et cela par la seule différence des graines employées. Ainsi, la feuille, le climat, le mode d'éducation ne peuvent rendre bonne une graine viciée, ni rendre improductive une bonne graine.
NOTES ET DOCUMENTS. îi»
G>s r&ultats extrêmes, constatés dans la même commune et parfois chez le même éleveur, justifient les efforts dirigés vers la production de la graine saine par le choix judicieux des parents, base de la régénération de l'industrie séricicole.
Il y a donc lieu de croire que Tindustrie à laquelle Sully et Colbert avaient donné une si énergique impulsion , se relèvera par cette voie , et qu'elle reconquerra, qu'elle accroîtra même sa prospérité des temps passés.