‹ Études sur la maladie des vers à soie 1870 v. 2Chapitre 22 sur 79 · LETTRE DE M. LE MARÉCHAL VAILLANT A M. PASTEUR · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. LE MARÉCHAL VAILLANT A M. PASTEUR

Vous m'avez témoigné le désir de connaître le résultat Gnal des deux petites éducations de vers à soie faites par moi avec la graine que vous m'avez envoyée d*Alais au commencement de Thiver dernier. Voici les renseignements que je puis vous communiquer.

Je commence par rappeler que les graines que j'ai reçues de vous provenaient d'éducations des vers Transylvaniens faites par moi en 1868, savoir: 1*^ à Paris, avec les œufs que vous aviez reconnus provenir de papillons exempts de corpuscules; a*' à Vincennes, avec des œufs de papillons offrant tous des corpuscules, mais qui à l'état d'œufs ne présentaient, d'après votre examen, qu'une proportion de 3 pour 100 d'œufs corpusculeux.

Vous m'aviez prévenu Les choses se sont passées, en 1868, absolument

comme vous les aviez annoncées. L'éducation faite à Paris a bien marché du commencement à la fin, les pertes ont été nulles. L'éducation de Vinconnes a eu 25 pour 100 de vers morts; la plupart avaient succombé à la dernière mue ou au moment de la montée, et cependant une perte de 25 pour 100 n'empêche pas qu'une éducation soit belle au point de vue industriel, et qu'elle ne procure des bénéfices suffisamment rémunérateurs des pertes et des dépenses des éleveurs. Il en était ainsi avant que le terrible fléau qui désole nos ma-

(1) Extrait des Comptes rendus de VJctidémie des Sciences, séance du 19 juillet

gnaneries se fût abattu sur l'Europe; on supportait sans se plaindre des déchets de îS à 3o pour loo; on élevait l'année suivante des œufs provenant de ces éducations que l'on considérait comme moyennes quant à la réussite ; tantôt le mal augmentait, tantôt il diminuait; on ne s'inquiétait guère des causes de ces alternatives en mieux ou en pis; l'industrie de la soie marchait, on était content. Aujourd'hui les conditions sont bien changées! nous l'avons dit déjà dans plusieurs Notes, et nous reviendrons encore sur ce point capital de votre théorie et de vos grandes découvertes ; mais parlons d'abord de mes éducations de 1869.

Je vous avais envoyé, à la fin de 1868, tous les couples de papillons obtenus soit à Paris, soit à Vincennes, avec les œufs pondus par chaque couple, tout cela bien séparé, bien distinct, de manière à rendre toute méprise, toute erreur impossible; ces détails étaient utiles à rappeler.

Vous m'avez adressé deux petites boîtes que vous trouverez ci-jointes, et qui portent sur leur couvercle, l'une, la lettre A avec cette indication : Transylvaniens. Graine des papillons dont les ascendants étaient purs [mâle et femelle); l'autre, la lettre B, et ces mots: Transylvaniens. Graine des papillons de F éducation de Vincennes (25 pour 100 de perte).

En m'adressant les boîtes, vous m'écriviez : « Les œufs A doivent vous donner des résultats excellents, mais les œufs B ne produiront pas ou peu de cocons. »

Vous avez vu mes éducations chez moi, au moment où elles finissaient : elles ont eu lieu dans la même chambre, afin que les conditions dans lesquelles elles se trouvaient fussent aussi égales que possible ; mais je reconnais, cependant, qu'il n'est pas sans danger de tenir si rapprochés les uns des autres des vers sains et des vers corpusculeux : l'infection des premiers par les seconds peut se produire tout d'un coup, auquel cas les conclusions que l'on veut tirer des résultats finalement obtenus peuvent être tout à fait inexactes.

La chambre où mes vers ont été élevés n'a jamais eu de feu. La fenêtre qui l'éclairé regarde le sud-ouest.

L'éducation A vous a paru magnifique , elle m'a donné quatre cents beaux cocons que je vous envoie ; il me semble difficile de rien voir de plus complètement satisfaisant. Pendant toute la durée de l'éducation, j'ai eu deux jeunes vers tués; ils ont été (je crois en être sûr) atteints par un morceau de bois qu'on a laissé tomber. Un ver a été trouvé mort dans la bruyère; il avait toute sa grandeur et était monté fort haut, 6 ou 7 décimètres au moins au-dessus des feuilles du mûrier. Il avait la tête entièrement noire comme de l'encre. Un quatrième ver est devenu dur, farineux, ayant assez l'apparence d'une dragée; c'est, je crois, ce qu'on appelle un muscardin. Il n'avait pas monté, n'avait pas filé, mais était parvenu à toute sa grandeur. Enfin, si nous ajoutons à ces pertes un ver qui a filé assez haut dans la bruyère, non pas un cocon fermé, mais une espèce de tapis de soie d'où est tombée une chrysalide nue, bien Tivante,.... ce sera, en tout, une perte de cinq vers pour quatre cent cinq

NOTES ET DOCUMENTS. iOI

œufs éclos, cestrà-dire i pour loo seulement! c'est là, convenez-en, un beau résultat. Voyons maintenant l'éducation B.

D paraissait y avoir la même quantité d'œufs dans les deux boites, eh bien ! tandis que A me donnait quatre cents et quelques petits vers bien vifs, bien mangeants, B ne produisait, après une éclosion lente et |)énible, (jue quatrevingt-dix-huit vers (moins d'un quart) n ayant pas, à beaucoup près, autant de vivacité, autant d'appétit que les vers de A.

Vous m*avez déjà dit que ce fait ne vous surprenait pas ; il indique que dans la graine même, et avant Téclosion, il s'opère déjà une sélection, ou, ce qui revient au même, que quand une graine ne provient pas à' ascendants pursj un nombre d'œufs plus ou moins grand déjà atteints par la maladie des corpuscules, ne peuvent briser leurs coques et meurent avant d'éclore. C'est du moins ainsi, m'avez- vous dit, que les choses se passent dans certains cas.

Je dois vous dire que Téclosion avait commencé le i5 mai dans la boite A, et le i6 mai dans la boite B. Le 20 juin, un ver de A était en train de filer; ce n'est que le 28 juin qu'on a vu un ver de B émettre do la soie et commencer un cocon au raz du sol où reposaient les feuilles. Le 7 juillet les derniers cocons de A étaient terminés ; pour B, à partir du 3 juillet, il n'y a plus eu de cocons en voie de formation; les vers qui vivaient encore étaient /;r///j, d'un as|)ect désagréable. Le dernier a succombé tout à fait le 12 juillet. Le nombre total des morts pour l'éducation B a été de quarante et un vers.

Le résumé de ce qui précède est ceci :

Boite A. Graine provenant d*ascendants purs,

OEufs mis à éclorc /|0J

CNEufs éclos ^oj

Cocons obtenus ( très-beaux ) .'|00

Vers morts pendant l'éducation 5

Perte de 1 pour 100 soit sur le nombre des œufs

mis à éclore, soit sur le nombre des vers

nourris.

Boite B. Graine prwenant d'une éducation de 1868, iat/uelie aveùt donné jj pour 100 de perte. (Les œufs de l:i boite B étaient cousins {germains des œufs tîe la boite A).

OEufs mis à éclore de /|00 à ^\o

OEufs éclos 93

Cocons obtenus (assez misérables pour la plupart). 5j

Vers morts pendant l'éducation /| 1

Perte de 44 pour 100 sur le nombre des vers nourris.

Perte de 87 à 88 pour 100 sur le nombre des œufs soumis à Téclosion.

Vous tirerez les conclusions ; moi, je me borne à dire :

1® Que si Tannée prochaine, on essayait de faire une éducation avec les œufs qui seront pondus, dans quelques jours, par les papillons à provenir des cocons de votre boîte B, on s'exposerait à coup sûr à un désastre complet;

2° Qu'il ressort, une fois de plus, des expériences comparatives que vous m'avez engagé à faire, que les éleveurs qui prennent de la graine dans des éducations assez bien réussies pour n'avoir eu que a 5 pour loo de perte, ne sont sûrs de rien, et peuvent, comme cela vient de m'arriver av^c le contenu de votre boîte B, avoir 8o pour loo et plus de graine qui n'éclora pas, et n'obtenir, en résultat final, que de rares cocons, assez médiocres d'ailleurs. Là est, comme vous l'avez dit, le secret de tant de mécomptes journellement éprouvés et l'explication de tout ce qu'il y a de contradictoire dans les nombreux Rapports adressés sur l'état actuel de la sériciculture en France et en Europe.

Provisoirement, et jusqu'à ce que viennent de meilleurs jours pour l'industrie des soies, il faut n'élever que de la graine provenant d'ascendants purs, pureté dont l'emploi du microscope peut seul donner la certitude.

RAPPORT FAIT AU NOM DE LA SECTION DES CULTURES SPÉCULES, PAR M. ROBINET, SUR LES RECHERCHES RELATIVES AUX MALADIES DES VERS A SOIE DE M. PASTEUR (i).

Messieurs,

L'article 14 de votre programme des prix est ainsi conçu :

Travaux sur les maladies des Vers à soie.

« Les résultats de ces travaux devront résoudre quelqu'une des questions scientifiques que soulèvent les maladies des vers à soie, et donner les moyens de préserver ceux-ci des ravages causés par les maladies dont ils sont le plus souvent atteints.

(*) Extrait du Bulletin des séances de la Société impériale et centrale d'u^gricul' ttire de France, séance du \[\ février 1869.

NOTES ET DOCUMENTS. i03

» Les Mémoires sur cet important sujet devront rapporter des recherches expérimentales, décrites de manière que les résultats annoncés puissent être vérifiés par les Commissaires. »

Les travaux de l'honorable M. Pasteur, sur le sujet proposé, sont si connus, ils ont eu un si grand retentissement, qu'il a paru inutile à votre Section des cultures spéciales de les décrire ou de les analyser, pour appuyer la proposition qu'elle a Thonneur de vous faire.

Elle se bornera à examiner si ces travaux rô{)ondcnt bien aux vues de la Société.

Or, Messieurs, soit par la confirmation expérimentale de faits déjà connus, mais plus ou moins contestés, soit par la découverte de faits ou de phénomènes qu'on n'avait pas signalés avant lui, M. Pasteur nous parait avoir pleinement répondu à la première partie du programme : il a résolu ou éclairé d'une vive lumière plusieurs des questions scientifiques que soulèvent les maladies des vers à soie :

L'existence des corpuscules dans le Bombyx moriy à ses différents états : œuf, larve, chrysalide, papillon ;

La faculté qu'a la maladie de se transmettre par hérédité ;

Sa nature contagieuse et la possibilité de Tinoculer ;

Enfin, différentes propriétés ou caractères des corpuscules qui avaient échappé à la sagacité de plusieurs expérimentateurs des plus habiles.

A ce premier point de vue, les travaux de M. Pasteur ont dignement répondu aux conditions du programme.

En ce qui concerne les moyens de préserver les vers des ravages causés par les maladies dont ils sont le plus souvent atteints, M. Pasteur nous parait n'avoir pas été moins heureux ; surtout en tenant compte de l'extrême difficulté du problème, et en nous rappelant les nombreuses tentatives faites par les hommes les plus compétents, tentatives qui n'avaient abouti qu'à des procédés insuffisants, ou absolument sans valeur.

Deux systèmes de méthodes prophylactiques avaient été proposés et exécutés avant M. Pasteur.

Le premier consiste en petites éducations précoces, exécutées avec des échantillons pris sur des parties d'oeufs mises dans le commerce. Des résultats plus ou moins favorables de ces éducations d'essai, on tire des conséquences sur la qualité des œufs et les probabilités de succès do l'éducation industrielle.

L'expérience a démontré que ce système a des avantages réels, mais qu'il ne donne, en définitive, que des probabilités. Bien souvent les éducations industrielles ont été loin de répondre aux promesses des éducations précoces.

Le second système préventif a été la conséquence de la découverte, au moyen du microscope, des corpuscules des œufs de vers à soie. Plusieurs observateurs italiens et français en ont fait une large appUcation, et l'on a cru

un moment qu'on avait enOn mis la main sur un moyen infaillible de distinguer les œufs qui devaient donner des vers sains de ceux dont on ne devait rien attendre.

Cette illusion n*a pas duré longtemps, et M. Pasteur a contribué à la détruire, n a démontré, d'une part, que l'existence des corpuscules ne devait pas nécessairement entraîner la perte entière des éducations, et, d'une autre part, que des œufs dans lesquels le microscope ne faisait découvrir aucun corpuscule ne pouvaient pas être considérés comme absolument bons.

C'est en présence de ces incertitudes que M. Pasteur s'est mis à l'œuvre, Nous ne rappellerons pas ici les différentes phases des immenses travaux répartis sur les trois années qu'il y a presque entièrement consacrées, interrompant, dans l'intérêt de la précieuse industrie des soies, d'autres recherches dans lesquelles il obtenait des résultats aussi nombreux qu'importants, et non moins utiles à l'industrie qu'à la science pure.

Négligeant l'œuf, qui ne peut donner que des renseignements incertains, et la chrysalide, dont l'évolution est incomplète, M. Pasteur s'adresse directement aux reproducteurs, aux papillons, et, après avoir écarté ceux qui présentent, à l'œil exercé de l'éducateur, des signes de faiblesse ou de maladie, il recueille les papillons choisis, il les isole par couples, et, lorsqu'ils ont accompli la tâche que la nature leur a imposée pour la conservation de l'espèce, M. Pasteur les soumet, à l'aide du microscope, à un examen minutieux. Si ces reproducteurs ne présentent aucune trace de ces terribles corpuscules, M. Pasteur en conclut que les œufs qui ont été fécondés et pondus par ce couple exempt de maladie donneront, à la saison prochaine, des vers sains et dont l'élevage récompensera de ses peines l'éducateur intelligent.

Des faits nombreux ont démontré que le savant expérimentateur avait bien auguré de ces observations.

Il restait à votre Section, Messieurs, à vous dire si, conformément au programme, nous avons pu vériGer les résultats annoncés par M. Pasteur.

L'un de nous, dont le talent d'observation ne saurait être l'objet d'aucun doute, a suivi avec soin, depuis trois ans, les expériences de M. Pasteur, et constate la valeur des résultats obtenus (i); mais nous pouvons, en outre, Messieurs, nous appuyer sur des preuves tirées des contrées elles-mêmes les plus intéressées aux succès de ces tentatives.

Dans plusieurs départements séricicoles où l'on a été témoin des faits décrits par l'honorable M. Pasteur, on n'a pas hésité à le suivre dans la voie qu'il a tracée. On a voté l'achat d'un grand nombre de microscopes; on a in-

(i) Le membre de la Société centrale d'Agriculture, au jugement duquel se réfère ici le Rapport de la Commission, est le Maréchal Vaillant, Ministre de la Maison de l'Empereur. ( Note de M, Pasteur, )

stitué les enseignements nécessaires ; on a distribué les instruments dans les chefs-lieux les plus propices, et Ton fonde de grandes espérances sur le procédé de sélection propc^ par le savant observateur.

Prenant en considération les faits connus et vérifiés, et ses propres observations, votre Section des cultures spéciales vous a proposé de décerner à M. Pasteur la grande médaille d'or de la Société impériale et centrale d'Agriculture de France, et vous avez. Messieurs, à l'unanimité, ratifié cette projK)sition.

LETTRE ADRESSÉE A M. DUMAS PAR M. L. PASTEUR (i).

Je viens de recevoir une lettre fort intéressante de M. Cornalia sur la maladie des vers à soie. Sa lecture m'a causé la vive satisfaction qu'éprouve un expérimentateur en recevant d'une parole autorisée la confirmation de ses travaux.

L'éminent directeur du Muséum d'histoire naturelle de Milan affirme à diverses reprises que ma méthode est seule capable de régénérer les belles races de vers à soie de France et d'Italie, et il en donne une nouvelle et remarquable démonstration.

Dans un seul passage de sa lettre, il met en doute un des résultats que j ai donnés comme certains dès le commencement de Tannée dernière. C'est au sujet de l'hérédité de la maladie des morts-fiats. Je vous enverrai prochainement de nouvelles preuves péremptoires de la parfaite exactitude de mon assertion.

M. Cornalia n'a pas assez remarqué la distinction que j'ai établie entre les circonstances où cette maladie est accidentelle et celles où elle est héréditaire. Il est très-exact que le petit ferment en chapelets de grains que j'ai découvert dans la chrysalide, et que je considère comme le témoin de la prédisposition héréditaire de la maladie des morts-fiats, n'existe jamais, ni dans les œufs, ni dans les tissus de l'insecte ; mais il n'y a pas lieu d'inférer le moins du monde que ce soit là une preuve de la non-hérédité de la maladie dont il s'agit. Pour démontrer à mon savant confrère de l'Institut lombard que la maladie des morts-flats peut être héréditaire, il me suffira, je pense, de lui adresser plusieurs lots de graines, et de lui annoncer d'avance que les vers qui naîtront périront tous entre ses mains de cette maladie.

(i) Extrait des Comptes rendus de V^ctidémie des Sciences, séance du i5 ma: s

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