‹ Études sur la maladie des vers à soie 1870 v. 2Chapitre 23 sur 79 · LETTRE DE M. CORNAUA A M. PASTEUR · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. CORNAUA A M. PASTEUR

Le Rapport que vous avez publié récemment sur la maladie des vers à soie, et que vous avez eu la bonté de m'envoyer, a vraiment marqué un grand progrès dans la question. Appuyé sur un grand nombre de faits, exposés avec l'ordre et la netteté qu'un observateur exercé peut seul obtenir, vous avez établi comme un axiome que la graine saine provenant de papillons sains et cultivée avec des soins particuliers doit fournir non-seulement un bon produit, mais encore des papillons sains, qui, à leur tour, donneront de la graine saine. C'est ainsi qu'est proclamée, avec l'autorité de votre parole, l'utilité du microscope, que moi-môme et plusieurs de mes compatriotes nous avons soutenue dans toutes les occasions où de nouvelles expériences et de nouvelles observations le permettaient.

Quelques-uns de mes amis, en effet, depuis plusieurs années, font des récoltes merveilleuses de cocons en choisissant les graines exemptes de corpuscules, graines que je leur indiquais d'après des examens très- consciencieux. Pour opérer en grand et obtenir de bonnes récoltes, c'était encore le meilleur moyen, et on doit l'employer jusqu'à cequel'examen des papillons et leur choix puissent être appliqués par le commun des cultivateurs.

Avec l'examen au microscope, limité aux œufs, on ne fait certainement qu'une demi-expérience. Quoique plus pratique, la méthode était imparfaite, et les insuccès qu'on observait pouvaient être attribués, sans parler de certains mauvais procédés d'éducation, à la recherche des corpuscules dans la graine seulement, car toute graine saine ne donne pas nécessairement des papillons sains.

Ces faits, on pouvait déjà les prévoir, en observant qu'une graine atteinte dans la proportion de 4 pour loo, par exemple, si elle provenait de nos races, ou de 8 ou 9 pour loo, si elle était de race japonaise, donnait déjà des ];i&sultats médiocres. En effet, les corpuscules, sur lesquels j'ai insisté tant de fois, sont les caractères sensibles de la maladie; mais des graines pouvaient déjà être atteintes du mal originel sans en avoir les indices microscopiques. En examinant les œufs d'une femelle corpusculeuse, tels qu'ils se trouvent disposés en chapelets dans les ovaires , on ne les trouve pas tous pourvus de corpuscules.

Afin donc de faire une expérience définitive, et pour avoir la certitude de l'état parfait de la santé de la graine, sans qu'on la puisse soupçonner d'infection primitive latente, rien de mieux que d'examiner les papillons avant ou après la ponte, afin de refuser tout ce qui proviendra d'un couple infecté. Cette méthode plus rationnelle, quoique plus difiBcile à suivre, que vous avez proclamée, et que je crois la seule capable de regénérer nos races, si on la

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combine avec les soins d'éducation, a été expérimentée à Milan l'année dernière aVec un succès complet. Ce sont ces résultats que j'ai publiés en peu de mots dans ma lettre adressée au directeur de la Pcrseveranzn^ et que vous avez eu la bonté de citer en note dans votre Rapport (p. 40), que je vous demande la permission de décrire avec quelques détails, en ajoutant les corollaires que l'éducation de 1868 en Lombardie nous permet de formuler.

Dans le mois de juin de l'année 1867, je recevais de Zara une chambrée de cocons, de la plus belle race qu'on puisse voir, l'ancienne race d'Italie cultivée sur la côte de Dalmatie, non loin des rivages de l'Adriatique. Ces cocons, 4 kilogramme environ, contenaient leurs chrysalides vivantes. Quelques-unes cle ces chrysalides, qui n'étaient pas encore parfaites et que j'observai tout de suite dans mon laboratoire, ne me donnèrent aucune trace de corpuscules. C'est alors que me vint l'idée d'appliquer votre méthode à un grainage obtenu de papillons sains et élevés avec tous les soins que la science nous indique lYiaintenant, et en tenant pour certain que la maladie des corpuscules est à la fois héréditaire et contagieuse.

Ce furent mes amis M. le marquis Crivelli et M. Bellotti qui se prêtèrent à oette expérience. Les papillons éclos avaient un aspect des plus séduisants, ^t, examinés par ces messieurs, ils se montrèrent tout à fait exempts de corpiuscules. Voilà donc une graine parfaitement saine, produite par des généi*ateurs sains, qui donnait les plus belles espérances non-seulement d'un ^rand produit en cocons, mais encore d'une production ultérieure de papillons sains et de graine saine pour l'éducation de 1869.

M. Crivelli choisit, dans ses propriétés, celle d'Inverigo, au milieu de la firianza, pour élever cette graine dans le but d'y mettre en pratique tous les i^oins nécessaires. Il partagea cette graine en trois portions, dont l'une fut donnée à un paysan qui habite au milieu même du village; une deuxième fut élevée par lui-môme, dans une serre tout ouverte de son jardin et presque dans le voisinage de locaux où l'on élevait d'autres graines; et enfin, la troisième fut confiée à un paysan habitant une maison tout à fait isolée.

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que la méthode d'éducation suivie par m. le marquis Crivelli est la plus logique, et celle qu'une longue observation donne pour la seule bonne, c'est-à-dire une propreté extrême, un aérage abondant, une chaleur assez soutenue, une certaine précocité dans toute l'éducation, etc., etc. Mais soupçonnant, lui aussi, le caractère contagieux de la maladie, il avait choisi, pour y élever la troisième portion de sa graine, la localité isolée que je viens d'indiquer. Dans ce local, on avait de plus pratiqué d'abondantes fumigations au chlorure de chaux, parce que cette même maison avait servi d'hôpital pour quelques cholériques à Inverigo, en 1867. Dans un rayon d'à peu près 5oo mètres tout autour de la maison, il n'y avait aucune éducation de vers à soie, et, comme cette maison se trouve entourée de nombreuses haies de mûriers, on pouvait ordonner au colon d'employer leurs feuilles seulement pour nourrir les vers en expérience. Cette dernière

précaution était inspirée par la crainte que des mûriers croissant tout près d'autres chambrées ne pussent avoir leurs feuilles souillées par des corpuscules transportés par les courants d'air qui circulent près des magnaneries infectées.

Les éducations ont marché toutes trois merveilleusement, comme toutes les chambrées de la propriété d'Inverigo, où M. le marquis Crivelli éleva 2IO onces de graine qui n'avait pas plus de 2 pour 100 de maladie. De ces 210 onces il a obtenu 10 1 76 kilogrammes d& cocons : en moyenne, 48 kilogrammes par once. Les trois portions de graines de Zara produites par des papillons sains ont réussi mieux encore, car elles ont donné un maximum de produit s' élevant jusqu'à 62 kilogrammes par once. Et je me permets de me faire garant de ces résultats.

Comme vous pouvez bien vous l'imaginer, M. le marquis Crivelli destina au grainage, pour l'année prochaine, les cocons produits par cette dernière qualité de graine, et il se mit à l'œuvre avec ardeur et avec la plus grande espérance d'une excellente réussite. Mais toutes ses peines ne furent pas couronnées d'un égal succès.

L'examen des chrysalides répondit parfaitement aux prévisions, c'est-à-dire qu'elles se montrèrent également saines dans les trois éducations de la graine de Zara, tant dans celle qui avait été faite en serre dans son jardin que dans celles qui avaient été effectuées au milieu du village d'Inverigo et dans la maison isolée dont je vous ai parlé plus haut.

L'examen microscopique des papillons donna un résultat tout différent. Ceux qui provenaient des cocons des deux premières éducations nous offrirent une large proportion de papillons corpusculeux. Au contraire, ceux qui étaient sortis de la maison isolée se montrèrent d'une parfaite santé ; pas un ne nous présenta de corpuscules, soit en sortant du cocon, soit pendant le grainage, soit enfin dans la décrépitude ou après la mort. Et pourtant on avait dans l'éducation conçu pour ceux de la serre une grande espérance, car les années précédentes on y avait fait de très-bons grainages.

Voilà un résultat bien décisif; car la graine était la môme et les soins également les mômes pour les trois éducations, sauf certaines circonstances sur lesquelles il est très-important d'insister.

Partout la même abondance d'air, partout les chambrées également espacées, partout une nourriture excellente. Les circonstances différentes se rapportaient uniquement aux effets de la contagion, au transport des corpuscules. En effet, les papillons ne se sont montrés sains que dans l'éducation isolée, opérée dans les chambres qu'on avait primitivement désinfectées et dont les vers avaient été nourris avec une feuille également isolée.

Voilà une donnée positive, voilà ce qu'il faut ajouter pour avoir des résultats sûrs. Aux soins ordinaires d'une éducation conduite avec toute l'attention possible, relativement à la température, à l'aérage, à l'abondance de nourriture, etc., il faut joindre un isolement des chambres et des mûriers

d'au moins 5oo mètres et une graine saine (lê/wsrr par des jxipillons .sains, cultivée avec des soins particuliers dans des locaux isolés désinfectés a\tH» le chlore, et avec une certaine précocité (i), afin d'obtenir l'isolement.

L'expérience n'a pas été faite sur une échelle trop petite, car M. Crivelli a pu obtenir 480 onces de cette graine parfaite, et c'est dans cette éducation qu'on a pu recueillir un maximum de 62 kilogrammes par once.

M. Bellotti, à qui j'avais donné également l'autre lot de graine saine, et qui l'a cultivée à Varèse avec tous les soins qu'il a l'habitude d'emi)loyer, a obtenu un grand produit en cocons; mais les papillons sortis présentèrent des corpuscules : #7 n^ avait pas isolé sa chambrée.

Voilà pourquoi dans quelques localités des Apennins, de la Dalmatie ou do ristrie, on fait encore de bonnes récoltes et une bonne graine. Les habitations y sont bien plus isolées que chez nous; elles sont situées au-dessus des collines, et dans des conditions très- favorables |>our éviter la contagion. Pourtant, dans ces localités qui peuvent encore donner des graines absolument privées de corpuscules, les parties formées de papillons sains sont très-rares, et l'on ne peut les retrouver que dans des chambrées faites exclusivement pour avoir de la graine saine ; de même, chez nous, il est difficile de pouvoir réunir les conditions nécessaires \to\xv arriver à ce but.

Voici, pour cette année, comment la chose s'est passée en Islrie. FK^puis plusieurs années j'observais moi-môme les graines que MM. Villanova de Farra, non loin de Trieste, voulaient élever dans leur vaste propriété (ils élèvent quelques milliers d'onces). Ils se trouvaient toujours bien de mes pronostics, et ils ont voulu cette année ex|KVimenter l'examen des |>apillons des chambrées à acheter pour obtenir leur graine. Je leur ai, en conséquence, envoyé M. Gaddi, qui pendant plusieurs années de suite s'est exercé dans mon laboratoire à remploi du microscope. 11 est parti avec son instrument i)Our l'Istrie, et a parcouru plusieurs localités au moment de la récolte dos cocons. Ainsi il a fait ses observations à Villanova, à Mentone, à Pisino, à Pinguento, etc.

Dans cette périgrination, il a examiné cinquante- quatre différents lots de cocons, en commençant par l'examen des chrysalides, dans le but de rejeter ceux qui les montraient déjà malades. Je pourrais publier le compte rendu très-détaillé qu'il a eu la bonté de me remettre, et dans lequel on peut trouver des données bien précieuses.

Sur cinquante-quatre lots différents, 5 seulement, les n**'8, 11, 17, 3S, 49, n'ont montré que 10 pour 100 de corpuscules, et présentaient donc des

(1) Le but de la précocité est d'éviter la contemporaiiéité des éducations exceptionnelles avec toutes les autres éducations, d'éviter que les vers des éducations pour graines soient encore à la bruyère au moment même où les .éducations ordinaires sont à la dernière mue, époque de la plus grande production des corpuscules.

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chances favorables pour obtenir des papillons assez sains; quelques-uns ont montré une santé parfaite.

Avant d'aller plus loin, il faut observer que d'un môme lot de chrysalides on peut avoir des proportions différentes d'individus sains et d'individus malades, selon leur maturité. Les chrysalides qui viennent de se métamorphoser participent de l'état du ver ; celles qui sont âgées de plusieurs jours, au contraire, participent de l'état du papillon.

Je pourrais vous citer une observation (n** 36) dans laquelle les chrysalides à peine formées présentaient seulement 4 pour loo de sujets infectés, et après quelques jours le môme lot donnait 70 pour 100 de chrysalides corpusculeuses.

Ainsi on pourrait établir la proposition, que les chrysalides qui viennent de se former présentent le môme degré de maladie que la graine correspondante. Celles, au contraire, qui sont près de se transformer en papillons présentent une infection trois fois plus forte (1).

Des lots dont on pouvait espérer une production de bons papillons, d'après Texamen des chrysalides, trois seulement se sont montrés encore sains dans les papillons, et d'une santé qu'on pourrait dire florissante.

Voici le résultat des observations faites sur ces trois lots :

CHRYSALIDES

PAPILLONS

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