‹ Études sur la maladie des vers à soie 1870 v. 2Chapitre 32 sur 79 · PAR M. JEANJEAN · texte numérisé non relu

PAR M. JEANJEAN

SECRÉTAIRE Dl' COMICE DU VIGAN.

Celui qui, ayant parcouru, il y a une vingtaine d'anniVs, les basses Cévennes, les traverserait rapidement aujourd'hui, pourrait supposer, en voyant les mûriers dépouillés de leurs feuilles comme en 1848, que la prospérité est revenue dans cette contrée dont la principale ressource est la production de la soie. Mais si, quittant le rôle de simple touriste, le voyageur voulait bien interroger les gens du pays, il apprendrait bientôt, hélas! que cette prospérité n'est qu'à la surface, que la récolte de 18C9, quoique assez abondante, est loin d'atteindre la production des années antérieures à l'épidémie et qu'en définitive le revenu des terres à mûriers diminue chaque jour.

Qu'on essaye, en effet, de calculer le nombre des cartons du Japon ajouté à celui des onces de graines indigènes ou de reproduction, élevés dans une certaine étendue de pays, un canton, par exemple; qu'on établisse ensuite une comparaison entre ce nombre et le chiffre du produit en cocons, de ce même canton, et l'on arrivera à un rendement moyen de 10 à 12 kilogrammes par 25 grammes de graine. Or, à cause du prix extraordinaire de la main-d'œuvre pendant les éducations qui viennent de finir, un rendement de 10 à 12 kilogrammes> au prix moyen de 6'5o*, suffit à peine pour payer tous les frais qui se rattachent à l'éducation des vers à soie. Ainsi, malgré l'abondance relative de la récolte, l'éducateur n'aura cette année aucun bénéfice et n'en devra pas moins payer l'impôt établi sur les terres à mûriers.

Comme beaucoup d'arbres n'avaient pas été élagués depuis quelque temps, qu'en certains lieux les bourgeons principaux avaient été brûlés par la gelée (circonstances qui rendent la cueillette de la feuille plus difficile), et que, d'un autre côté, les ouvriers étaient assez rares, le prix de la cueillette a été fort élevé. Il en a été de même du prix de la feuille, qui de 8 francs les 100 kilogrammes s'est élevé jusqu'à 24 francs à Saint-Hippolyte et 3o francs au Vigan.

Voici les prix des cocons sur les divers marchés de Saint-Hippolyte.

Ces prix, un peu supérieurs à ceux d'Anduze et d'Alais, mais inférieurs aux

(1) Extrait du Messager agricole; août 1869.

Japonais blTol.

Races indig.

fr

fr

prix du Vigan et de Valleraugue, peuvent être considérés comme les prix moyens des Cévennes.

Marchés. Japonais ann.

fr 4 juin 1869.. 7,35

8 juin 6,75 à 7, »

1 1 juin 6, Ȉ6 ,5o

1 5 juin 6)35 à 6,60

18 juin 6, » à 6ya5

On accordait sur les prix une tolérance de 6 pour 100 de doubles.

La majeure partie des cartons élevés dans les Cévennes appartenaient aux races annuelles du Japon; ils ont produit moins de doubles qu*en 1868, et une assez belle quantité de cocons, puisque i4 à i5 kilogrammes de cocons j^nnuels, verts ou blancs, donnent i kilogramme de soie.

Les éducations faites avec des graines de reproduction japonaise ou avec des graines de races indigènes ont généralement échoué. On a obtenu cependant quelques réussites par l'élevage de graines originaires des Basses-Alpes, des Pyrénées-Orientales, de la Haute-Marne et de l'Aveyron. La flacherie a été la cause de l'insuccès du plus grand nombre des graines indigènes , les dangers provenant de la maladie corpusculeuse ayant pour la plupart été écartés par l'observation microscopique des papillons.

Les graines japonaises n'ont pas également réussi; à côté de très-beaux succès, on a constaté plus d'un échec partiel. J'ai trouvé sur plusieurs cartons des graines corpusculeuses ; dans certaines éducations il y a eu beaucoup de petits vers pendant les deux premiers âges, et au cinquième âge la flacherie s'est montrée dans quelques chambrées. Il est évident que, cette année, les vers provenant des graines du Japon ont présenté plus de symptômes de maladie qu'en 1868. La maladie envahirait-elle le Japon? Voici ce qu'on lit dans l'Ouvrage de Séra-Karva (p. ^i et 44) : « Les meilleures localités du Japon d'où l'on tire la graine de vers à soie sont, avant tout, celles de la province d'O-Syou. Pour obtenir un bénéfice assuré en élevant des vers à soie, il est nécessaire chaque année d'acheter de nouveau de la graine d'O- Syou. » Les cartons de cette province montagneuse arrivant plus tardivement à Yocohama que ceux de la plaine, il paraît qu'en 1868 les Japonais, pour faire timbrer autant que possible leurs cartons dans le mois de juillet, ce qui en rehaussait le prix, avaient fait grainer sur une vaste échelle les cocons provenant des éducations faites dans les plaines qui avoisinent Yokohama.

Telle est peut-être la cause de la faiblesse relative de certains cartons japonais. Ne nous effrayons donc pas outre mesure et espérons que le royaume du Japon, qui a une étendue considérable, pourra nous fournir encore pendant quelques années des graines suflBsanunent saines pour être élevées en France avec un léger profit.

Mais comme en défînitive l'avenir est incertain et que d'ailleurs les cocons japonais sont bien inférieurs à ceux des races françaises et italiennes, il faut penser à la conservation de nos belles races , et faire des éducations pour graines dans les pays de petite production. J'estime qu'il y a encore, en France, des départements où Ton peut, à l'aide d'un microscope, choisir des chambrées capables de donner de la graine assez saine pour réussir, non pas toujours, mais le plug souvent, dans les contrées même les plus infectées.

Deux maladies principales ravagent actuellement nos magnaneries : la pre» mière, la plus ancienne, la plus répandue et celle qui, au fond, empêche toute reproduction dans les Cévennes, c'est la pébrine ou la maladie des corpuscules. Eh bien! cette maladie est très-reconnaissable, très-facile à saisir, et, par suite, à écarter par le procédé de M. Pasteur : l'examen microscopique des papillons.

Je pourrais indiquer une foule d'expériences personnelles qui viennent à l'appui de cette assertion : j'en citerai seulement quelques-unes.

En 1867, le Comice agricole de l'arrondissement du Vigan, sur ma proposition et d'après l'avis de M. Pasteur, Gt élever à Sauve une once de graine originaire de l'Aude, qui produisit 46^')5oo de cocons. Ayant examiné 5o papillons de ce grainage et n'en ayant trouvé qu'un seul corpusculeux, j'engageai notre Comice à faire à Sauve, en 1868, une nouvelle éducation de I once de graine ainsi reproduite. Cette once de aS grammes donna un rendement en cocons de 5i^',5oo. Mais, d'après Fexamen microscopique de 3o papillons provenant de ces cocons, je pus annoncer à mes collègues, dans la séance du 20 juillet 1868, l'échec certain de la graine de Sauve aux éducations de 1869, et l'événement vient de confirmer entièrement cette prévision. L'année dernière notre Comice Qt aussi, sous la direction de M. Treilles, propriétaire au Mas-Voyer, près Saint- André-de-Valborgne , une autre éducation expérimentale de i once de graine, originaire des Basses- Alpes. La réussite de cette éducation fut très-satisfaisante, puisque les nS grammes donnèrent 48 kilogrammes de cocons.

Mais, à la môme séance du 20 juillet 1868, je fis connaître à mes collègues le résultat de l'examen microscopique de 3o papillons, et, comme sur ce nombre 16 étaient corpusculeux, il me fut facile d'en conclure que notre graine de Saint-André-de-Valborgnc échouerait en 1869, comme celle de Sauve. Ces craintes se sont réalisées : l'insuccès a été général.

M. Carrière, propriétaire sériciculteur à Millau (Aveyron), m'envoya, à la fin de 1867, plusieurs lots de papillons représentant les grainages faits aux environs de cette ville ; je fis le classement de la valeur de ces grainages, selon les données de mes observations microscopiques, et, d'après ce que m'a affirmé M. Carrière, les résultats des éducations furent conformes aux diagnostics. Un éducateur de Saint -Hippoly te obtint. Tan passé, une réussite parfaite avec de la graine de Corse ; sa petite chambrée fut convertie en graine et les papillons du grainage furent soumis à mon examen ; mais comme j'en trouvai

un tiers rempli de corpuscules, j'annonçai l'échec de cette graine : ce qui, en effet, a eu lieu. En 1868, M. Barrai de Montaud, propriétaire à Saint- Félix- de- Pallières, me pria d'examiner les papillons de son grainage. Ces papillons, d'origine japonaise, étant sans corpuscules, je l'engageai à faire l'éducation de cette graine. Il suivit mon conseil et sa chambrée a bien réussi.

Mais je veux citer encore un fait qui démontre clairement que les caractères de la maladie corpusculeuse sont aujourd'hui bien connus. M. Pasteur a remis à M. le D"" Dellètre, qui a bien voulu diriger encore cette année, pour notre Comice, l'éducation expérimentale de Sauve : 1° 2 grammes de graine de M. Raybaud- Lange, n" 8, destinés à être élevés, quoique sur des tables distinctes, dans la magnanerie où se faisait l'éducation de la graine de Sauve, que nous savions être très-corpusculeuse ; a° une demi-once de la même graine n° 8, dont l'éducation devait avoir lieu dans un local tout à fait distinct du premier. M. Pasteur avait annoncé que les deux éducations réussiraient, mais que les chrysalides et les papillons provenant des 2 grammes de graine de la première seraient tous corpusculeux, parce qu'ils prendraient la maladie par contagion, au moyen des poussières fraîches de la magnanerie.

Les éducations ayant prospéré, et un certain nombre de cocons ayant été envoyés à M. Pasteur, l'examen microscopique des chrysalides, déjà fort âgées, a eu lieu le 19 courant, et M. Pasteur m'écrit que, sur 20 chrysalides des cocons de la demi-once, une seule était corpusculeuse, tandis que les 20 chrysalides du lot de 2 grammes étaient toutes corpusculeuses. La graine des Basses-Alpes avait été, en effet, infectée par celle de Sauve, ainsi que l'avait prédit M. Pasteur.

La seconde maladie des vers à soie, celle qui fait périr le plus souvent les vers à la 6n de leur éducation, c'est la flacherie.

Dans son dernier Rapport au Ministre de l'Agriculture et dans une lettre adressée le 22 mai 1869 à M. Dumas, et qui a été reproduite dans le dernier numéro du Messager agricole^ M. Pasteur a démontré que cette maladie était héréditaire et que, pour la prévenir, il fallait rejeter tout grainage dont les chrysalides présentaient, dans leurs canaux intestinaux, des petits ferments en chapelets de grains.

Je laisse au savant académicien le soin de faire connaître lui-même les expériences qu'il a faites cette année et qui viennent corroborer son opinion. Mais je dois faire remarquer qu'il y a une différence notable, quant aux résultats, entre la maladie des corpuscules et celle des morts-Qats. La maladie corpusculeuse, qui se transmet si facilement dans les magnaneries, n'empêche

pas les vers à soie, primitivement sains, de faire leurs cocons, tandis que la flacherie est très-souvent accidentelle, et, lorsqu'elle se déclare dans un atelier, elle fait périr quelquefois, en très-peu de temps, un grand nombre de vers.

Les causes de la maladie des morts-flats sont fort nombreuses et probablement encore peu connues. M. Pasteur indique : « une grande accumulation

de vers aux divers âges de l'insecle, une trop grande éliHation de lempt^rature au moment des mues, la suppression de la transpiration [>ar les effets du vent que dans le Midi on appelle marin^ un temps orageux qui prédisj)ose les matières organiques à la fermentation, l'emploi d'une feuille échauffée et mal aérée, et souvent même un simple changement subit dans la nature de la feuille qui sert de nourriture aux vers. »

M. Raybaùd-Lange attribue la flacherie aux gaz ammoniacaux qui se dégagent des litières en fermentation, et il conseille, pour l'éviter, de faire des délitements fréquemment.

Je crois bien que par une bonne hygiène on |)eut échapj)er souvent à la maladie des morts-flats. J'ai vu ce|>endant de i>etites chambrées, bien conduites, atteintes inopinément de cette maladie, tandis que d'autres éducations peu soignées étaient préservées. Voici, à ce sujet, un fait qui me paraît trèsintéressant :

En 1867, je fus appelé à examiner des jwpillons envoyés par M"* Mér}- Boyé, demeurant au Soulier, près Caussade (Tarn-et-Garonne). Ces i)apillons étant sans corpuscules, leur graine, élevée à Saint -Hippoly te en 1868, réussit généralement. J'examinai de nouveau, l'année dernière, les papillons du grainage de M'*' Méry-Boyé et je les trouvai encore non copusculeux. La graine a été élevée, quoique à nos essais précoces les vers eussent échoué par la flacherie. Or qu'est-il arrivé cette année? L'insuccès par les morts-flats a été complet, à l'exception d'une éducation de 5 onces de graine, pendant laquelle les vers n'ont été délités qu'une fois après chaque mue, et qui a donné cependant 35 kilogrammes par once. Ici le succès a été en raison in verso des soins hygiéniques, mais je dois considérer le fait comme une exception.

En résumé, malgré les risques que la flacherie fait courir aux éducations de vers à soie, je suis autorisé, d'après mes expériences de plusieurs années, à penser et à dire qu'on peut élever dans les Cévennes, avec des chances réelles de réussite, des graines confectionnées dans les déparlements de petite production et pondues par des papillons exempts de corpuscules et de ferments en chapelets.

Qu'on essaye, au contraire, d'élever des graines provenant môme des chambrées les mieux réussies, sans faire l'examen microscopique des papillons, et l'on peut être à peu près certain de n'éprouver que des mécomptes. Le procédé de M. Pasteur a donc une valeur sérieuse, incontestable, et j'engage les sériciculteurs qui veulent produire de la graine à en faire l'application.

CONSEIL GÉNÉRAL DU GARD (i).

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