‹ Études sur la maladie des vers à soie 1870 v. 2Chapitre 7 sur 79 · II · texte numérisé non relu

II

Le mode de propagation de la pébrine, la bizarrerie de sa marche, son invasion soudaine, ses préférences comme ses répulsions inexplicables, étaient de nature à dérouter l'expérience des praticiens comme la science des théoriciens.

Des efforts énergiques furent néanmoins tentés pour conjurer le mal. Dès son apparition, le Gouvernement prêta son concours empressé à toutes les expériences et prit l'initiative de toutes les mesures propres à diminuer les ravages du fléau. Des Commissions de sériciculteurs éminents furent constituées dans le département de l'Ardèche, du Rhône, des Basses-Alpes, des Bouches- du -Rhône, pour y faire fabriquer, avec l'aide des subventions de l'État, d'après les meilleures méthodes, des graines de vers à soie, avec lesquelles on espérait arrêter la maladie. Les graines ainsi obtenues étaient vendues à prix réduit, par quantités de 25 grammes au plus. Des essais d'éducations précoces furent encouragés par l'Administration, afin de constater à l'avance la valeur des graines de différentes provenances et de déterminer celles dont l'éclosion régulière présentait des chances sérieuses de réussite.

Parmi les pays producteurs de la soie, nos voisins les plus immédiats se trouvant, eux aussi, atteints par la gatine, une enquête eut lieu par les soins du Ministre des Affaires étrangères, afin de connaître les contrées où nos éducateurs pourraient trouver des graines de bonne qualité et exemptes du mal qui ruinait nos magnaneries. Grâce à ces recherches, plusieurs pays offrirent, pendant deux ou trois années, des ressources précieuses, qui devaient être de courte durée.

L'Académie des Sciences s'émut aussi de la situation désastreuse contre laquelle luttaient en vain nos éducateurs. L'examen des questions relatives à l'étisie fut confié à une Commission spéciale nommée par elle. En i858, une Sous-Commission fut désignée pour étudier sur place les symptômes du mal. Mon honorable prédécesseur mit à sa disposition tous les documents que l'Administration possédait, et invita les préfets des départements intéressés à lui faciliter l'accomplissement de sa mission par tous les moyens en leur pouvoir.

A la suite de deux voyages entrepris dans le Midi, en i858 et 1869, M. de Quatrefages, rapporteur, publia des travaux importants sur la nature de la maladie, sur les causes qui en accroissent la gravité et sur les moyens de la combattre.

Pendant que ces recherches se poursuivaient en France, qu'une enquête avait lieu à l'étranger par les soins de nos agents diplomatiques et consulaires, profitant de l'occasion favorable offerte par notre expédition de Chine, l'Administration, en 1860, envoya dans ce pays M. Eugène Simon, qui devait surtout étudier les questions relatives à l'éducation des vers à soie en Chine et au Japon.

Dans le courant de l'année i863, M. Onesti, de Vicence, fit proposer au Gouvernement français l'achat d'un procédé destiné, selon lui, à combattre avec certitude la pébrine.

Malgré des doutes, qui ne se sont que trop justifiés, et pour ne négliger aucune occasion possible d'atténuer en quelque sorte les désastres dont souffraient nos populations méridionales, le Ministre de TAgriculture, du Commerce et des Travaux publics, stipulant au nom de l'État, signa avec M. Onesti un traité par lequel il s'engageait, dans le cas seulement où l'efficacité du procédé serait reconnue, à solliciter une indemnité de 5ooooo francs en faveur du .sériciculteur italien. Des expériences eurent lieu dans douze départements. A l'unanimité, une Commission centrale constituée près du Ministère de l'Agriculture pour recueillir! et juger les résultats obtenus déclara le procédé absolument inefficace.

Cette année, par suite do l'heureuse issue des démarches faites par le Ministre de Votre Majesté au Japon, dix mille cartons de graines de vers à soie de la meilleure qualité et d'une origine sûre furent expédiés en France et vendus aux enchères dans les principaux départements séricicoles, par les soins et l'entremise de la Société impériale zoologique d'Acclimatation qui prit l'opération pour son compte. Le Gouvernement ne devait pas intervenir directement, et la Société fournit ainsi à nos sériciculteurs les seules graines qui aient réussi en i865.

En dehors de ce succès, il faut le reconnaître, Sire, tous les efforts tentés soit par l'Administration de l'agriculture, pour secourir l'industrie séricicole en détresse, soit par les savants ou les praticiens, sont restés jusqu'ici impuissants.

En i863 et 1864, la pébrine parut subir une sorte de transformation et entrer dans une période de décroissance. On constata une diminution sensible dans les pertes et le retour des anciennes maladies qui, depuis l'invasion, avaient presque complètement disparu. Mais la récolte de i865 a fait évanouir les espérances que celle de 1864, notamment, a fait naître, et nos éducateurs découragés ont adressé au Sénat une pétition signée de trois mille cinq cent soixante-quatorze maires, conseillers municipaux et propriétaires fonciers des départements de l'Ardèche, du Gard, de l'Hérault et de la Lozère, où ils exposent la situation pénible dans laquelle se trouvent les sériciculteurs.

Le Sénat, sur le Rapport présenté par l'honorable M. Dumas, a accueilli cette pétition et l'a renvoyée à mon examen et à celui de mes collègues des Finances, des Affaires étrangères, et de la Marine et des Colonies.

Toutes les recherches faites jusqu'ici ont, il est vrai, échoué; mais il serait possible que la réunion des hommes les plus versés dans les hautes études de la science, en coordonnant toutes les observations déjà faites, fit découvrir de nouvelles données, à l'aide desquelles on pût vaincre ce mal, comme on a déjà triomphé de l'oïdium, de la pyrale et d'autres fléaux dont gémissait notre agriculture.

Une question, notamment, pourrait être élucidée avec succès, celle du grainage industriel, qui, dans l'opinion d'hommes très-compétents, serait Tune des causes les plus sérieuses de la persistance et de la propagation du mal.

Pour ceux qui considèrent le grainage industriel, le grainage en grand, comme la plaie la plus profonde de la sériciculture, ils ne voient de salut que dans le grainage domestique. A leur avis, tout ce que l'on tentera en dehors de cette dernière voie ne pourra procurer qu'une amélioration passagère. Le grainage industriel, disent-ils, détermine la maladie et en favorise le développement dans tous les pays, môme les plus éloignés, où il va opérer; et au moment où le Japon vient d'être ouvert à nos éducateurs, ils craignent qu'au, lieu de se borner, comme cela a eu lieu en 1864, à acheter aux indigènes les graines qui ont fait, seules, le salut des éducations de i865, les personnes qui exercent en grand l'industrie du grainage ne continuent dans ce pays des pratiques qui détruiront cette dernière et précieuse ressource.

Les procédés d'éducation eux-mêmes sont l'objet de critiques sérieuses ; les méthodes présentées comme les meilleures ont offert souvent de graves mécomptes : on demande dès lors que la science vienne éclairer des questions qui touchent à des intérêts, aussi considérables.

Aussi, d'après toutes ces considérations. Sire, et en m'appuyant sur l'avis du Sénat, j'ai l'honneur de prier Votre Majesté de vouloir bien autoriser la nomination d'une Commission dont les travaux auraient pour objet de rechercher les causes qui ont amené et prolongé la situation actuelle de l'industrie séricicole ; d'apprécier la valeur des systèmes d'éducation des vers à soie pratiqués en France et à l'étranger ; de donner son avis sur les effets du grainage industriel et sur ceux du grainage domestique ; enfin d'indiquer les moyens pratiques de secourir l'industrie séricicole et de lui rendre son ancienne prospérité.

J'espère que les études de la Commission pourront déterminer une amélioration sérieuse qui relèverait de sa détresse l'une des branches les plus précieuses de notre agriculture, et au sort de laquelle se trouvent liés de si graves intérêts industriels et commerciaux.

Si Votre Majesté daigne approuver les conclusions de ce Rapport, je la prierai de vouloir bien, en m'en réservant la présidence, composer cette Commission ainsi qu'il suit :

MM. Dumas, sénateur, membre de l'Institut: vice-président; De Quatrefages, membre de l'Institut; Peligot, membre de l'Institut; Pastecr, membre de l'Institut; Claude Bernard, membre de l'Institut; Tulasne, membre de l'Institut; De Monnt de Mormat, directeur de l'Agriculture;

Six sériciculteurs, nommés par moi, sur la présentation qui en sera faite par les préfets des départements dans lesquels l'industrie de la soie est le plus considérable ;

Deux membres appartenant à l'industrie et au commerce de la soie, à Paris et à Lyon, nommés par les Chambres de commerce de ces deux villes;

MM. PoRLiER, chef du bureau des encouragement» à l'agriculture ot des secours: secrétaire ;

Mox.xiER, auditeur au Conseil d*État, attaché à la Direction de rA{;riculture : secrétaire.

Je suis, Sire, etc.

Le Ministre fie T agriculture, du Commcn-e et des Travaux publics^

Armand Béiiic.

Approuvé :

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