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CARACTÈRES PHYSIQUES DE LA MALADIE

$ I. — DES TACHES A LA SURFACE DE LA PEAU DES VERS MALADES. — HISTORIQUE.

J'ai voulu dépeindre, dans les pages qui précèdent, les aspects multiples sous lesquels se présentent les éducations lorsqu'on vient à jeter un coup d’œil d'ensemble sur les chambrées où le mal régnant exerce ses ravages.

Une observation plus attentive fait bientôt apercevoir, à la surface de la peau de linsecte malade, des taches noires, plus ou moins nombreuses, plus ou moins accusées. Les races venues de la Lombardie, de 1850 à 1855, offraient souvent ce caractère à un haut degré. Aussi, beaucoup de personnes en Italie désignaientelles la maladie sous le nom de pétéchie [petechia] (1). Les figures ci-jointes représentent, au grossissement de +, la partie antérieure

du corps de vers malades couverts des taches dont il s’agit. Dans l’un des vers, les taches commencçaient seulement à paraître et l’œil

(1) On trouvera plus loin cette expression dans le programme d’un prix proposé en 1857 par l’Institut Lombard pour la découverte d’un remède préservatif ou curatif de la maladie. Ce programme a été adressé en 1857 aux Comices de nos départements séricicoles par l'intermédiaire des préfets.

devait s’aider de la loupe pour les bien voir; l’autre les montrait plus anciennes et plus développées, reconnaissables à l’œil nu, si peu qu’on examinät le ver avec quelque attention. Enfin, la figure ci-dessous représente un anneau taché, au grossissement de six

fois en diamètre. Pour ce dessin on a choisi un ver offrant deux sortes de taches, les unes à bords tranchés et nets, les autres ayant une auréole. Les premières sont des taches de blessures, — j'en parlerai ailleurs, — les autres sont les vraies taches, ceiles qui sont propres à la maladie et qui peuvent servir à en constater l’existence, sinon toujours, du moins dans beaucoup de circonstances. Les auréoles dont il s’agit sont, en général, de teinte jaunâtre; il faut recourir à la loupe pour les bien voir.

Ce caractère des taches, que les praticiens avaient observé presque dès le début de la maladie, fut élevé par M. de Quatrefages à la hauteur d’une étude scientifique et d’une théorie. Les recherches de cet éminent naturaliste font partie des Mémoires de l’Académie des Sciences pour 1858 et 1839. Elles ont été résumées par leur auteur dans une brochure intitulée : Essai sur l’histoire de la sériciculture et sur la maladie actuelle des vers à soie, travail qui a paru, pour la première fois, dans la Revue des Deux Mondes, le 1% mars 1860. Voici comment s'exprime M. de Quatrefages dans ce dernier écrit, au sujet des symptômes de la maladie et du caractère des taches :

« Jai reproduit tout à lheure le fond du tableau tracé par la plupart des auteurs, qui, dès le principe, avaient essayé de faire

INTRODUCTION. 17 connaitre la maladie; mais à cela près, ils ne s’accordaient guère. Les descriptions tracées dans les lieux les plus voisins ne concordaient souvent pas entre elles, et variaient d’une année à Pautre. Chaque jour amenait quelque détail, où complétement nouveau, ou en opposition formelle avec les faits regardés comme les plus certains. En même temps se produisaient les doctrines les plus diverses sur la nature du mal, sur les causes qui lui avaient donné naissance, sur les moyens de le combattre. L'Académie des Sciences, interpellée de toutes parts, répondit d’abord par deux Rapports, par un Questionnaire, émanés de la Commission des vers à soie; puis elle se décida à envoyer sur les lieux trois de ses membres, un botaniste, un chimiste, un naturaliste jadis médecin. Voilà comment MM. Decaisne, Peligot et moi-même reçümes la difficile mission d'étudier le fléau qui menace séricusement une de nos plus belles industries agricoles, et compromet l'existence de populations entières...

» Je ne tardai pas à découvrir à quoi tenait l’extrème variété des symptômes tant de fois constatée. Dans les lots de vers malades qui n'arrivaient de toutes parts, je reconnus successivement l'existence de toutes les maladies décrites par Cornalia, lécrivain qui a le mieux et le plus complétement résumé ce que nous savons de la pathologie des vers à soie. Ces maladies changeaient d’une localité, d’une magnanerie à l’autre. [ei la jaunisse ou la grasserie exerçaient des ravages affreux; là elles semblaient remplacées par la négrone ou l’atrophie. Chez moi, d’ailleurs, comme dans les magnanceries, ces maladies offraient les symptômes depuis longtemps décrits; mais, tandis que d'ordinaire elles n’atteignent qu'un nombre d'insectes plus ou moins restreint, elles présentaient ici un développement tel que des éducations entières étaient détruites dans l’espace de quelques jours. videmment, l’action habituelle de ces maladies était favorisée par quelque circonstance qui Ja rendait infiniment plus redoutable que dans une situation normale.

» Or il me fut promptement démontré que tous les vers présentaient une particularité étrangère à l'affection qui, au premier abord, semblait seule les avoir frappés. Leur peau était marquée

de taches noires d’une nature spéciale. Bientôt je m'aperçus qu'un grand nombre d’entre eux périssaient sans présenter d’autres symptômes que ces taches et un dépérissement graduel. Chez les mieux portants en apparence, principalement chez tous ceux qui avaient franchi la première moitié du cinquième age et allaient faire leur cocon, je retrouvai ces mêmes stigmates. Il m'arriva plusieurs fois de passer des heures entières dans les chambrées dont tous les vers étaient magnifiques et promettaient la plus belle récolte, sans en trouver un seul complétement exempt de ce

signe étrange et néfaste. Il est vrai que j'appelais Ja loupe au secours de mes yeux là où ceux-ci eussent été complé tement insuffisants, et j'ai désolé plus d’une magnanière expérimentée en lui montrant, à l’aide de l'instrument, combien le mal était universel, alors qu’elle s'en croyait complétement à Fabri. Plus tard des autopsies cent fois répétées me montrérent cette mème tache dans tous les organes, dans tous les tissus. Je la poursuivis chez la chrysalide et dans le papillon, et partout, toujours, elle se présenta avec des caractères identiques (1).

» C’est dans la peau des jeunes vers qu'il est le plus facile d’étudier cette singulière altération; mais, pour en bien saisir lorigine et le développement, il est nécessaire de recourir aux plus puissantes lentilles du microscope. Ce n’est d’abord qu'une teinte jaunàtre, obscurcissant légèrement Ja transparence hyaline des tissus. Puis cette teinte se fonce ét devient légèrement brunûtre. Plus tard, le brun domine de plus en plus, et bientôt toute transparence disparait. À ce moment, le point attaqué ne montre plus qu'un petit magma d’un brun noirâtre, et comme charbonné.

oute trace d'organisation a disparu. Autour de ce premier noyau

règne une auréole ne) annonçant l'invasion des tissus voi-!

sins. En eflet, la tache s'étend peu à peu, env ahit et désorganise tout ce qui l'entoure, jusqu au moment où ses progrès sont arrêtés,

(1) Ces taches ont été indiquées par certains auteurs, niées par d’autres. Dans les Cévennes, elles avaient été vues dès 1855 par quelques rares magnaniers qui firent un mystère de leur découverte. En 1853, elles furent très-apparentes, et généralement visibles à l'œil nu dans certaines localités. (De QuATREFAGES.)

INTRODUCTION. 19 soit par la mort de l’insecte, soit par une mue. À chacune de ces crises, le ver malade dépose ses téguments tachés et reparait avec une apparence de santé qui en a souvent imposé aux observateurs; mais, au bout de deux ou trois jours, la nouvelle peau est atteinte comme la première, et ce fait suffirait à fui seul pour prouver que la tache n’est pas un phénomène local et tient à une cause plus profonde, qu’elle est, en réalité, le signe d’une infection générale.

» Celui qui conserverait le moindre doute à ce sujet n’a d’ailleurs qu'à ouvrir quelques cadavres. Partout il retrouvera les phénomènes que je viens d'indiquer, partout il verra d’abord apparaitre les points jaunâtres, premiers signes du mal; il les verra se foncer et passer au brun. En explorant tour à tour des taches de plus en plus avancées, il en suivra de l’œil les progrès, et les verra transformer de la même manière tous les éléments de lorganisme. Lames membraneuses, fibres musculaires, globules graisseux disparaissent et se fondent en petits amas noiratres, disséminés parfois en nombre incalculable dans le corps entier. On dirait alors que tous les organes, au dedans comme au dehors, sont saupoudrés de poivre noir. Chez le papillon surtout, et plus particulièrement autour des orifices de l'intestin et de l’ovaire, les lobules des trachées et du tissu graisseux sont durcis, hypertrophiés, et présentent l'aspect de masses cancéreuses. En un mot, quelque difieile qu'il soit de comparer les altérations pathologiques d’un insecte à celles d’un animal vertébré, le médecin peut croire avoir sous les yeux une affection gangréneuse, viciant l'organisme jusque dans ses plus intimes profondeurs, tout en produisant parfois des phénomènes que l’on rapporte d'ordinaire au rachitisme. Le symptôme caractéristique de cette aflection est la tache que je viens de décrire, et voilà pourquoi, ayant à la désigner par un nom nouveau, je l’ai baptisée de celui de pébrine, qui, en langage du Midi, signifie maladie du poivre.

» La marche de cette maladie est d’ailleurs lente, et sa terminaison non moins exceptionnelle que ses autres symptômes. Le ver pébriné languit et s'éteint insensiblement. Il meurt, pour ainsi dire, peu à peu; son agonie est tranquille, mais très-longue. J'en ai vu résister pendant deux ou trois jours; j'en ai vu qui,

pincés ou piqués de mille manières, ne faisaient plus le moindre mouvement, et ne trahissaient un reste de vie que lorsque je les plongeais dans l'alcool. Enfin, une fois morts, ces vers, au lieu de se décomposer, durcissent de plus en plus et se momifient. Ils ressemblent alors assez à des muscardins que n'auraient pas envahis les efflorescences caractéristiques. Là mème se trouve lexplication du silence gardé par les auteurs sur la pébrine; ils l'ont tous confondue avec la muscardine, parce que ces maladies ont en commun un signe qui les sépare de toutes les autres, savoir : la momification des cadavres. Pourtant, lPinspection microscopique ne permet pas de les confondre. Jamais le ver pébriné ne présente rien d'analogue aux filaments du champignon, véritable cause de la mort du ver muscardiné (1).

» Ainsi, à côté des maladies locales, variables, se montre une maladie bien distincte, universelle, constante. Évidemment à celle-ci seule peuvent se rattacher des phénomènes de même nature, l’épidémie et l’hérédité, qui caractérisent partout et toujours le mal actuel. Celui-ci, considéré dans son ensemble, n’est donc pas simple, comme on Pavait cru d’abord; il se compose de deux éléments : l'un fondamental; Pautre, pour ainsi dire, accessoire. Le premier, la pébrine, envahit en totalité les chambrées, aflaiblit les vers bien longtemps avant de les tuer, et les prédispose à subir, avec une facilité déplorable, l’action de toutes les causes morbides, quelles qu’elles soient. Le second est le résultat de l’action de ces causes et varie avec elles. Ainsi compris, le fléau s’explique, et ses caprices apparents ne sont plus que des conséquences très-logiques de sa nature. Les phénomènes les plus frappants, ceux que l’on constate aisément à Poil nu, appartiennent aux maladies in/ercurrentes, qui viennent se grefler sur la pébrine; mais ces maladies, dépendant d’une foule de conditions diverses, sont bien rarement les mêmes dans des lieux différents, ou d’une

(1) On voit que je ne regarde pas la pébrine comme une maladie nouvelle. J'ai en effet recueilli des témoignagnes formels, d’où il résulte qu'elle existait dans les chambrées les mieux tenues bien avant l’état de choses actuel. Seulement elle parait y avoir été très-rare. (DE QUATREFACES.)

année à l’autre dans la même localité. Chacune vient mêler son cortége de symptômes propres à ceux qui caractérisent la pébrine, et, par conséquent, le tableau varie constamment à certains égards, tout en restant identique sous d’autres. »

Telles sont, au sujet des taches que montrent les vers atteints de la maladie régnante, les opinions de M. de Quatrefages. Sur bien des points essentiels, je suis tout à fait en désaccord avec mon savant confrère. D’une part, les tissus des vers malades ne m'ont pas offert les symptômes dont parle M. de Quatrefages, et quant aux maladies intercurrentes, elles n'existent pas, selon moi. On ne voit pas plus d'exemples de jaunisse ou de grasserie qu'on n’en a jamais vus, peut être même beaucoup moins. La muscardine est devenue très-rare. Les têtes claires ou lucettes sont une exception qu’on a peine à rencontrer. Les arpians m'ont toujours paru être des vers atteints de pébrine qui ne blanchissent pas après la quatrième mue. Une seule maladie, celle des morts-flats (tripes, passis,...), est associée à la pébrine, mais sans relation nécessaire avec cette dernière, ce dont je ne veux d’autre preuve en ce moment que le fait bien avéré aujourd’hui de Pabsence complète de la maladie des morts-flats dans des localités où sévit la pébrine au plus haut degré. Je montrerai, d'autre part, que les taches de la peau des vers malades ne sont pas l'effet d’une gangrène, mais bien d’un parasite intérieur, introduit dans le ver par hérédité ou par contagion.

Je ne puis partager davantage quelques-unes des opinions précédentes au sujet des taches et de la valeur de ce caractère : j'en dirai bientôt les motifs.

Les observations de NI. de Quatrefages n’ont pas moins rendu d'importants services, et le nom de pébrine, donné par lui pour la première fois à l’une des formes du mal régnant, mérite d’être conservé, parce qu'il est relatif à un caractère extérieur propre à frapper les yeux même les moins exercés.

S IL. — DES CORPUSCULES DANS L'INTÉRIEUR DES ORGANES DES VERS MALADES. — HISTORIQUE.

Pendant que ces recherches s’accomplissaient en France, les naturalistes italiens poursuivaient à un tout autre point de vue

l'étude de la maladie. En examinant au microscope les tissus des vers malades, ils avaient vu qu'une production anormale leur était associée le plus souvent. Elle était formée de petits corpuscules, brillants, ovales, très-nettement délimités, dont les dimensions. suivant le grand axe ne s’élevaient guère qu’à 2 ou 3 millièmes de millimètre environ. |

Les planches ci-jointes représentent des portions de la glande de la soie dans un ver sain et dans un ver très-chargé de la production anormale dont il s’agit. Les grandes cellules, d'aspect pentagonal, qui, dans ce dernier ver, entourent le canal où se réunit la soie encore visqueuse que ces cellules sécrètent, sont remplies des corpuscules ovales au point d’en être hypertrophiées.

Je vais essayer de présenter, avec justice et vérité, l'historique de la découverte de ces petits corps et de leur signification pathologique. Cette étude n’a été faite jusqu’à présent par aucun des nombreux auteurs qui ont écrit sur la maladie des vers à soie.

Lorsque le fléau qui ruine aujourd’hui la sériciculture n'avait pas encore été signalé, des diverses maladies dont souffraient les éducations de vers à soie, [a plus grave, sans contredit, était la muscardine. On savait, depuis l’année 1835, par les recherches précises du professeur Bassi, de Lodi, confirmées par les expériences d’Audouin, que cette maladie devait être rapportée au développement, dans le ver ou dans la chrysalide, d’un parasite végétal, désigné sous le nom de Botrytis bassiana, par hommage à celui qui, le premier, l'avait décrit et en avait fait connaitre les funestes eflets. Tous les eflorts des praticiens et des savants étaient particulièrement dirigés vers une connaissance plus approfondie de cette moisissure, et des moyens de prévenir ses ravages dans les chambrées; car, sans être héréditaire, la muscardine était aussi

P, Lackherbauer ad. nat. del, licart SC

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