DANS UN VER TRES CORPUSCULEUX
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la présence constante et normale des corpuscules chez le papillon. M. Filippi insiste à diverses reprises sur cette erreur, qui a eu, comme on le verra dans la suite de cet Ouvrage, une influence considérable sur les applications pratiques que lon pouvait déduire de la connaissance des corpuscules des vers à soie.
Partagée par les naturalistes italiens, l’opinion erronée de M. Filippi a retardé peut-être de plusieurs années le moment où l’industrie séricicole a été mise en possession du procédé pratique propre à prévenir le fléau, dont cet Ouvrage a pour but essentiel de faire connaitre les principes et les résultats.
Les corpuscules dont je viens de parler furent observés par M. Leydig en 1853 dans un autre genre d'insectes, les coccus de la cochenille (1). L’éminent professeur de Tubingen n'avait pas connaissance des travaux de MM. Guérin-Méneville et Filippi. Aussi ne fait-il aucune mention dans ce premier Mémoire de [a présence de ces petits corps dans les vers à soie; ce n’est que plus tard, en 1857 et en 1860, que M. Leydig constata l’identité des corpuscules qu’il avait rencontrés chez les eoccus, avec ceux que MM. Guérin et Filippi avaient observés dans le ver à soie, et sur lesquels diverses publications récentes venaient d'appeler de nouveau l'attention des naturalistes (2).
Postérieurement à l’année 1853, M. Leydig découvrit ces mêmes corpuscules et d’autres analogues chez diverses espèces d'insectes, par exemple dans les araignées et mème chez les écrevisses, etc., etc.
L'intérêt particulier des travaux de M. Leydig n’est pas sculement d’avoir reconnu l'existence des corpuscules du ver à soie dans d’autres espèces d'animaux domestiques ou sauvages, mais principalement d’avoir considéré ces petits corps comme un para-
(1) Zeëtschrift für wissenschaftliche Zoologie (Journal des Sciences zoologiques, t. VS 16099):
(2) Leyni, Archives d’Anatomie pathologique de Virchow ; 1857.
Leynic, Histoire naturclle des Daphnies ; 1860.
CorxaLiA, Monographia del bombyce del Gelso ; Milan, 1856.
LeperT et FREY, Annuaire de la Société des naturalistes de Zurich; 1856.
Leserr, De la maladie de l’insecte de la soie; Berlin, 1858.
site qu'il fallait rapporter à un genre d'organismes très-nouveaux et fort singuliers, créé par Jean Muller en 1841, sous le nom de psorospermie, et de les avoir rangés parmi les espèces végétales. Sur ces divers points, M. Leydig n’a jamais varié dans les publications qu'il a faites à ce sujet de 1853 jusqu'à ce jour. On doit à M. Balbiani d’avoir fait connaître le premier en France les opinions du savant allemand (1).
M. Leydig n'a point donné de preuves plausibles de sa manière de voir: c’est par une vue de l'esprit, reposant sur l’ensemble de ses connaissances relatives au parasitisme dans Îles espèces du genre psorospermie et des genres voisins qu'il a été conduit à réunir aux parasites de cette nature les corpuscules des coccus et des vers à soie (2). En d’autres termes, M. Leydig n’a pas fait connaître le mode de génération des corpuscules des vers à soie; mais il a mis sur la voie de cette recherche dans des conditions qui devaient amener sûrement la vérité. L'opinion de M. Leydig avait en outre pour conséquence de faire considérer les corpuscules comme le signe d’une maladie parasitaire, car le genre psorospermie avait été créé par Jean Muller à l’occasion de productions morbides étudiées par lui sur divers poissons, notamment chez le brochet ordinaire d’eau douce. Cependant il est juste de faire remarquer que M. Leydig ignorait en 1853 que les corpuscules étudiés par lui fussent identiques à ceux du ver à soie; Son travail ne saurait ôter aucun mérite de nouveauté à l'opinion admise trois ans après par MM. Cornalia, Frey et Lebert d’une relation très-probable entre la présence des corpuscules et la maladie qui sévissait alors au plus haut degré en France et en Italie sur l’insecte de la soie.
Le premier aperçu sur l’importante relation dont je parle se trouve dans la monographie du ver à soie que M. Cornalia publia à Milan en 1856 (3). Voici ce qu'on lit dans cet Ouvrage à la
(1) Comptes rendus de l’Académie des Sciences, t. LXNHI (27 août 1866).
(2) Forr dans les Documents, t. 1, quatrième Partie, p. 301 et suiv., divers extraits des publications de M. Leydig.
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(3) L'opinion que j'émets ici, au sujet du mérite propre de M.Cornalia, se trouve
page 361 sous le titre Hydropisie du papillon, nom que quelques personnes donnaient alors à la maladie du ver à soie :
€ Il y a environ deux ans que parut aussi chez nous cette maladie, connue en France depuis longtemps déjà, et qui frappe non plus la larve, mais l’insecte à l’état adulte, de sorte qu’elle diminue assez notablement le rendement en graines, et rend, en outre, incertaine la qualité de celle qu’on obtient de ces papillons. Cette maladie se présente sous des apparences diverses, et nous y distinguerons trois degrés. Comme symptôme général, l’insecte offre un abdomen énormément gonflé : ce caractère se joint à d’autres dont la présence ou l'absence et le plus ou moins d'intensité indiquent les degrés du mal. Je mettrai ces degrés en rapport avec la capacité reproductrice. Le premier degré est celui où les symptômes sont le moins accusés : les papillons s’accouplent et les femelles donnent une graine plus ou moins bonne; dans le deuxième, la femelle s’accouple mais ne pond pas; dans le troisième, elle ne s’accouple pas. Le papillon hydropique sort avec peine du cocon : cette sortie difficile tient peut-être à la grosseur et au poids de son corps, peut-être aussi à plus de faiblesse chez lanimal. Avant tout je dois dire que d'excellents cocons peuvent donner des papillons ayant la maladie. Il semble que la femelle y soit plus sujette que le male. L’abdomen est très-volumineux ; les anneaux sont tendus et gonflés, et les espaces interannulaires sont variqueux et remplis par le liquide interne, c'est-à-dire le sang et le fluide nutritif qui semblent extrèmement abondants et gonflent toutes les parties. Outre ce symptôme, le corps en offre un autre assez visible, c’est la coloration en gris de plomb, quelquefois assez forte, soit de parties de labdomen, deux, trois ou quatre anneaux par exemple, soit aussi de parties des ailes.
» L'abondance du liquide interne est telle, que les ailes en
confirmée par le passage suivant d’une lettre que ce savant naturaliste a adressée au directeur de la Perseveranza de Milan (n° du 20 juillet 1868): « Ces maudits corpuscules, auxquels Pasteur donne mon nom, parce que j’en ai indiqué le premier la valeur pathologique, en 1856..... »
offrent entre leurs feuillets. Ces organes délicats restent toujours ridés comme au moment de Ja sortie du cocon; ils ne s'étendent pas par pénétration de l'air dans les nervures (trachées), qui seraient ainsi séchées et fortifiées. Au contraire, les ailes offrent cà et là sur leurs feuillets des vésicules ou varices, qui contiennent une ou plusieurs gouttes de sang, qu'on fait courir entre les feuillets de l'aile, en pressant dessus. Quelquefois un feuillet crève, et une gouttelette vient sortir à la surface de aile, où elle a le temps de sécher, le papillon étant engourdi si l’on n’y touche pas. En ce cas le sang brunit d’abord en se desséchant, et à la fin il se transforme en une matière noire et visqueuse comme la poix.
» Le sang du papillon, vu au microscope, est très-riche en corpuscules vibrants, et noircit quelquefois, pas toujours, sur le verre qui le porte. Le papillon ainsi malade se remue peu; le male seul offre quelquefois de lagilité, et recherche la femelle; celle-ci, à une période avancée de la maladie, ne se prête pas à l’accouplement, bien qu'on ne voie aucun défaut organique dans les parties génitales externes. Si la femelle arrive à pondre, elle pond peu, très-lentement, et à de longs intervalles. Elle meurt prématurément en laissant un cadavre reconnaissable à la longueur de labdomen, encore plein d’œufs et pyriforme. Je n'ai pas d’observations sur ce que donnent les œufs ayant une telle origine, ni sur les causes probables d’une telle maladie. Cette affection qui frappe lPanimal arrivé déjà au dernier âge, dans une période très-courte où il a très-peu de rapport avec l'extérieur, parait encore plus complexe que celle du ver; il est donc plus difficile d'en trouver les causes. De plus, nous avons observé cette maladie dans notre pays depuis trop peu de temps, pour pouvoir dissiper les ténèbres qui voilent cette difficile question. Faisons des vœux pour qu'on n'ait pas l’occasion d’en faire l'étude, et que la sériciculture n'ait pas à compter un fléau de plus. »
Dans cette description fidèle de Ja maladie on voit que M. Cornalia signale en passant le fait de la présence abondante des corpuscules de Guérin et de Filippi dans le sang des papillons malades. Le savant naturaliste ne dit pas que c’est là un signe de la
maladie, et mème on pourrait prétendre que M. Cornalia, partageant l'erreur de Filippi sur la présence constante des corpuscules dans les papillons avancés en age, devait éloigner le lecteur de l’idée d’une relation entre le corpuscule et la maladie régnante (1).
Néanmoins il serait injuste de ne pas admettre que, par la phrase que j'ai soulignée à dessein dans la citation précédente, M. Cornalia a éveillé nettement la pensée de rechercher si le corpuscule n’était pas un signe du mal.
Cette opinion a été développée ultérieurement par MM. Lebert et Frey en 1856 et 1858, en examinant l’insecte malade à toutes les phases de son existence (2). Le principal mérite des travaux de ces savants distingués est, en eflet, d’avoir insisté sur la signification pathologique du corpuscule, car, en ce qui concerne la diffusion de ce parasite dans tous les organes du ver et du papillon, ils avaient été précédés, comme on l’a pu voir précédemment, par le travail de Filippi, dont ils ignoraient, je crois, l’existence.
En 1853 l’histoire de notre parasite s'enrichit d’une découverte de la plus grande importance scientifique et pratique. C’est au D' Osimo, de Padoue, qu’on en est redevable. Il reconnut, le premier, la présence des corpuscules dans les œufs de vers à soie, circonstance qui avait échappé à ses devanciers. Le D' Lebert lui-même, qui a poussé le plus loin l’étude de la recherche des corpuscules dans tous les organes du ver à soie, n'avait pas réussi à constater leur présence dans les œufs malades : « Nous avons trouvé quelquefois, dit-il, de ces corpuscules à la surface des
(1) Voici en effet, comment M. Cornalia s'exprime à la page 139 de sa Monographie du ver à sote, où il reproduit les principales assertions du Mémoire de Filippi :
« Granules ou corpuscules oscillants. Les deux éléments précités ‘ne sont pas les seuls qui se rencontrent dans le sang du ver. On y trouve, en outre, de très-retites granulations, fort remarquables par leur mouvement vibratoire ou brownien...
» Les vers sains et vigoureux contiennent un petit nombre de ces corpuscules, et je les regarde comme accidentels. Ils constituent une forme régressive des tissus, et c’est pourquoi on les voit se développer et devenir très-abondants dans les vers affaiblis par la diète ou la maladie, et dans les papillons qui approchent de la fin de leur vie. »
(2) Voir la note de la page 29 pour les titres des Mémoires de ces deux auteurs. 1, 3
œufs. Cela n’est pas surprenant, car ils existent dans l’oviducte. J'en ai vainement cherché dans l’intérieur de lPœuf. »
L'observation relative à la présence des corpuscules dans les œufs des papillons malades devint heureusement l’objet d’une étude approfondie de la part d’un naturaliste plein de sagacité, le D° Carlo Vittadini, qui fonda en 1859, sur l’observation de M. Osimo, une méthode de distinction de la bonne et de la mauvaise graine. Le D" Osimo avait déjà lui-même pressenti et indiqué ce progrès. Mais celui-ci serait probablement resté stérile, si le D' Vittadini n’eùût reconnu que la proportion des œufs visiblement corpusculeux augmentait notablement dans une ponte malade au fur et à mesure qu'on approchait de léclosion des œufs. M. Osimo, qui ignorait ce fait, avait proposé d’examiner les œufs avant toute incubation, méthode qui aurait entrainé à de graves erreurs. Le même savant émit une autre idée fort juste, mais qu'il eut le tort de ne point suivre par une observation attentive des faits : « Je crois, écrivit-il en 1859, qu'il serait sage d'examiner non-seulement les œufs après la ponte, comme je l'ai proposé en 1857, mais aussi tout d’abord quelques chrysalides (1). » Cette vue judicieuse aurait pu conduire à une méthode nouvelle pour se procurer de la graine saine si elle eut été convenablement étudiée et éprouvée par lPexpérience. Des recherches furent commencées dans cette direction en 1863 et en 1864 par le professeur Cantoni, mais ses tentatives incomplètes et mal dirigées le firent passer à côté de la vérité sans l’apercevoir, jugement que le savant professeur a porté Jui-mème en 1867 sur ses observations (2).
Le D'Osimo, n'ayant soumis à aucune épreuve la vue spéculative que je viens de rappeler, et qu'il avait émise en 1859, laissa naturellement passer sans critique les résultats avancés par le D" Cantoni : c’est que, dans les sciences expérimentales, la vérité ne peut être distinguée de lerreur tant qu’on n’a pas établi des principes certains par une observation rigoureuse des faits.
1) Osimo, Recherches sur la maladie actuelle des vers à soie ; Padoue, 1859.
( \ (2) Revue universelle de sériciculture, t. T, p. 68; Lyon, 1867.