CHAPITRE IL
DES RECHERCHES ENTREPRISES AVANT L'ANNÉE 1865 POUR COMBATTRE LA MALADIE.
$ I. — DISTINCTION DE LA BONNE ET DE LA MAUVAISE GRAINE. — PROCÉDÉS DIVERS.
Parmi les tentatives les plus sérieuses qui aïent été faites en vue de porter remède à la crise séricicole, la recherche de moyens propres à distinguer la bonne graine de la mauvaise tient la première place. L'importance de ces études, dans le cas où elles auraient été couronnées de succès, ne pouvait échapper à personne. Chaque année, depuis l’origine du fléau, dans tous les pays séricicoles, on avait vu des graines réussir à merveille à côté d’autres qui échouaient totalement, bien que la feuille et les modes d'éducation eussent été les mêmes pour ces diverses sortes de graines. Les exemples de cette nature étaient si nombreux, si propres à convaincre l’éducateur de l’importance du choix de la graine, que chaque année amenaïit l’essai de nouveaux moyens, soi-disant infaillibles, pour distinguer les bonnes semences des mauvaises.
On expérimenta, en 1860 et 1861, le procédé Kauffmann, de Berlin, qui consistait à jeter une pincée de la graine à éprouver dans de l’eau en ébullition. Suivant l'inventeur, la graine était bonne quand elle prenait une teinte lilas foncé après quelques minutes de cuisson, mauvaise au contraire quand les œufs devenaient rouges, Jaunes ou bruns. À la même époque, M. Mitifiot, sériciculteur éclairé du département de la Drôme, proposa d'isoler
chaque couple des papillons producteurs de la graine dans des
cellules distinctes, et de suivre les changements progressifs de la couleur des œufs des diverses pontes les jours suivants. Les bonnes pontes étaient celles dont les œufs arrivaient en une semaine à une teinte cendrée en passant par des nuances que lPauteur avait assignées.
Diverses personnes proposèrent l'examen des mouchetures qu’on observe à la surface des œufs. M. de Plagniol, d’après ce caractère, établissait entre les graines diverses catégories : les polygonales, les polygonales irrégulières, les mixtes, les confuses et les tachetées. À son avis, les graines à mouchetures polygonales étaient les bonnes, et de plus en plus altérées à mesure qu’elles s’éloignaient davantage de ce type. Déjà, en 1859, M. Vittadini avait fait des observations analogues, desquelles il avait conclu que la coque des œufs sains avait une ponctuation régulière, un réseau sans interruption, que dans les œufs malades au contraire (très-corpusculeux) elle était inégalement réticulée et plus ou moins couverte de taches obscures (1).
: MM. d’Arbalestier et Hugon avaient recours au plus ou moins d’opacité des œufs quand on les faisait traverser par la lumière des nuées.
Fous ces procédés et plusieurs autres reposant sur des différencés prétendues entre les poids spécifiques de la graine saine et de la graine malade, sont tombés dans Poubli le plus absolu. Applicables, à la rigueur, dans quelques cas limites, l’usage en devenait impossible dans le plus grand nombre des circonstances, parce que les principes sur lesquels ïls s’appuyaient étaient vagues, confus Où erronés.
Des nombreuses méthodes imaginées pour distinguer la bonne graine de la mauvaise, deux seulement ont survécu : l'épreuve par éducations précoces et l'étude des œufs au microscope. Celleci est née de l’observation rappelée au Chapitre précédent de la présence possible dans les œufs des corpuscules, improprement appelés corpuscules vibrants. Cette méthode, précieuse à divers
(1) Actes de l’Institut lombard ; 1859.
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GRAINES TRES CORPUSCULEUSES
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INTRODUCTION. 37 égards, est tout à l’honneur des naturalistes italiens, MM. Osimo, Vittadini et Cornalia.
Le 10 mars 1859, le D' Carlo Vittadini lut à l’Institut lombard un travail remarquable qui a nettement défini les bases de cette méthode (1). Voici les principaux passages de son Mémoire :
« T'ous les bacologues reconnaissent que les vers à soie affectés de la maladie actuelle portent dans leur sang et leurs divers organes une quantité prodigieuse de ces corpuscules microscopiques ovales, oscillants, que Guérin-Méneville appelle hématozoïdes, les prenant pour de vrais infusoires; que Lebert a cru être des individus d’une algue unicellulaire, qu’il a nommée Panhistophyton ovalum; que moi, enfin, je suis porté à prendre pour des produits de quelque état de dépérissement de l'individu qui les porte, car on les trouve constamment dans les papillons sains, vers les derniers moments de leur vie, et ces papillons meurent par suite d’une phase régressive purement naturelle... .
» Les bacologues ne s'accordent pas sur l’existence constante de ces corpuscules dans les vers malades d’atrophie; en trouvet-on aussi dans les œufs que font les papillons affectés de la mème maladie ? Lebert dit qu’il n’y en a jamais trouvé, quelque recherche qu’il en ait faite. Au contraire, Osimo, qui partage l'opinion de Lebert quant à leur nature végétale, assure les avoir presque constamment observés dans beaucoup d'œufs émis par des papillons frappés par cette maladie (2).....
LE
(1) Ce Mémoire est intitulé : Manière de reconnaître la mauvaise graine des vers a soie de la bonne, par Carzo Vrrranixt ( Actes de l’Institut lombard; Milan, 1859, t. I, p. 360).
(2) Les difficultés rencontrées par les premiers observateurs pour la constatation des corpuscules dans l’intérieur des œufs des vers à soie sont faciles à comprendre, si l’on réfléchit au très-petit nombre de corpuscules que les œufs contiennent, en général, surtout les œufs bien fécondés, examinés dans les premiers mois qui suivent la ponte. J'engage les personnes qui commencent leurs premières études microscopiques sur les œufs, à s'adresser de préférence aux œufs mal fécondés, de couleur rougcätre ou brune, très-déprimés. Chez ces derniers, les corpuscules existent bien plus abondants, en général, quelquefois même à profusion, témoin la planche ci-jointe, qui représente le champ microscopique d’un œuf de cette sorte, dans une ponte très-corpusculeuse.
» Cela posé, le but de ce Mémoire est d'exposer les derniers résultats de mes expériences, par lesquelles il est démontré que réellement on rencontre ces corpuscules, non-seulement dans les œufs des papillons malades, mais encore dans les petits vers à peine sortis de ces œufs; et leur présence surtout dans ces derniers peut fournir un excellent critérium pour distinguer la graine provenant de papillons malades de la graine des papillons sains.
» Mes premières recherches sur ce sujet ne furent pas heureuses. Dans le cours de l’année, je soumis au microscope un nombre très-grand d’œufs obtenus de divers couples de papillons indubitablement affectés de la maladie actuelle, et je ne pus voir dans les innombrables granules du jaune aucun corps ressemblant aux corpuscules pour la forme ou les dimensions. Ce ne fut qu'aux premiers jours de février de cette année qu’en examinant de nouveau de pareilles graines, je pus apercevoir évidemment ces corps et m'assurer qu'il y en a aussi dans les œufs. .....
» Étant assuré, par mes expériences, de la présence de ces corpuscules dans les œufs malades ou issus de papillons malades, j'ai voulu aller plus loin, et voir si l'examen extérieur de ces œufs pourrait donner quelque indice de leur état, sans qu’il fallüt recourir à l’examen intérieur. De ces recherches, il est résulté que les œufs remplis de ces corpuscules, vus à un fort grossissement, avaient leur coque inégalement ponctuée et réticulée, et plus ou moins couverte de taches obscures, à proportion du degré de leur infection, ou, plus exactement, à proportion du nombre de corpuscules qu’ils contenaient; au contraire, les œufs dénués de corpuscules ont une ponctuation régulière, et un réseau sans interruption et sans aucune des taches susdites.........
» arrive à la seconde partie de mes recherches qui tend à prouver la présence des corpuscules dans l'embryon des graines infectées, lorsque cet embryon se développe, et, par suite, leur présence dans les petits vers à peine sortis de ces œufs.
» Disons d’abord que les taches des graines, vues à un grossissement de 50 diamètres, semblent évidemment résulter de la réunion ou du groupement des mailles du réseau formé sous la
coque dans les premiers jours de l’incubation. Ces taches manquent dans les bonnes graines, comme on l’a vu, et dans celles que les corpuscules n’ont pas envahies; elles résultent donc, à mon avis, d’une distribution irrégulière des globules primaires du jaune, brisés et entravés dans leur arrangement par le développement anormal des corpuscules ; de là résulte la réticulation susdite; le réseau est au contraire régulier et uniforme dans la graine saine ou pure de corpuscules.
» Il résulte de mes recherches sur les graines, à l’époque où commence le développement du germe, que les corpuscules, une fois apparus dans l’œuf, augmentent graduellement en nombre, à mesure que l’embryon se développe; que, dans les derniers jours de l’incubation, l’œuf en est plein, au point de faire croire que la majeure partie des granules du jaune se sont transformés en corpuscules.
» Une autre observation importante est que l’embryon aussi est souillé de corpuscules, et à un degré tel, qu’on peut soupconner que l’infection du jaune tire son origine du germe lui-même; en d’autres termes, que le germe est primordialement infecté, et porte en lui-même ces corpuscules tout comme les vers adultes, frappés du mème mal.
» Enfin, ma dernière observation est que, lors de léclosion, tous les vers infectés ne sortent pas de l’œuf : les plus malades, ou ceux qui contiennent un plus grand nombre de corpuscules, ne peuvent percer la coque ou sortir de la coque une fois percée, et que beaucoup, à peine sortis, meurent.
» Il résulte de là que la présence des corpuscules dans les vers à peine nés offre une telle évidence des choses, qu’on peut la prendre pour critérium de l'infection des graines, de préférence à l’examen de ces graines non encore écloses.
» Je n'ai plus qu’à dire deux mots pour diriger les éducateurs dans leurs recherches sur la bonté de la graine : qu’ils soumettent à l’incubation, en février ou mars, une petite quantité de la graine à essayer; qu'ils attendent l’éclosion des vers pour soumettre ceux-ci à l'examen. On en prend un ou davantage, mort ou vivant, peu importe; on l’écrase, avec une goutte d’eau distillée, sur un verre
bien propre, et on regarde au microscope à un grossissement d’au moins 300 diamètres. Si l'infection existe, l'observateur verra les corpuscules par milliers dans le liquide, parmi les débris du ver, et d’une manière non équivoque. Il soumettra au même examen les vers qui n’ont pas pu sortir de l’œuf. Inutile de dire que ce moyen offrira d'autant plus de sécurité qu’on examinera plus de vers, et avec un soin plus grand.
» Ces corpuscules étant un indice assuré de l’état de dépérissement de l'individu qui les contient, les vers qui sont dans ce cas dès leur naissance ne pourront certainement vivre jusqu’à la formation du cocon. Et, bien que l’absence de corpuscules dans les vers à peine nés ne puisse être regardée comme un signe certain de la bonté de la graine, cependant c’est de toute façon un indice assez probable. »
Tels sont les principes de la méthode italienne pour la distinction de la bonne et de la mauvaise graine.
Le Mémoire de Vittadini n’a pas été publié en France, mais M. N. Joly, professeur à la Faculté des Sciences de Toulouse, traduisit, en 1860, une Note précise de M. E. Cornalia, directeur du Muséum d'histoire naturelle de Milan, où se trouvait exposée, avec tous les détails convenables, la méthode de Vittadini et l'utilité de son application {1}. M. Cornalia est l’auteur bacologue qui a le plus fait pour la connaissance et la divulgation de cette méthode. Comme tout ce qui est utile et vrai, elle a eu ses détracteurs; mais ceux-ci, ou la connaissent très-imparfaitement, où demandent à son emploi des services qu’elle ne peut rendre; plus souvent encore ils appliquent mal, en se plaçant hors des conditions qui ont été indiquées par MM. Vittadini et Cornalia.
L'examen de la graine doit se faire au mois d'avril, à l’époque
de l’éclosion, ou sur un échantillon soumis à une incubation pré-
(1) N. Joix, Journal d'Agriculture pratique pour le midi de la France ; Toulouse, 1860. Messager agricole du Midi, t.1, p. 323, publié à Montpellier par M, F. CazALIS (1860-1861).
INTRODUCTION. A1 coce au mois de février ou de mars. Cette prescription de l’auteur de la méthode est suivie par très-peu de personnes. On peut s’en dispenser quand les graines sont très-chargées de corpuscules, car, dans ce cas, la présence de ces derniers se montre déjà dans beaucoup des œufs aussitôt après la ponte, et, à plus forte raison, dans les mois d’automne et d'hiver. Or, pour condamner une oraine, il n’est pas nécessaire d'attendre la multiplication visible des corpuscules dans tous les embryons qui peuvent en montrer à l’éclosion. Mais quand une graine n’est pas corpusculeuse avant son incubation, il faut se garder de croire que l’examen qu'on en a fait est suflisant. Il est indispensable de la soumettre en janvier, février ou mars, à une incubation précoce, ou attendre son éclosion naturelle pour en renouveler l'observation au microscope.
Beaucoup de personnes font d’une manière vraiment dérisoire l'épreuve microscopique des graines. Il en est, par exemple, qui se bornent à écraser des œufs en nombre indéterminé pour rechercher ensuite dans le liquide s’il existe des corpuscules en plus ou moins grand nombre. Il n’est pas permis de se prononcer sur la proportion des œufs corpusculeux dans une graine sans avoir fait séparément l'observation individuelle de trente à einquante œufs, au moins, prélevés sans choix dans un échantillon de la graine. Si l’examen des cinquante œufs ou petits vers éclos a donné deux, cinq, dix, ..., sujets corpusculeux, on dit que la graine étudiée est corpusculeuse à 4, 10, 20, ..., pour 100. Ce n'est jamais que forcés par la nécessité que MM. Vittadini et Cornalia ont borné leurs examens à dix ou quinze œufs pour porter un jugement sur une graine.
« Pour pouvoir juger de la bonté d’une graine, dit M. Cornalia, il convient d'examiner le plus grand nombre possible de vers ou d'œufs, un ou deux chaque fois. Si, pour toutes les qualités de graines, On pouvait faire cinquante ou cent observations, au lieu de quinze ou vingt, le jugement serait toujours plus sûr; on pourrait prédire si cette graine contient un cinquième, ou un quart, ou une moitié de vers malades, selon la proportion des vers et des
œufs trouvés infectés comparativement à ceux qu'on a trouvés exempts de corpuscules (1). »
La méthode d'examen des graines dont nous venons de parler n’a jamais acquis en France une grande faveur. Quelques personnes seulement, MM. de Plagniol dans l’Ardèche, Jules de Seynes dans l'Hérault, d’Arbalestier dans la Drôme, Ligounhe à Montauban, la mirent en pratique. Aujourd’hui encore elle est fort délaissée. Le principal motif de cette indifférence tient vraisemblablement à ce que cette méthode avait été précédée en France par une autre plus à la portée de tous les éducateurs et pouvant rendre les mêmes services, peut-être avec plus de certitude. Je veux parler de l'épreuve des graines à l’aide de petites éducations précoces au moyen de feuilles de mürier venues en serres chaudes. Dès 1857 MM. Meynard, de Valréas, Jouve et Méritan, de Cavaillon, créèrent des établissements spéciaux pour exploiter ce nouveau mode de distinction de la bonne et de la mauvaise graine. Les établissements de cette nature sont aujourd’hui assez nombreux et ont conquis dans le midi de la France une juste renommée (2). Outre la grande serre de Cavaillon (Vau-
(1) Messager agricole du Midi, t. 1, p. 325; Montpellier, 1860-1861.
« Pour procéder à cette observation, on n’a qu’à prendre l'œuf ou la petite larve et à l’écraser entre les deux verres d’un porte-objet. Le petit animal étant ainsi réduit en bouillie, on enlève les parties solides ou membraneuses, et il ne reste plus sous le verre qu’un liquide opalin, c’est-à-dire l'extrait de tous les liquides du ver ou de l’œuf; sur cette goutte ou place une petite lame de verre, et l’on soumet le tout au microscope.» (CorxaLiA, loc. cit.)
(2) « Quelques müriers nains à feuilles précoces, dit M. Jeanjean, qui a eu la première direction de l’établissement de Saint-Hippolyte, plantés devant un mur en maçonnerie de 2M,25 de hauteur, bien exposés aux rayons du soleil; un autre petit mur, haut de 0,90, et des châssis en verre reposant sur les deux murs et couvrant les müriers, en voilà assez pour se procurer, dans le midi de la France, la petite quantité de feuilles précoces nécessaire à l'éducation de quelques centaines d'œufs, représentant l'essai des graines que chaque propriétaire destine à ses chambrées. » On procède généralement de la manière suivante : sur chaque lot de graine on prélève quelques grammes, l’incubation et l’éclosion se font dans une couveuse ou castelet, sorte de caisse en fer-blanc à double enveloppe, pleine d’eau, que l’on chauffe en dessous au moyen d’une lampe à huile. On élève jusqu’à la première mue tous les vers de la plus forte levée dans chaque lot, alors on n’en conserve