PRÉFACE
Je devrais commencer cet Ouvrage en m'excusant de l'avoir entrepris. Fétais si peu préparé aux recherches qui en forment le sujet, qu’en 1865, lorsque le Ministre de l'Agriculture (1) me chargea d'étudier les maladies qui décimaient les vers à soie, je n’avais pas encore eu l’occasion de voir le précieux insecte. J’hésitai beaucoup à accepter cette délicate mission. Outre que je n'avais pas l'espoir de la mener à bonne fin, j'éprouvais le regret de devoir abandonner, pour un temps nécessairement fort long, des travaux qui m'étaient chers et dont les développements inprévus enflammaient mon ardeur. C'était au moment où les résultats de mes recherches sur les ferments organisés, animaux et végétaux, m'ouvraient une vaste carrière. Comme application de ces études, je venais de reconnaitre la véritable théorie de la formation du vinaigre et de découvrir les causes des maladies des vins dans la présence de champignons microscopiques. Mes expériences avaient jeté une lumière nouvelle sur la question des générations dites spontanées. Si j'osais me permettre cette antithèse, le rôle des infiniment petits m’'apparaissait infiniment grand, soit comme cause de diverses maladies, notamment des maladies contagieuses, soit pour contribuer à la décomposition et au retour à l’atmosphère de tout ce qui a vécu.
(1) M. Béhic.
LE b
x PRÉFACE.
Un jour, c'était, Je crois, au commencement du mois d'octobre 1868, rencontrant M. Dumas au sortir d’une des séances de l'Académie des Sciences : « Ah! lui dis-je, je vous ai fait un bien grand sacrifice en 1865. » On venait d'agiter dans cette séance diverses questions relatives aux fermentations et à la contagion, et cela avait ravivé tous mes regrets. C’est, en effet, M. Dumas qui m'a engagé dans les études qu'on va lire. Comment ai-je cédé à sa confiante prière, malgré mon insuflisance, malgré lattrait de mes travaux commencés? Je ne puis répondre autre chose, sinon que je n'aurais su trouver la hardiesse de résister à l'invitation d’un confrère illustre et d’un maitre vénéré. Au début de ma carrière, j'ai tressailli comme tant d’autres sous le charme de sa lumineuse parole dans l’enseignement; en grandissant, j'ai admiré ses travaux, la sûreté de ses jugements et de ses principes dans toutes les choses de la science; dans l’âge mûr, j'ai éprouvé les bienfaits de ses conseils et les témoignages de son amitié.
Les motifs qui portèrent M. Dumas à provoquer de nouvelles études sur lépizootie des vers à soie méritent d’être connus.
En 1865, le Sénat fut appelé à délibérer sur les vœux d’une pétition signée par 3574 propriétaires de nos départements séricicoles, réclamant l'attention du Gouvernement sur les désastreux effets de la maladie des vers à soie et demandant que des mesures fussent prises, notamment « pour diminuer les charges de la propriété par le dégrèvement des impôts, pour mettre à la disposition des éleveurs des graines de meilleures provenances, et pour assurer l'étude de toutes les questions qui se rattachaient à cette épizootie persistante, tant au point de vue de la pathologie qu'à celui de l'hygiène. »
La grande autorité scientifique de M. Dumas, sa parfaite
PRÉFACE. x!
connaissance de l’industrie de la soie, principal revenu de son pays natal, lui valurent l'honneur d’être l'organe du Sénat dans cette importante affaire.
C’est au moment où 1l rédigeait le Rapport qu'il devait lire à l’éminente assemblée, que M. Dumas nr'entretint pour la première fois du fléau qui désolait le midi de la France, et qu'il m’engagea à me livrer résolüment à de nouvelles recherches en vue de le conjurer, s'il était possible. « Votre proposition, éerivis-je à mon illustre confrère, me jette dans une grande perplexité; elle est assurément très-flatteuse pour moi, son but fort élevé, mais combien elle m'inquiète et m'embarrasse ! Considérez, je vous prie, que je n'ai jamais touché à un ver à soie. Si J'avais une partie de vos connaissances sur le sujet, je n’hésiterais pas : 1l est peut-être dans le cadre de mes études présentes. Toutefois, le souvenir de vos bontés me laisserait des regrets amers si Je refusais votre pressante invitation. Disposez de moi. » M. Dumas me répondit le 17 mai 1865 : « Je mets un prix extrême à voir votre attention fixée sur la question qui intéresse mon pauvre pays; la misère dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. »
Je quittai Paris Le 6 juin 1965, me rendant à Alais, dans le département du Gard, le plus important de tous nos départements pour la culture du müûrier, et celui où la maladie sévissait avec la plus cruelle intensité. La récolte avalt été déplorable, une des plus mauvaises que l’on eût jamais vues, malgré l’appoint d'excellentes graines arrivées du Japon. Les éducations venaient d’être terminées. On put néanmoins m'en indiquer une qui touchait à sa fin et qui était située à un kilomètre de la ville. Je m'installai auprès de Ta petite magnanerie, me familiarisant de mon mieux avec la nature de la maladie par d’incessantes observations. Je rendis compte de celles-ci à l’Académie des