VI. — INFECTION OU CONTAGION A DISTANCE
Puisque des crottins de vers n'ayant que quelques jours de date, comme dans l'expérience du $ IV, peuvent provoquer la contagion, il est présumable que la pébrine doit ètre infectieuse, transportable à distance par les poussières des éducations.
J'ai fait à cet égard des expériences concluantes. Placez dans une magnanerie des vers très-sains sur une table éloignée de celles de l'éducation principale et prenez les soins nécessaires pour qu'il n’y ait jamais mélange des deux sortes de vers. Si l'éducation principale est malade, soyez assuré que vos vers sains à l’origine s’infecteront tous. Il n’est pas possible de ne pas attribuer la contagion qui a lieu
LA PÉBRINE. 137
dans cette circonstance aux poussières en suspension dans l'air, que les délitages, les balayages, les allées et venues des personnes soulèvent des tables ou du plancher, et parmi lesquelles se trouvent inévitablement des débris de vers morts ou des crottins de vers malades. Je me bornerai à rapporter une seule des nombreuses expériences que j'ai faites sur ce sujet; authenticité en a été établie par des témoignages publics. Elle a eu lieu en 1869, dans la magnanerie expérimentale du Comice du Vigan, à Sauve.
J'ai exposé ailleurs que le Comice du Vigan a élevé en 1869, à Sauve, une once d’une graine qui devait infailliblement périr de Ja pébrine (1). Elle avait été faite à Sauve même, avec les cocons d’une chambrée admirable, qui avait fourni 51,500 de cocons pour une once de graine de 25 grammes. M. le D' Delettre était chargé de la direction de l’éducation. Désirant le convaincre une fois de plus de la sûreté des principes que j'avais établis, je le priai de faire l'expérience suivante. Il fut convenu entre nous, qu'à côté de l'éducation de 25 grammes de la graine condamnée, M. Delettre élèverait dans la mème pièce, mais sur des tables séparées, deux grammes d’une graine saine dont je lui remis en outre une demi-once pour une éducation qui aurait lieu, au contraire, à une grande distance de celle du Comice, dans un village éloigné. Voici, dans ses termes exprès, le pronostic que je portai sur ces trois éducations au mois de mars, par conséquent longtemps avant l’époque des éducations :
« L’once de 25 grammes périra à peu près intégralement, sans donner un seul cocon. Au contraire, les vers des deux grammes élevés dans la même magnanerie, ainsi que les vers de la demi-once, réussiront très-bien. Ils n’ont à craindre que la flacherie accidentelle.
(1) J'avais porté ce jugement par écrit dans une lettre au D" Delettre, médecin à Sauve, à l’époque même du grainage, en 1868. Le Comice du Vigan décida que, pour mettre mon jugement à l’épreuve, une once de cette graine serait élevée en 1869, comme cela avait eu lieu en 1867 et 1868 avec des graines que j'avais déclarées bonnes et qui avaient produit, en 1867, 46K8, 500, et, en 1868, 518,500 de cocons pour une once de 25 grammes. (Voir t. II, p. 253, mon Rapport de 1868 au Ministre de l’Agriculture.)
Mais il y aura une différence complète entre les chrysalides de l’éducation des deux grammes et celles de la demi-once. Les chrysalides de la demi-onceseront enmajeure partie ou en totalité privées de corpuscules, tandis que toutes celles des deux grammes en offriront dès les premiers jours de leur formation ».
Le résultat fut de tout point ce que j'avais annoncé. A côté de l’once de 25 grammes, dont il n’y avait plus un seul ver à la quatrième mue, les deux grammes donnèrent une très-belle récolte, mais toutes les chrysalides, même au bout de huit jours, étaient malades. La demi-once donna également une très-belle récolte, et les chrysalides n’offraient pas de corpuscules. Je n’ai pas eu l’occasion de les examiner à l’état de papillons.
Les résultats des expériences des Paragraphes précédents étaient la garantie de l'exactitude de mon jugement anticipé. Les vers sains des deux grammes devaient forcément se contagionner à distance sous l'influence des poussières de l’éducation voisine trèscorpusculeuse. Maïs cette contagion ne pouvait pas être tellement rapide qu'elle dût atteindre les vers avant leur première mue, auquel cas seulement ces vers auraient péri avant de faire leurs cocons. Je pouvais donc en toute sécurité aflrmer par avance que les vers des deux grammes réussiraient en tant que producteurs de soie; mais ils devaient être rendus tout à fait impropres à la reproduction, c’est-à-dire que leurs chrysalides encore jeunes seraient déjà corpusculeuses. Quant aux vers de l'éducation de la demi-once élevés isolément, ils n'auraient à craindre que l’infection à distance ou le transport de germes par des magnaniers chargés en mème temps d’autres éducations, ce qui, dans tous les cas, ne pouvait pas ne pas établir entre ces vers et leurs congénéres de Sauve une grande diflérence, puisque ces derniers devaient ètre sans cesse exposés aux germes de contagion des 29 grammes élevés sous le mème toit et que je savais devoir être détestables. Plus la contagion en effet est répétée et fréquente, plus rapides et plus intenses sont les effets qu’elle détermine.
La contagion à distance est établie péremptoirement par l’expérience que Je viens d'exposer.
LA PÉBRINE. * 439
Jusqu'où s'étend cette contagion à distance? Est-il nécessaire de placer des vers sains sous le même toit que des vers malades, pour qu'ils soient infectés par ces derniers? En aucune façon : les vers sains peuvent être non sous le même toit, mais dans le même corps de bâtiment que les vers malades et bien plus éloignés encore; l'infection sera surtout très-active quand on fera élever diverses sortes de vers par les mêmes personnes. La contagion se fait alors par les poussières que les magnaniers transportent, soit avec leurs mains, soit avec leurs vêtements, leurs souliers, ete. (1).
Dans un département comme le Gard, où chaque maison renferme une ou plusieurs éducations de vers à soie, nul doute que les vents et les personnes ne transportent des germes de pébrine. Leslitières que l’on dépose à côté des maisons, ou dans lesmaisons mêmes, sont une source de ces germes prêts à être emportés au loin (2). C’est en 1866 et en 1867 que j'ai appelé pour la première
(1) En 1867, je remis à Mile Magnan, fille du propriétaire de Pont-Gisquet, 5 grammes d’une graine cellulaire parfaitement pure, faite par moi-même, qu’elle éleva dans un corps de bâtiment contigu à celui où je faisais mes expériences et où
« j'élevais, de mon côté, cette même graine. (Forr la planche du frontispice.) La distance des deux éducations était de 30 mètres environ. La réussite de l'éducation de Mile Magnan fut remarquable. Elle n’ohtint pas moins de 12 kilogrammes de cocons, mais presque tous les papillons étaient chargés de corpuscules et l’on dut renoncer au grainage. Au contraire, presque tous les papillons des quelques centaines de vers que j’élevais moi-même furent sains. Pourquoi cette différence ? Il m'a paru impossible de ne pas l’attribuer à ce fait qu'aucune personne étrangère ne pénétrait dans ma magnanerie, où les soins de propreté étaient très-grands, et que Mile Magnan, au contraire, était aidée chaque jour par son père et un domestique, chargés de la distribution de la plupart des repas. Or M. Magnan avait, un peu partout dans sa maison, des vers de diverses races, dont plusieurs étaient trèsmalades. On ne peut douter qu'il n'ait, avec son domestique, porté à son insu les germes de la maladie dans l’éducation de sa fille.
(2) La planche ci-après représente des poussières en suspension dans l’atmosphère, recueillies avant les éducations industrielles et au moment où celles-ci s’achèvent, dans un département de grande culture, le Gard. On voit dans chacun de ces dessins des corpuscules organisés, mais le nombre en est considérable à la fin du printemps, comparativement à ce qu’il est au commencement de cette saison, ce qui s'explique par le développement beaucoup plus grand des moisissures et des organismes inférieurs dans la saison chaude, Mais l’intérèt de la planche B, comparée à la planche A, est tout entier, pour le sujet qui nous occupe, dans cette
fois l'attention des éducateurs sur l'influence des poussières des magnaneries comme éléments de propagation du fléau et sur la prodigieuse quantité de germes morbides que l'atmosphère pouvait prendre à cette source, sans cesse renouvelée pendant les éducations courantes (1). Mes observations et mes expériences sur ce point furent très-remarquées, et beaucoup de personnes ont été portées depuis à exagérer le danger de l’infection à grande distance.
Pour avoir une juste idée des choses dans cette question , il importe essentiellement de ne pas oublier que mes expériences, depuis l’année 1865, ont été faites dans le département du Gard, de tous les départements de France celui où la culture du mürier est le plus développée, et, en outre, que chacune de ces expériences était comparative. Quand elle portait sur des vers pébrinés, il y avait toujours à côté un lot témoin, placé sur les mêmes tables, composé de vers sains, auxquels on ne faisait subir aucun traitement. En conséquence, si l’air était chargé de germes actifs, s’il en déposait sur les feuilles en grand nombre, mes lots témoins n'auraient pas eu la pureté habituelle qu'ils ont présentée chaque année.
Il faut admettre, en outre, que l'air de l’intérieur mème de ma magnanerie avait peu d'influence pour infecter les vers sains.
circonstance que, parmi les spores de moisissures de la planche B, il ne paraît pas douteux qu’on rencontre quelques formes de corpuscules de la pébrine, même des corpuscules pyriformes. Toutefois, ce ne peut être là qu’une présomption. Dans mon Mémoire sur les corpuscules organisés qui existent en suspension dans l’atmosphère et la question des genérations dites spontanées, j'ai déjà fait observer qu’il est à peu près impossible de donner des noms spécifiques à ces corpuscules.
Ce n’est que par des expériences directes de contagion tentées avec les poussières, représentées fig. B, qu'on pourrait décider de l'existence des corpuscules actifs de pébrine dans ces poussières.
Les poussières des figures À et B ont été recueillies sur des bourres de coton ordinaire, par le moyen indiqué dans le Mémoire précité, puis on a lavé le coton dans quelques gouttes d’eau et examiné le dépôt formé dans cette eau. Chaque fois qu’on rencontrait dans le champ un corpuscule de forme organisée, on le représentait. Les corpuscules de ces figures correspondent done à un grand nombre de champs divers, mais à peu près égal pour les poussières recueillies en mars et pour celles recueillies à la fin des éducations industrielles,
(1) Woir t. II, troisième Partie, mes publications de ces deux années 1866 et 1857.
P. Lackerbauer ad. nat.del et: se. {mp. Becquet :