S II. — APPARITION DE LA MALADIE; SES RAVAGES, SA PROPAGATION
La récolte de 1848 avait été très-satisfaisante, particulièrement dans les Cévennes. L’abondance des produits, jointe aux malheurs de la révolution, avait fait descendre le prix du kilogramme de cocons à 2!",50. Tout à coup, sous l'influence de causes inconnues, ou mieux sans causes apparentes saisissables , on constala avec surprise, à la récolte de 1849, que dans beaucoup de localités une foule de chambrées avaient péri (2). En 1850, les mêmes faits se manifestèrent, les échecs furent mème plus multipliés que l'année précédente, et cet état de choses insolite s’étendit à des localités nouvelles. La situation s’aggrava de plus en plus dans les années 1891, 1802, 1899. Pourtant Ja production des cocons s’accroissait progressivement plutôt qu'elle ne diminuait, et l’année 1853, ainsi que je l’ai rappelé précédemment, est citée pour sa récolte
exceptionnelle, qui atteignit le chiffre de 26000 000 de Kkilo-
(1) Rapport de M. le comte de Casabianca au Sénat; 29 juillet 1865. Forr t. I, p. 25.
(2) Les éducateurs les plus éclairés, tout en reconnaissant que la recolte de 1848: a été très-abondante, affirment que, déjà dans les années 18/45, 1846, 1847, on se plaignait du grand nombre des insuccès des chambrées. Mais l’idée de les attribuer à une maladie spéciale ne se présentait à personne. Il est très-probable que la maladie actuelle commençait à sévir.
grammes de cocons. On s’expliquera aisément, par les détails dans lesquels je vais entrer, cette apparente contradiction d’une augmentation dans les récoltes, au fur et à mesure que l’épizootie se développait.
Les échecs de 1849 stimulérent le commerce des graines, qui, déjà depuis plusieurs années, avait commencé sur divers points des montagnes des Cévennes jugés plus favorables à la confection des semences. Comme la récolte avait été très-bonne en Lombardie, quelques négociants allèrent acheter des graines dans ce pays pour alimenter les éducations de 1850 (1); ces graines s'étant bien comportées, on eut recours de plus en plus aux semences d'Italie et à celles de quelques autres localités séricicoles. Ces semences étrangères finirent par dominer tellement, en 1823, qu'on en obtint une récolte remarquablement abondante. Mais ce qui accusait l’existence du fléau et son extension, c’étaient les échecs de plus en plus nombreux chez les éducateurs qui cherchaient à élever, comme autrefois, sur une échelle plus ou moins grande, la graine issue de cocons produits dans nos départements séricicoles (2). Les graines étrangères offraient des réussites : les graines indigènes, qu’elles provinssent de nos races ou des races importées, donnaient lieu aux plus cruels mécomptes.
(1) Depuis plusieurs années avant 18/9, une grande maison de filature de Ganges, la maison Æ4rgoin de l’ Arbre, faisait venir annuellement d'Italie une provision de graine qu’elle distribuait aux éducateurs du canton, préférant, dit-on, la qualité des cocons de la Lombardie à ceux des Cévennes, et trouvant sans doute aussi que ces graines réussissaient mieux que les graines indigènes.
(2) Des faits du même ordre se sont produits dans ces derniers temps sous l'influence des arrivages croissants des graines du Japon, c’est-à-dire que les récoltes ont été en augmentant depuis 1866, bien que le fléau n’eût pas diminué d'intensité. En 1864, un hardi sériciculteur de la Drôme, M. Berlandier, rapporta du Japon quelques cartons de graine qui donnèrent des vers d’une santé parfaite. En 1865, on éprouva de nouveau les graines de cette provenance sur une échelle un peu plus grande, grâce à l'initiative de la Société d’Acclimatation de Paris. Au commencement de l’année 1866, l'Empereur distribua 15 000 cartons de ces mêmes semences, qu'il avait reçus en don de la part du Taïcoun. Les éducateurs se montrèrent de plus en plus satisfaits de la vigueur des vers d’origine japonaise ; aussi, dans les années 1866, 1867 et 1868, une foule de négociants français et italiens s’occupèrent de l'importation en Europe des graines du Japon. J'écris ces
Tel a été un premier caractère du fléau, caractère qui s’est maintenu jusqu'à nos jours. En résumé, dans les premières années où sévissait en France l’épizootie des vers à soie, il était assez facile d'obtenir des récoltes, à la condition de s’adresser aux semences étrangères, mais le grainage indigène devenait de plus en plus improductif, particulièrement dans nos départements de grande culture. On ne devait pas tarder à reconnaitre les désastreuses conséquences de cette situation. Si le mal, en effet, était de telle nature qu'il dût envahir l'Italie, l'Espagne et les autres contrées séricicoles, le moment viendrait où l’on ne pourrait plus se procurer nulle part des semences saines et où la récolte des cocons s’abaisserait de plus en plus. Ce fut malheureusement à peu près ainsi que les choses se passèrent.
Dans cette mème année 1853, où les semences importées d'Italie donnaient à la France une récolte si abondante, la maladie fit invasion en Lombardie et les éducations de cette contrée commencèrent à offrir, en 1854, des insuccès qui furent bien plus nombreux en 1855. L'année suivante, le fléau prit d'immenses proportions. Les graines préparées en 1855 avec les éducations les mieux réussies du nord de l'Italie, graines qui furent introduites dans notre Midi en grande quantité, amenèrent
une véritable catastrophe. Le mal fut si grand, que les cocons,
lignes à la veille de la campagne séricicole de 1869 : or, les documents officiels constatent qu’il est arrivé, à la fin de l’année 1868, tant en France qu’en Italie, environ 2400 000 cartons japonais (voir quatrième Partie, t. 1, p.310, les documents officiels dont je parle ). C’est sous l'influence de ce commerce nouveau que la récolte des cocons a été en augmentant en France et en Italie depuis l’année 1866. Tandis que la production totale pour la France en 1865 ne s’est élevée qu'à {4 000 000 de kilogrammes, celle de 1866 a atteint 16 400 000 kilogrammes, et, pour 1867, 13 4oo 000 kilogrammes. La statistique dressée par l’Administration n’est pas encore connue pour l’année 1868, mais il est probable qu’elle constatera au moins le statu quo, et nul doute qu’il y aura une progression nouvelle en 1869. Malheureusement, ce n’est là qu’un progrès factice; le mal continue de sévir avec une intensité plutôt accrue que diminuée. La preuve en est que la reproduction des belles races indigènes, si supérieures par leurs produits aux graines du Japon, est toujours frappée de stérilité. La situation n’est pas meilleure en Italie, en Espagne, en Portugal, etc. Néanmoins, aujourd’hui, comme à toutes les époques depuis que règne la maladie, on rencontre d’excellentes chambrées de races indigènes dans tous les pays séricicoles.
dont le prix moyen avait été de 5 francs le Kilogramme en 1855, se vendirent 8 francs en 1856, et que la récolte totale tomba de 19 800 000 kilogrammes à 7 500 000.
L'Espagne, de son côté, éprouvait les mêmes malheurs. Pendant deux années seulement on avait pu y pratiquer des grainages productifs. |
L'’embarras était extrème. I fallut chercher ailleurs les éléments de moins chétives récoltes. Des négociants se rendirent dans les iles de PArchipel, en Grèce et en Turquie. On tira surtout d’Andrinople des graines excellentes, qui pallièrent un moment les souffrances ; mais, en 1829-1860, les mêmes faits qui s'étaient produits en Lombardie et en Espagne se renouvelèrent en Turquie. La maladie décima les chambrées des environs d’Andrinople en 1860.
Les marchands de graine, stimulés par le gain d’un commerce de plus en plus lucratif et sans contrôle, portèrent plus loin dans le Levant leurs reconnaissances et leurs achats. La Syrie, les provinces du Caucase, la Valachie et la Moldavie furent explorées à leur tour, mais à leur tour envahies par le fléau. Enfin, en 1864, toutes les contrées séricicoles de l’Europe et une partie de celles de PAsie ne pouvaient plus produire que des semences infectées : à l’extrème Orient, le Japon seul restait encore sain (1).
(1) Je dois la Note suivante à l’obligeance de M. Françaison, chef de l’une des principales maisons de filature d’Alais :
« En 1848 Récolte énorme (dans les Cévennes }).
1849 Quelques symptômes de maladie.
1850 Aggravation.
1852 | Importation de graines d’Italie et de graines d’Espagne. 1853 >» — Réussite générale. — En 1854, déjà des insuccès. 1854 | — En 1855, échecs nombreux.
1857 }? Graines d’Andrinople donnant de bons résultats.
nr Graines d’Andrinople et de Nouka.
) 1861 { Les Andrinople échouent et les Nouka sont appelées à Ü les remplacer jusqu’en 1864.
» Pendant cette dernière période, on essaya des graines de l'Asie Mineure qui ne
eo»)
J ‘expliquerai plus tard comment il arriva que le fléau a suivi précisément dans sa marche les opérations du commerce des
graines.