LA MALADIE DES VERS A SOIE SE COMPOSE DE DEUX MALADIES DISTINCTES
$ I. — AvanNT L'ANNÉE 1867, ON CROYAIT A UNE MALADIE UNIQUE POUVANT REVÊTIR DES FORMES DIVERSES.
Lorsque je me rendis pour la première fois dans le midi de la France, en 1865, l’épizootie des vers à soie était universellement rapportée à une seule maladie, dont les symptômes et les caractères étaient si mal définis, qu’on discutait encore sur le nom qu'il fallait lui attribuer. Pour le plus grand nombre, elle n'avait pas de dénomination précise. C'était la maladie; c’est-à-dire un fléau mystérieux, insaisissable dans sa nature et dans ses origines, prèt à sévir partout et sur toutes les éducations ; quoi qu'il advint, quelle que füt la cause de ruine d’une chambrée, on accusait constamment la maladie d'avoir provoqué le désastre.
J’ai voulu rappeler ces circonstances quand j'ai donné au présent Ouvrage le titre d'Études sur LA MALADIE des vers à soie.
On avait bien distingué des formes multiples dans le fléau, et nous avons vu M. de Quatrefages supposer même que toutes les maladies des vers à soie, décrites par les auteurs bacologues, se rencontrent habituellement aujourd’hui dans les éducations,
mais à titre d'effets obligés d’un mal unique, la pébrine, sévissant épidémiquement et déterminant chez le ver une dégénérescence qui le rend accessible à toutes les maladies de son espèce. Cette opinion a été partagée par la plupart des éducateurs dags les années qui ont suivi les publications de M. de Quatrefag . Elle peut s'expliquer facilement par l’absence de données rigoureuses sur les vrais symptômes du fléau et par les apparences diverses que peut montrer une mème maladie chez le ver à soie aux divers âges de la larve.
En 1866, j'ai vu moi-mème périr plusieurs graines d'une affection qui n'avait point les caractères de la pébrine, et J'étais porté également, à l'exemple de M.de Quatrefages, à en rattacher l'existence à cette dernière maladie. Les graines, nées de parents très-corpusculeux, sans toutefois offrir elles-mêmes des corpuscules, m’ayant donné des exemples de Ta maladie des morts-flats, je pensais que cette circonstance était générale et que cette maladie était liée, par les conditions mêmes que j'indique, à lexistence de la pébrine ; en d’autres termes, je pensais que la présence plus ou moins abondante des corpuscules chez les parents producteurs de la graine affaiblissait les vers et que cet affaiblissement se traduisait par l’apparition de la maladie des mortsflats (2).
Quelques personnes allaient même plus loin. Elles faisaient dériver directement la flacherie de Ta pébrine. Les corpuscules de
la pébrine étaient des ferments qui engendraient d’autres fer-
(1) « Tous les éducateurs, dit M. Jeanjean dans l'Ouvrage que j'ai déjà cité, se sont » aperçus que la pébrine se montre rarement seule dans une chambrée et qu’elle » est accompagnée, le plus souvent, d’une ou plusieurs de ces maladies des vers à » soie déjà connues depuis longtemps... Au milieu de cette complicatien de maux » variables et accidentels, nous croyons reconnaitre, avec l'illustre professeur d’an- » thropologie du Muséum, des signes bien évidents d’une aflection qui se montre » chaque année dans toutes nos magnaneries et qui constituent, par conséquent,
» l’épidémie elle-mème.» (JEANJEAN, Études sur la maladie des vers à soie, ete... p. 26, 1862.)
(2) Foër ma Communication à l’Académie des Sciences du 23 juillet 1866, t. LH, Pu130;
ments, où qui étaient engendrés par eux. Telle était Popinion de MI. de Plagniol, de lArdèche.
A l'étranger, on n'était pas plus avancé. M. Haberlandt à publié, en 1866, une brochure dans laquelle il désigne indifléremment la maladie régnante par les noms de pébrine (fleckenkrankheit) et de flacherie (schlafisucht).
On comprend sans peine quelles pouvaient être les conséquences de ces opinions. Si la pébrine est la maladie unique, si la maladie des morts-flats ou toute autre affection n'apparaissent qu’à sa suite et comme effet de sa présence, elle seule doit attirer Pattentiof du savant et provoquer la recherche d’un moyen préventif ou curatif. Jusqu'en 1867, j'ai partagé cette interprétation des faits, que je considère aujourd’hui comme tout à fait erronée. Aussi de 1865 à 1867, tous mes eflorts eurent pour but exclusif Ja connaissance de la maladie des corpuscules et des moyens de fa combattre : mais le progrès de mes études vint jeter de nouvelles fumières sur le sujet, et étendre le cercle des dificultés à vaincre et des expériences à tenter.
Dès l’époque des essais précoces de l’année 1867, je reconnus que le mal, du moins dans les départements de grande culture, n'était ni aussi simple, ni aussi compliqué qu'on Île croyait communément, que la cause des désastres devait être attribuée non à une seule, mais à deux maladies distinctes indépendantes, ayant chacune leur nature propre, toutes deux fort anciennes. la pébrine, où maladie de la tache, identique avec Ta maladie des corpuscules, et Ta maladie des morts-blancs ou des morts- [ats, maladie des tripes dans quelques localités, autrement dit la flacherie (1).