‹ Études sur la maladie des vers à soieChapitre 77 sur 97 · LA FLACHERIE EST TANTOT HÉRÉDITAIRE, TANTOT ACCIDENTELLE · texte numérisé non relu

LA FLACHERIE EST TANTOT HÉRÉDITAIRE, TANTOT ACCIDENTELLE

La maladie des morts-flats est très-souvent accidentelle. Une trop grande accumulation des vers aux divers âges de l’insecte, une trop grande élévation de température au moment des mues; la suppression de la transpiration par les effets du vent que, dans le Midi, on appelle marin, ou par un défaut prolongé d'aération ; un temps orageux qui prédispose les matières organiques à la fermentation, l'emploi d'une feuille échauflée et mal aérée, souvent mème un simple changement subit dans la nature de Ia feuille qui sert de nourriture aux vers, une feuille très-dure succédant à une feuille plus digestive, une feuille mouillée, surtout par un brouillard où par la rosée du matin ou du soir, qui accumule sur la feuille les germes en suspension dans une grande masse d'air, voilà autant de causes propres à développer la maladie des morts-flats. Parmi ces causes il en est dont les funestes effets s’accusent dans l'intervalle de vingt-quatre heures. D’autres ne font qu'affaiblir les vers, souvent à l'insu de l’éducateur, qui se trouve fort étonné, plus tard, de voir sa chambrée décimée par la flacherie sans avoir commis d’imprudence apparente à la veille du désastre. Maïs la faute a existé longtemps auparavant; c’est ainsi, par exemple, que les choses se passent quand on a laissé la température s'élever au moment des mues. Les vers ne périssent pas immédiatement, mais ils éprouvent un affaiblissement qui se traduit plus tard par la flacherie. L'habitude de tailler les müriers chaque année, comme on Île fait généralement dans tout le midi de la France, pourrait bien contribuer également à mul-

iplier les ravages de cette maladie. On sait combien est luxuif. 16

riante la végétation des müriers qui subissent chaque année l'opération de la taille : les feuilles deviennent, pour la plupart, très-larges, épaisses, chargées de matière verte et, par là même, plus ou moins indigestes. Alors que l'emploi d'une feuille fine, légère, moins belle à l'œil, comme est celle des müriers non taillés depuis plusieurs années, ou des müriers dits sauvageons, assurerait la récolte, l'usage de la feuille de mürier taillé peut faire périr les vers au pied de Ja bruyère (r).

Le motif de la préférence donnée par les éducateurs aux müriers taillés sur ceux qui ne le sont pas tient uniquement à ce que les premiers produisent plus de feuilles que les seconds et surtout que la récolte de cette feuille est beaucoup plus facile : «tandis qu'un homme suflit pour arracher toute la feuille nécessaire, le cinquième jour du dernier âge, à l'alimentation des vers devant produire 100 kilogrammes de cocons, avec des arbres greffés et bien taillés, il faut jusqu'à quatre ouvriers pour Îles arbres buissonneux et sauvages (2). » En temps d'épizootie il y aurait probablement intérêt pour l’éducateur à abandonner plus ou moins l'usage de la taille annuelle des müriers. C’est également une pratique prudente de rendre les éducations aussi précoces que possible, afin que, se trouvant terminées avant l’époque des grandes chaleurs, la feuille soit plus jeune et plus digestive

au moment du dernier age des vers (37°

(1) Dans cet Ouvrage, je n’ai donné aucune attention à l’opinion des personnes qui présument que le fléau a son origine dans une maladie inconnue et invisible propre à la feuille du mürier. C’est qu’il n’y a pas, selon moi, un seul motif sérieux de l’admettre, et qu’il y en a beaucoup, au contraire, pour la rejeter. Je me réfère sur ce point aux remarques si judicieuses qui ont été présentées autrefois à l’Académie par M. Dumas, dans la séance du 25 mai 1857, précisément à l’occasion d’une Communication relative à une maladie de la feuille du mürier. Les savantes recherches de M. Peligot, sur la composition des feuilles de cet arbre, peuvent encore être invoquées comme une preuve de l'impossibilité d'attribuer au mürier ou au sol un effet quelconque sur le mal, sa nature et sa propagation.

(2) Ce poids de feuilles est évalué à 225 kilogrammes par M. de Gasparin. (Voir DE GASPARIN, Essai sur l’histoire de l'introduction du ver à sote en Europe; Paris,

(3) Cette pratique a été préconisée dans ces dernières années par diverses per-

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Il est digne de remarque que, au temps de Henri IV, ces principes étaient déjà connus pour la plupart : une observation intelligente les avait enseignés. On sait avec quel zèle Henri IV s’occupa de l’industrie de la soie. En 1597, et dans les années suivantes, le valet de chambre du Roi, le sieur Laflémas, devint, sous l'inspiration de son maitre, l’apôtre zélé de la culture du mürier. Pour le récompenser, le roi l’anoblit et le nomma contrôleur du commerce en France et des plants de mürier. En 1604, Laffémas publia un Ouvrage destiné à exalter les avantages de la culture du mürier dans le centre et le nord de la France. On y trouve les passages suivants :

« Pour bien élever les vers à soie il ne faut que soins, diligence et lieux propres; car autant ils demeurent deux mois, voire dix-sept semaines à faire lesdites soies qui se devraient faire en six (semaines), ce qui cause la venue des grandes chaleurs et fait endurcir les feuilles, ce qui fait perdre courage et mourir lesdits vers.

» Faut noter que lesdits vers sont des espèces de chenilles que chacun voit mourir par les grandes chaleurs et pluies ; ainsi font lesdits vers, et mème s'ils mangent de la feuille mouillée ils viennent malades et meurent. Ils ne sont pas exempts desdites | maladies en Italie, en Languedoc comme ailleurs, et quelquefois les trop grandes chaleurs leur engendrent des maladies qui les font tous mourir, ou par des vents marins qu'ils appellent vents du Midi, qui sont là plus facheux qu'ils ne sont en France. »

Laffémas dit encore « qu'en 1603, à Paris, Orléans, Tours et Lyon, la plupart des vers que l’on n'avait pas fait éclore de bonne heure étaient morts, ce qui a donné, dit-il, le sujet de faire courir le faux bruit que le climat de France ne leur était pas propre (1). La preuve certaine de les nourrir a été faite à Paris, au faubourg

sonnes : M. Duseigneur, M. H. Marès, etc. (Voir à ce sujet une Note de M. Marès, t. II, p. 76.) Elle peut prévenir également la contagion dans une certaine mesure.

(1) ComTE DE GasParix, ouvrage cité, p. 93.

Il s’agit ici du royaume de France proprement dit au temps de Henri IV, lequel ne comprenait pas la plupart des provinces du Midi.

Sant-Honoré, en l'hôtel de Retz, qui les avait fait éclore quinze jours auparavant les autres, et par tel moyen sont venus à profit. De sorte que de quatre onces de semence lesdits vers ont fait 18 livres de soic (1). »

Il serait fort à désirer que nos éducateurs fussent bien pénétrés des sages avis du valet de chambre de Henri IV.

Les circonstances dans lesquelles Ia maladie des morts-flats est accidentelle sont assez fréquentes pour que la plupart des éducateurs aient mis en doute l'opinion que j'ai soutenue le premicr, en 1868, sur le caractère héréditaire possible de cette maladie. Ilest pourtant bien facile de se convaincre de la vérité de cette assertion.

Si la flacherie, dans certaines circonstances déterminées, peut ètre héréditaire, c’est-à-dire la conséquence d’un état maladif quelconque propre aux ascendants, il est vraisemblable que ces conditions doivent se réaliser de préférence dans le cas où l’on essaye de faire de la graine à l’aide de papillons provenant d'une éducation qui aura été plus ou moins décimée par la maladie des morts-flats: cette hypothèse me suggéra mes premières expériences en 1867-1808.

En 1867, je fis plusieurs grainages avec des cocons d'éducations dont les vers avaient péri de flacherie en plus où moins grand nombre avant de filer leur soie, et en ayant soin d'éloigner de ces grainages tous les papillons présentant, à un degré quelconque, la maladie des corpuscules. Jélevai ces divers lots aux essais précoces de 1868. Tous, au nombre de sept, excepté un seu}, présentèrent, de la manière Ta plus prononcée, les symptomes de Ja flacherie. Plusieurs même ne donnèrent pas un seul cocon, et 11 y en eut dont les vers étaient déjà tous morts à Ja

troisième mue. I est donc impossible de mettre en doute que la

(1) C’est environ 216 livres de cocons par 4 onces, car il faut environ 12 livres

4 onces

de cocons p'ur faire une livre de soie, »16 livres de 400 grammes pour de 3 grammes où 54 livres par once, cela équivaut à un rendement de 218,6 par once dé 25 grammes, La livre était de 400 grammes ou de 16 onces de 25 grammes

chacune.

flacherie puisse être une affection héréditaire, et, depuis bien longtemps, les éducateurs auraient eu la preuve de cette vérité, s'il n'était pas de règle, dans tous les pays séricicoles, de ne jamais livrer au grainage une éducation qui a présenté une mortalité plus où moins grande entre la quatrième mue et la montée à la bruyère.

Une expérience semblable à celle dont je viens de parler fut entreprise, à ma demande, par le président du Comice agricole d'Alais. Je lui avais remis une graine issue de parents exempts de corpuscules, la même dont il est question, à diverses reprises, dans cet Ouvrage sous le nom de graine de Sauve. L'éducation qu il fit de cette graine, en 1867, dans sa propriété du Temperas, à Alais, offrit une mortalité peu sensible à la veille de la montée, mais les vers étaient extrèmement languissants et évidemment atteints de flacherie pour la plupart. Avec les cocons de cette éducation, dont les papillons furent très-beaux en apparence, M. de Lachadenède prépara 45 grammes de graine cellulaire exempte de corpuscules. On fit, avec cette semence, en 1868, à Alais et dans les environs, soit aux essais précoces de mars, soit en avril et mai, un grand nombre de petites éducations très-soignées. Il ne fut pas possible d'obtenir un seul cocon.

Dès ce moment, M. de Lachadenède resta parfaitement convaincu de l’hérédité de la maladie des morts-flats, à laquelle, comme tant d’autres éducateurs, il avait refusé de croire Jjusque-là.

Si la prédisposition héréditaire à la maladie des morts-flats n'existait que pour les graines pouvant provenir d'éducations, qui auraient elles-mèmes présenté une mortalité plus ou moins grande par l'effet de cette maladie après la quatrième mue, il ny aurait guère à se préoccuper des faits qui précèdent sous le rapport pratique. Il suflirait de consacrer à nouveau l'usage que je rappelais tout à l'heure, d'éviter avec soin toute confection de graine avec des cocons d’éducations atteintes de flacherie à un degré quelconque; mais on peut se convaincre aisément que les éducations les mieux réussies, comme produit en cocons, oflrent

assez souvent, dans les graines qui en proviennent, la pré-

disposition héréditaire dont nous parlons. Ces éducations montrent invariablement, chez les vers au moment de lamontée à la bruyère, un état de langueur qui n'échappe pas à un œil exercé, langueur qui s'explique par une fermentation de la feuille de mürier dans le canal intestinal des vers, non par le fait des vibrions, comme je l'ai expliqué, mais le plus souvent par la présence du petit ferment en chapelets de grains dont il à été question au Chapitre précédent. Lorsque des vers olflrent le symptôme dont il s’agit, examinez au microscope le contenu du canal intestinal, et, chez la plupart, vous trouverez ce ferment en plus ou moins grande abondance. Vous le trouverez plus aisément encore, après que le ver aura filé son cocon, dans la poche stomacale de Ta chrysalide : caractère précieux, parce qu'il permet d'étudier les cocons sous le rapport de la flacherie, comme la présence des corpuscules permet de les observer sous le rapport de la pébrine ; mais entre l'utilité et la nécessité de ces deux sortes d'observations, il y a cette grande différence, que les plus beaux vers, les plus agiles à monter à la bruyère, les moins pébrinés, c'est-à-dire n'offrant pas de taches sur leur peau, ou seulement des taches de blessures, peuvent être détestables pour la reproduction, s’il ne s’agit que de la maladie des corpuscules, tandis qu'on peut prévoir, par le simple examen des vers au moment de la montée, s'ils sont impropres au grainage sous le rapport de la flacherie par hérédité. Nous avons démontré ailleurs, en effet, que tous les vers des plus belles chambrées peuvent être empoisonnés par le germe de la pébrine et conduire à des chrysalides, à des papillons, à des graines, chargés de corpuscules alors qu'il n'existe pas encore de traces sensibles de ces peiits corps dans les vers au moment de la montée à la bruyère, et surtout aucun symptôme de la pébrine.

La maladie des corpuscules par hérédité peut donc être impossible à prévoir chez les vers au moment de la montée; on peut mème dire que c'est le cas le plus ordinaire, tandis que la prédisposition héréditaire à la flacherie dans une graine peut être reconnue par la simple observation, sans le secours du micro-

scope, si l’on a'eu sous les yeux léducation qui a fourni cette

graine : circonstance facile à réaliser pour tout éducateur qui prend soi-mème la peine de confectionner la graine dont il a besoin, à l’aide d’une petite éducation faite spécialement dans ce but. En résumé, le microscope est presque toujours indispensable pour s'assurer d’un bon grainage quand on veut éviter la pébrine; des connaissances pratiques, au contraire, peuvent suffire s’il s’agit de la flacherie héréditaire. J’appelle, sur ce point, toute l’attention des éducateurs.

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