‹ Études sur la maladie des vers à soieChapitre 8 sur 97 · ÉRIC OUEN DIE DES CORPUSCUTES · texte numérisé non relu

ÉRIC OUEN DIE DES CORPUSCUTES

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vers, au lieu de s'emparer de la feuille avec voracité dès qu’elle était jetée sur les tables, se promenaient languissamment sur elle avant de la saisir. Considérez des vers sains et robustes dans les derniers jours de leur vie à l’état de larves, lorsque leur appétit est Le plus exalté, ils ne prennent pas la peine de changer de place pour rechercher soit une position plus commode, soit une feuille plus à leur goût : dans quelque situation qu’ils se trouvent, couchés sur le dos, gènés par leurs voisins ou par la litière, contournés sur la feuille ou recouverts par elle, vous les voyez s’en emparer sur-le-champ et la dévorer, pour ainsi dire, à l’instant même où elle est jetée sur les tables. La planche photographique de la page suivante ne donne qu’une image affaiblie de ce curieux spectacle. C’est alors que, dans la magnanerie, on entend le bruit des mandibules simuler le bruit de la pluie qu’un orage abat sur les arbres. C’est alors aussi que la joie est au cœur des magnanarelles. Le temps de la moisson est proche, la bruyère va se couvrir de soie aux couleurs d’or ou d'argent. Mais si vos vers hésitent à s'emparer de la feuille, s’ils paraissent vouloir se mettre plus à l'aise, ou chercher une feuille mieux à leur convenance, soyez dans la plus vive inquiétude. C’est le signe d’un affaiblissement et la preuve qu’ils n’ont pas digéré les repas précédents. Vos tables ne tarderont pas à se couvrir de cadavres, et votre douleur sera d'autant plus poignante que les vers auront conservé jusqu’à la fin un si bel aspect qu’il faudra les toucher pour être assuré qu'ils sont réellement immobiles et.sans vie. On dirait la mort par apoplexie chez l'espèce humaine.

Telles ont été les formes diverses sous lesquelles ont péri les chambrées de vers à soie depuis vingt ans. Je démontrerai qu’elles se rapportent à deux maladies distinctes et non à une seule ou à plus de deux, comme on l'avait cru par erreur jusqu’en 1867, époque à laquelle j'ai mis en lumière les faits dont je parle. Les apparences morbides que j'ai décrites en dernier lieu correspondent à une maladie qui a toujours fait des ravages dans les éducations de vers à soie et qui est connue depuis longtemps sous le nom de maladie des morts-blancs ou des morts-flats (maladie des tripes dans quelques localités). Toutes les autres formes du mal

dont j'ai parlé se rapportent, au contraire, à une autre maladie également fort ancienne, mais que les auteurs avaient mal distinguée, ce qui a fait croire de nos jours à plusieurs qu’elle était nouvelle. Cette maladie est, à proprement parler, la maladie qui règne avec intensité depuis vingt ans, celle qui a parcouru l’Europe et l’Asie à la suite du commerce des graines et dont les premiers eflets désastreux ont commencé à être remarqués en 1849. Elle porte les noms de pébrine ou de gattine, ou encore de maladie des corpuscules. Je dirai bientôt le sens de ces expressions. On l’a appelée quelquefois maladie des petits et atrophie, mots qui rappellent un de ses symptômes le plus caractéristique, c’est-àdire l'existence de vers dont le corps reste petit, comme atrophié, parce que ces vers refusent de prendre la nourriture nécessaire.

Ces deux maladies, tantôt associées, tantôt isolées, ont été la source de tous les malheurs de la sériciculture depuis 1849. Elles ont frappé indistinctement la grande majorité des éducateurs dans tous les pays séricicoles de l’Europe et d’une grande partie de l’Asie. Il faut avoir assisté à ces désastres pour comprendre leur étendue et les misères qui en sont la conséquence. Après avoir donné son temps et sa peine à son cher bétail (1), dépensé sa feuille, payé ses ouvriers, le malheureux éducateur ne recueille que des cadavres en putréfaction. Jadis, l’époque de la récolte des cocons était un temps de fête et d’allégresse. Malgré la fatigue des derniers jours de l'éducation, où l’appétit des vers ne peut être satisfait qu'au prix d’un travail qui ne connaît de repos ni le jour, ni la nuit, des chants joyeux retentissaient partout dans les campagnes, sur les arbres où se faisait la cueillette de Ja feuille, près des tables où le précieux insecte, le corps rempli de soie, montait avec prestesse sur la bruyère pour y construire sa prison dorée. Un seul trait dira la place qu'occupait dans la vie des populations la récolte du précieux textile : les payements de l’année entière, tous les règlements d’affaires avaient lieu quelques jours après

(1) Expression d'Olivier de Serres.

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