CHAPITRE V
GUÉRISON POSSIBLE DE LA PRÉDISPOSITION HÉRÉDITAIRE A LA FLACHERIE PAR DES CONDITIONS ENCORE INDÉTERMINÉES D'ÉDUCATIONS.
J'ai vu maintes fois une graine prédisposée héréditairement à la maladie des morts-flats se très-bien comporter dans quelques-unes de ses éducations industrielles.
S'il est vrai, ainsi que cela parait résulter de l’ensemble de mes observations, que la flacherie héréditaire soit la conséquence d'un aflaiblissement de la graine ou des vers, il est aisé de comprendre que cette prédisposition puisse céder à des pratiques favorables d’éducations quand elle n’est pas trop profondément accusée : c’est une loi pour tous les êtres vivants que l'organisme incline de préférence vers la santé plutôt que vers la maladie.
Un des exemples les plus frappants que je puisse citer de la guérison d'une prédisposition héréditaire à la flacherie m'a été offert par la graine Mazel, dont J'ai parlé dans mon Rapport du 25 juillet 1867 au Ministre de l'Agriculture (voir ce Rapport, t. Îl, p. 224). Cette graine issue de cocons les uns blancs, les autres jaunes, était exempte de pébrine. Je la mis en quatre lots distincts, aux essais précoces de Saint-Hippolyte-du-Fort (Gard) et de Ganges (Hérault). La réussite des quatre essais fut excellente. Or, en grande éducation, dans plus de quinze chambrées, elle éprouva un échec complet, uniquement par la flacherie; au contraire, trois onces réussirent fort bien chez M. Bonnal, d’Alais. La prédisposition héréditaire à la flacherie était done incontestable, et il est manifeste, d'autre part, que les conditions des essais précoces ainsi que celles de l'éducation de M. Bonnal ont guéri l'aflaiblissement des vers, ont fortifié ces derniers et
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leur ont permis d'aller jusqu'à la fin de leur vie, sans mortalité sensible.
On trouvera dans une lettre de M. Jeanjean, maire de Saint- Hippolyte-du-Fort, us exemple analogue, relativement à une graine faite dans le Gers par M"! Méry Boyé. Cette graine, issue de parents privés de corpuscules et que M. Jeanjean avait examinés lui-même, périt de la flacherie dans toutes les éducations qui en furent faites aux environs de Saint-Hippolyte en 1869, excepté dans une seule, où à onces donnèrent 35 kilogrammes à l’once. Elle avait également échoué aux essais précoces. On trouvera la constatation de ce fait, t. Il, p. 137, dans une Communication extraite du Messager agricole du Midi.
On peut consulter encore, à ce sujet, l'excellent travail publié au mois d'août 1869, par M. Sirand, de Grenoble. Cet habile et consciencieux observateur a eu l’occasion d'étudier et de suivre les éducations de plusieurs graines prédisposées héréditairement à la flacherie, qui ont offert un grand nombre d’insuccès et quelques rares réussites. Le travail de M. Sirand est reproduit tomelIl, page 141.
Je pourrais citer une foule d’autres exemples de lots de graines, si fort atteints de la flacherie par hérédité, que plus des ++ des éducations périssaient de cette maladie; mais çà et là, sans que l’'éducateur euüt pris des précautions particulières connues, et qu'on püt se rendre compte de son succès exceptionnel, ces mèmes graines ont fourni une abondante récolte. Cette circonstance est très-digne de remarque: elle montre d'une manière évidente que les conditions des éducations peuvent guérir les vers, dans certains cas déterminés, de l’affaiblissement héréditaire qui les prédispose à la flacherie, bien que, dans l’état actuel de nos connaissances sur l’art d'élever les vers à soie, on ne puisse assigner les causes des succès que je viens de mentionner.
Les essais précoces de février et de mars m'ont oflert, dans chacune des trois campagnes 1867, 1868 et 1869, de nombreux faits de cette nature, et très-généralement mème on peut ajouter que, dans un local où les causes de contagion de la flacherie sont absentes, la majorité des graines exemptes de pébrine, mais af-
faiblies et prédisposées à la flacherie accidentelle, réussissent trèsbien aux essais précoces. Elles présentent tout au plus quelques rares morts-flats vers l’époque de la montée, tandis qu'aux grandes éducations d'avril et de mai elles périssent ordinairement de cette aflection. Les conditions des éducations au moment des essais précoces sont donc propres à éloigner la maladie des mortsflats (1). Est-ce la nature de la feuille qui en est la cause ? Ne faudrait-il pas l’attribuer plutôt à la moins grande proportion des germes de contagion, à la moindre accumulation des vers, aux soins mieux entendus, à l'éloignement quotidien des vers morts? Sur tous ces points on est réduit à des conjectures, parce que l'art d'élever les vers à soie n'a jamais été étudié scientifiquement. Aujourd'hui que, grace à mes recherches, on possède des moyens sûrs de se procurer des graines exemptes des maladies héréditaires, le progrès le plus désirable, selon moi, consisterait à établir les principes sur lesquels doit reposer l’art du magnanier. |
Autant que je puis en juger par les connaissances pratiques que j'ai acquises dans mes expériences de laboratoire, et par les nombreuses visites que j'ai faites dans des magnaneries industrielles, l'accumulation des vers dans un espace trop restreint, particulièrement dans les trois premiers àges, et le défaut d’une aération suffisante me paraissent être les causes les plus déterminantes de la flacherie accidentelle. Aussi, je suis porté à croire qu'une des meilleures pratiques pour guérir les vers de la prédisposition hé-
(1) Je suis loin de prétendre, toutefois, que la maladie des morts-ilats ne sévisse jamais sur les graines dans les éducations précoces. Mais elle ne s’y produit, généralement du moins, que dans les graines qui ont une prédisposition excessive à la maladie, par exemple si le graineur a eu le tort de préparer la graine avec des cocons d’une éducation fortement atteinte de flacherie, ce qu’on évitait jadis avec tant de soin, quand la graine n’était pas un objet de commerce.
On comprend aisément d’ailleurs qu’il serait difficile de poser en tout eeci des principes absolus. Une bonne graine peut être quelquefois décimée par la flacherie aux essais précoces, mais c’est alors la flacherie accidentelle, le fait d’un repas de mauvaise feuille, une infection du local, etc. J'ai vu plusieurs exemples de ce genre à l'Établissement d'essais précoces de Saint-Hippolyte en 1869, même sur des graines japonaises d'importation directe.
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réditaire à la flacherie consiste à espacer beaucoup les vers dans les premiers âges et à les placer dans un air sans cesse renouvelé. J'aurai bientôt l’occasion d'appuyer cette prescription par de nouveaux arguments.
En 1869, une petite fille s’amusa à élever quelques grammes de graine (3 grammes) dans notre salle à manger de Pont- Gisquet, où il y avait une grande cheminée dans laquelle on ne faisait pas de feu. Sur les cendres, restées dans le foyer, l'enfant avait une corbeille plate en osier, où chaque jour elle plaçait les vers qui lui paraissaient défectueux à un titre quelconque, les retardataires, les malades, etc., etc. Nous fûmes tous surpris du grand nombre de cocons qui couvraient la bruyère de ce panier et de la vigueur de la plupart des vers à la fin de leur vie. Personne ne douta que le mouvement continuel de l'air à la place qu’ils occupaient ne füt la cause à laquelle il fallait attribuer leur bonne santé.
La différence profonde qui existe entre les départements de grande et de petite culture, sous le rapport de la fréquence de la flacherie, et pour les mèmes lots de graines, peut encore être citée à l'appui des opinions que je viens d'exposer. La différence dont je parle atteint quelquefois des proportions si extraordinaires, qu’on a peine à s’en faire une idée exacte, quand on n’a pas eu occasion de la constater soi-même. Bon nombre de lots de graines faites à Paillerols, par M. Raybaud-Lange, ont donné les plus belles récoltes, et, pour ainsi dire, sans un seul échec dans plus de deux cents chambrées des Basses-Alpes, tandis que ces mêmes graines, sorties des mêmes sacs, ont fourni, dans le Gard, l'Ardèche, l'Isère, beaucoup d’éducations plus ou moins éprouvées par la flacherie. Je rapporterais volontiers ces cas de flacherie accidentelle à deux causes principales : 1° dans les départements de grande culture, il existe en abondance, accumulés d'année en année, des germes de flacherie; 2° les départements de grande cultur: ne faisant plus eux-mêmes Îles graines dont ils ont besoin, presque toutes celles qu’on y élève pèchent par défaut d’une acclimatation convenable. Les graines saines faites dans les Basses-Alpes se comportent beaucoup moins
bien dans les plaines du Gard, de l'Ardèche que dans les localités |! ) I
montagneuses de ces départements, dont les conditions climatériques se rapprochent de celles des Basses-Al pes.
C’est un motif de plus pour encourager les éducateurs de nos
Ï [l 5 départements séricicoles à revenir au grainage indigène par Le LL) «
l'application de ma méthode.
Au nombre des causes les plus actives de la flacherie accidentelle, il faut placer, outre la fâcheuse habitude de l’accumula-
tion des vers, la trop grande élévation de température au
du M ie
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BLANADET
moment des mues. À cette époque critique de sa vie, le ver à
soie ne s’accommode ni d’une température trop basse, ni d’une
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température trop élevée. On peut toujours lutter contre le froid en faisant du feu ; mais comment se garantir des chaleurs excessives ? Le meilleur moyen, selon moi, consiste dans l'emploi de trappes pratiquées dans le plancher de la magnanerie et communiquant avec un rez-de-chaussée ou un cellier très-frais, comme le représente, par exemple, le dessin ci-contre. Si le soleil est trop ardent et peut nuire à la santé des vers, fermez avec soin toutes les fenêtres et découvrez les trappes. De chacune de cellesci montera alors une colonne d’air frais, dont le mouvement sera d'autant plus rapide que la toiture de la magnanerie sera plus échauftée par le soleil; votre local d'éducation sera, pour ainsi dire, transformé en une vaste cheminée. Ces trappes doivent être établies le long des murs et recouvertes d’un treillage en fil de fer, autant pour éviter les accidents que pour éloigner lPentrée des r'als.
On lit dans un Ouvrage chinois sur l'éducation des vers à soie : « La personne qui soigne les vers à soie doit porter un vêtement simple, non doublé. Elle réglera la température de l'atelier d’après la sensation de froid ou de chaud qu’elle éprouvera. Si elle sent du froid, elle jugera que les vers à soie ont froid, et alors elle augmentera le feu; si elle sent de la chaleur, elle en conclura que les vers ont aussi trop chaud et elle diminuera convenablement le feu (la chaleur) (1). »
Cette manière d'exprimer la proportion de chaleur à donner aux vers à soie est une des plus simples, des plus pratiques et une des plus exactes qu’on ait suggérées. On devrait seulement ajouter que le renouvellement incessant de Pair dans Patelier doit être tel, qu'il en résulte une impression agréable pour notre propre respiration ; jamais un air étoullé, lourd, pénible à respirer ou chargé d’odeur malsaine. Celle du tabac est surtout proscrite par les auteurs chinois et japonais.
Dans plusieurs contrées séricicoles de lTtalie et de l'Autriche,
on suit une pratique que je crois excellente pour améliorer la
(x) SranisLas JuLiEN, Résumé des principaux Traités chinois sur la culture du mürter, etc., p.132. (Imprimerie royale, 1837, p.132.)
santé des vers et pour éviter, ou du moins pour diminuer les cas de flacherie. Elle consiste à donner aux vers la feuilleen branches après la quatrième mue et quelquefois mème aussitôt après la troisième. Cette méthode, qu'on connait en France sous le nom de méthode à la turque, maïs qui n'y est jamais employée, ajoute singulièrement à l'aération des vers, à la surface qu'ils oceupent, et contribue à leur donner une nourriture saine.
Dans les Cévennes, et généralement dans toute la France, la cueillette a lieu comme le représente la planche ci-jointe. On comprend aisément que la feuille se trouvant arrachée avée force, est souvent déchirée, maculée et recouverte par des gouttes de séve découlant des rameaux ou des pétioles brisés. Or,ilest facile de se convaincre que la séve exposée au contact de l'air se remplit rapidement de vibrions; d'autre part, la feuille entassée dans des sacs, où elle séjourne quelquefois pendant plusieurs heures, est plus disposée à s'échaufler et à fermenter. Placez une goutte de séve sur une lame de verre, recouvrez-la d’un verre à boire renversé, dont vous aurez humecté les parois à l’intérieur, afin d'empècher l’évaporation de la goutte. Dans l'espace de vingtquatre heures, aux températures des mois d'avril et de mai, vous verrez la goutte se remplir d'organismes, principalement de
vibrions.
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