‹ Études sur la maladie des vers à soieChapitre 85 sur 97 · DE L’ANCIENNETÉ DE LA PÉBRINE · texte numérisé non relu

DE L’ANCIENNETÉ DE LA PÉBRINE

Je ne crois pas qu'on puisse mettre en doute l'ancienneté de la pébrine et des ravages qu'elle a du exercer dans les éducations depuis les temps les plus reculés.

Fous les Auteurs qui ontécritsur les vers à soie, avant l’époque actuelle, parlent de vers malades qui présentent des taches noires, des meurtrissures. Dandolo (Milan, 1818) décrit une maladie du cinquième àge, nommée vulgairement maladie du signe (segno), et, après une interprétation de fantaisie sur la cause du mal, il ajoute : « On a des preuves claires de cette désorganisation par les taches ou pétéchies noires, rouges ou d’autres couleurs, qu'on aperçoit sur le corps de l’insecte.….. (1). » I importe peu que cet Auteur confonde la maladie du signe ou des taches avec la muscardine. Ce qui est significatif, c'est le fait de l'existence de vers

(1) La maladie régnante a été précisément désignée par quelques Auteurs italiens, sous le nom de pétéchie (petechra).

Voici le programme d’un prix proposé en 1857, par l’Institut impérial et royal des Sciences, Lettres et Arts du Royaume lombard-vénitien : « Afin de décerner le » prix extraordinaire de 12000 francs, dü à la munificence impériale, un concours » est ouvert pour rechercher les causes, l’origine, les caractères, le siége des » maladies connues sous les noms d’atrophie, de pétéchie (petechia), etc., dont les

évidemment atteints de maladie et portant sur leur corps des taches noires.

L'abbé de Sauvage parle également de vers malades présentant le symptôme des taches :

« On connait, ditAl, les vers atteints de la muscardine, d’abord à des points noirs répandus sur différents endroits de la peau; quelquefois aussi les symptômes commencent par des taches livides ou noirâtres au sommet de la tête, à la naissance des jambes, autour des stigmates. »

La muscardine ne commence point du tout par des taches noires sur différentes parties du corps, comme le dit l'abbé de Sauvage. Ainsi que Dandolo, il a confondu la muscardine avec la pébrine.

Olivier de Serres, fui-même, avait déjà remarqué l'existence de vers malades et tachés (1) :

« Le mal est bien plus difficile à guérir, de ceux qui ont été repus de mauvaise feuille, comme de la jaune, maculée ou trop nouvelle, car souventes fois de cette-ci leur avient flux de ventre qui les crève, et de celle-là Ta peste toute certaine. De cette maladie-ei, les magniaux viennent tout jaunes et tachetés de meurtrissures ; de quoi vous apercevant tant soit peu, ne faillez de les remuer diligemment en chambres et tables séparées pour essayer de les sauver par bons traitements, ou du moins pour éviter la contagion au reste du troupeau. Mais tenez pour désespérée la guérison de ceux qu'avec les marques dites verrez baïignés au ventre par certaine humeur leur découlant en telle partie du

corps, qu'enlèverez d'entre les autres pour viande aux poules. »

» vers ont été atteints pendant ces dernières années, et indiquer surtout un remède » préservatif ou curatif, d’une efficacité prouvée et d’une application générale... » Le jugement sera prononcé, et s’il y a lieu le prix sera décerné, dans la séance » solennelle du 3 mai 1860.

» Milan, le 12 mars 1857. »

Le mot de pébrine, proposé par M. de Quatrefages en 1858, a remplacé généraleralement celui de pétéchie.

(1) La cueillette de la soie d'Orivier ne SERRES, seigneur du Pradel, 1599. (Nouvelle réimpression, avec Notes de Mathieu Bonafous, Paris, 1843.)

Il est bien évident qu'Olivier de Serres, surtout dans les dernières lignes de ce passage, avait pour objet la maladie des gras, mais il n’est pas moins certain, d'autre part, que les vers commençant à devenir gras et quil espère pouvoir guérir, pas plus que ceux atteints'de cette affection à un degré plus avancé, ne sont tachetés de meurtrissures. Olivier de Serres a donc confondu Îles vers pébrinés avec ceux qui deviennent gras, erreur pouvant s'expliquer par cette circonstance que les vers tachés ont fréquemment, au dernier àge, une teinte rouillée. Je ne m'arrète pas à la cause qu'Olivier de Serres attribue à la maladie dont il parle. On sait ce que valent les appréciations de cette nature quand elles s'offrent à titre d'idée préconçue en dehors de toute démonstration expérimentale. Je me borne à répéter que ce qui doit nous intéresser dans Îles citations précédentes, ce sont les assertions positives de nos anciens Auteurs, relatives à la présence des taches noires très-prononcées sur la peau de vers évidemment malades.

J'ai démontré l'identité de la maladie des taches avec la maladie des corpuscules. En recherchant dans des vers, des chrysalides ou des papillons conservés depuis longtemps, soit la présence des taches, soit celle des corpuscules, on aurait pu s'assurer très-facilement que la maladie actuelle a toujours existé. Aussi est-il regrettable que les départements du midi de la France n'aient pas eu autrefois l’idée de former une sorte de musée séricicole, une collection dans laquelle on aurait réuni chaque année des spécimens de graines, de vers, conservés dans lesprit-de-vin, de cocons des diverses races élevées et des papillons correspondants. L'examen de ces échantillons, remontant aux années des époques de prospérité, aurait été précieux pour la connaissance de la maladie actuelle. Par les observations suivantes, j'ai essayé de suppléer à la lacune que je signale.

M. Robinet, qui a consacré longtemps ses efforts aux progrès de la sériciculture, avait fait don au Conservatoire des Arts et Métiers d'une collection de cocons, dont quelques rares échantillons avaient une date antérieure à la maladie. Grâce à l'obligeance du général Morin, directeur de eet établissement, et de

M. Tresca, j'ai pu observer quelques-unes des chrysalides de ces COCONS.

Premier bocal, portant l'étiquette : Cocons blancs de la race Sina de la Cataudiére; 1838.

Dix chrysalides ont été examinées : aucune n'a présenté de corpuscules.

Deuxième bocal, portant l'étiquette : Sina ordinaire, Brésil;

Six chrysalides : aucune n’a présenté de corpuscules.

Troisième bocal, portant étiquette : Espagnolets; Brésil, 1843.

Cinq chrysalides : pas de corpuscules.

Examen de onze chrysalides de la race André Jean, provenant d'un don fait, en 1852, par cet industriel, à la Société centrale d'Agriculture et transmis au Conservatoire des Arts et Métiers. On sait qu'en 1852 les produits des graines André Jean étaient exempts de maladies; elles donnaient de bonnes récoltes, et les succès se sont maintenus encore pendant plusieurs années : aueune de ces chrysalides n'a offert de corpuscules.

Ces cocons, d'origines diverses et d’époques antérieures à la maladie, étaient donc privés de corpuscules. Mais nous allons reconnaitre que ce n'était pas le cas général. M. Fresca m'a remis des cocons conservés dans le cabinet de M. Alcan, au Conservatoire des Arts et Métiers, et portant l'étiquette : Tolosa, 1838. Sur huit chrysalides qui ont été examinées, six se sont montrées sans corpuscules, une en renfermait très-peu, la huitième en était chargée.

J'ai trouvé, d'autre part, toujours au Conservatoire des Arts et Métiers, un grand nombre de cocons avec cette étiquette : Exposition universelle de 1855. Médaille d'argent de première classe. Race de cocons dite Ain-Hamadé. Offert par l'établissement séricicole de Aïin-Hamadé à la Société centrale d'Agriculture de France. La maladie n'existait pas, ai-je oui dire, à Aïn-Hamadé, en 1855. Cependant, sur trente-six chrysalides, j'en ai rencontré quinze qui ont offert des corpuscules, en proportions variables, généralement faibles.

M. Blanchard a eu l’obligeanee de me remettre quelques pa-

pillons donnés, en 1841, au Muséum d'Histoire naturelle de Paris, par M. Robinet. ‘Fous m'ont présenté des corpuscules en abondance.

Comme preuve de lancienneté de la maladie des corpuscules et qu'elle a été, pour ainsi dire, de tout temps inhérente aux éducations de vers à soie, on peut invoquer les résultats de l'examen que tout le monde à pu faire, en 1865, des excellentes graines fournies par le Japon. Voilà une contrée séricicole pour le moins aussi prospère que l’étaient la France, l'Italie, PEspagne, avant l’époque du fléau actuel, et pourtant il est facile de s’assurer de lexistence de la pébrine au Japon. Bien plus, la comparaison des graines venues de ce lointain pays, en 1865 et les années suivantes, démontre que cette maladie y fait des progrès constants, et on peut prévoir le moment où les graines du Japon nous arriveront corpusculeuses et improductives (1).

Le tableau suivant est relatif à vingt-cinq des cartons dits du

Taïcoun, dont le Japon avait fait hommage à l'Empereur, en 1866.

(1) Ces faits sont tirés de ma lettre à M. Marès, datée d’Alais le 17 mars 1867,

et reproduite par extraits, t. IF, p. 198.

OEUFS OEUFS de mauyaise apparence (*). de belle apparence. a ) COULEUR NOMBRE NOMBRE des | NGMBRE de ceux qui ont NOMBRE de ceux qui ont | d'œu’s examinés. offert d'œufs examinés. offert rires | des corpuscules. des corpuscules.

3 I 39 0 Blancs.

3 I 18 0 Id.

3 0 33 L Id. | 13 0 33 0 Id | 8 0 33 I 1d | 3 3 18 3 Id. | } I 18 2 1d S 0 33 0 Id.

) ; 15 3 Id.

3 0 33 (e) Id 8 ( 33 0 1d 3 ) 39 6 Id.

3 I 33 0 Verts.

3 (® 3 0 Id, 8 I 33 0 Id ! 0 33 0 Id | } I 33 [I Id | | 1 33 3 Id.

S 0 5 0 Id 3 » 49 ) Id j I 39 I Id.

8 0 54 (e Id.

3 I 39 3 Id. 8 | I sh 0 Id 3 | (® 33 I Id.

(*) Les œufs dits de mauvaise apparence étaient les œufs rouge-brun, déprimés, etc.

Nous voyons que, sur vingt-cinq cartons importés du Japon en 1865, à l’origine mème de l'emploi en Europe des graines de ce pays, quinze ont oflert des corpuscules dans les œufs de mauvaise apparence, quoiqu'on n'eût examiné que trois œufs le plus souvent; dix en ont offert dans Les œufs de belle apparence, pour

L2 LL . » |] un examen qui portait sur trente-trois œufs ; sept n'ont pas

offert du tout de corpuscules, et treize n'en ont pas offert dans les œufs de belle apparence.

Les graines qui nous arrivent du Japon présentent donc des corpuseules ou n’en présentent pas du tout, à la manière des graines françaises, italiennes, d'Orient, etc., etc.; en un mot, à la manière de toutes les graines de vers à soie, quelle que soit leur provenance. Elles sont même atteintes dans une forte proportion, si l’on ne considère que les œufs rouge-brun déprimés, et les œufs évidemment défectueux, en général stériles.

Quant aux œufs de bonne apparence, le nombre de ceux qui sont corpusculeux, dans Îles cartons japonais, est assez faible, comparativement aux graines indigènes.

En résumé, la maladie caractérisée par la présence des corpuscules existait en France et ailleurs bien longtemps avant l'époque dite de la maladie régnante, et le Japon en souffre actuellement, bien que le Japon soit dans une situation au moins aussi prospère que l'était autrefois la France.

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