‹ Études sur la maladie des vers à soieChapitre 86 sur 97 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

POURQUOI LE FLÉAU A SUIVI A TRAVERS L'EUROPE ET L'ASIE LES OPÉRATIONS DU COMMERCE DES GRAINES.

Les faits et les observations qui précèdent ne peuvent laisser aucun doute sur l'ancienneté de la maladie actuelle. Il est même présumable que ce n’est pas la première fois qu'elle sévit épidémiquement. L'histoire nous apprend que Îa sériciculture a éprouvé, à diverses reprises, des revers semblables à celui qui frappe aujourd'hui cette industrie. Dans son Ouvrage sur l’Art d'élever les vers à soie, Boissier de Sauvage s'exprime ainsi : € Vers la fin du xvr° siècle, après plusieurs années de mauvais succès, on désespérait de pouvoir arrêter les maladies des vers à soie; on arrachait partout les müriers comme des arbres inutiles, et il nous en resterait à peine quelques-uns de ce temps-là sans la prévoyance de M. de Baville, qui, en 1692, défendit sous les peines les plus sévères une dépopulation qui aurait été si préjudiciable au bien public. Il fit venir de nouvelles graines de l'étranger, qui furent distribuées dans les principaux endroits de la Généralité, et l’on éprouva quelque amendement aux maladies dont on se plaignait. »

En 1750, un fléau de mème nature apparut avec une nouvelle vigueur. Les graines indigènes ne réussissant plus, le Parlement d'Aix engagea les éducateurs à se pourvoir en Espagne ou en Piémont, et la sériciculture française fut encore sauvée d’un désastre imminent.

Trente ans après, l’insuccès des éducations de vers à soie fut complet. L'once de graine se vendit un louis, et il fallut encore recourir aux graines d'Espagne pour renouveler nos races épuisées

par la maladie.

Tout nous porte à croire, en conséquence, que les désastres actuels ne sont qu’une nouvelle épreuve semblable aux précédentes, et probablement due aux mêmes causes. Toutefois, elle en diffère par sa persistance et son extension graduelle à toutes les contrées séricicoles, circonstances qu'il faut attribuer, sans doute, au développement du commerce des graines, motivé luimème par la prospérité de l’industrie séricicole dans le sièele actuel.

En partant de cette donnée incontestable, ainsi que je viens de le prouver au Chapitre précédent, que la pébrine est une maladie inhérente aux éducations, qu’elle y a toujours exercé des ravages ignorés quoique réels, il est assez facile de se rendre compte de sa propagation à travers l’Europe et l'Asie à la suite des grainages industriels qu’on a dù aller y pratiquer pour suflire aux demandes des contrées atteintes par le fléau.

Afin de mieux fixer les idées sur le point qui nous occupe, considérons une localité séricicole très-prospère. Ce sera, par exemple, Andrinople, dans la Roumélie, en 1856. Comme autrefois en France, les éducateurs y font eux-mêmes, chaque année, la graine dont ils ont besoin. Ils s’enquièrent des meilleures éducations de leur voisinage, dont ils achètent quelques kilogrammes de cocons pour graine. S'ils ont eu une chambrée trèssatisfaisante, ce sont eux qui deviennent les pourvoyeurs de bons cocons pour leurs amis et connaissances. Ils n’élèvent qu’une seule sorte de graine. Voilà bien les conditions normales de la sériciculture, et telle était la situation de tous nos départements séricicoles avant l'apparition du fléau actuel. Il n’y avait que les grandes magnaneries de vingt, trente onces et plus, qui ne faisaient pas leur graine. Elle était achetée à des fermiers n'ayant que de petites chambrées, placées de préférence dans les localités montagneuses où l'air est plus vif et le sol moins humide que dans la plaine. Dans ces conditions la production de la graine ne donne pas lieu à une branche de commerce proprement dite. Le prix de vente de la graine en France, aux époques de prospérité, ne dépassait pas 3 francs l’once de 2 grammes.

Cela étant, voici venir dans l’heureuse et prospère localité de

la Roumélie que nous avons prise pour exemple, des personnes envoyées de France ou d'Italie par les éducateurs des contrées où les bonnes semences font défaut. Les agents dont nous parlons commencent par choisir aux environs d’Andrinople un emplacement plus ou moins vaste, puis ils achètent les cocons qui leur sont apportés à des prix naturellement bien plus élevés que ceux qui avaient cours jusque-là dans le pays. Les chambrées productrices de ces eocons ont-elles bien où mal réussi? Le temps a manqué pour s’en assurer. Le paysan, alléché par le gain, aflirme que les cocons qu'il vient offrir proviennent de la plus belle éducation qui se puisse voir. Malgré tout, dans cette première année, nos graineurs confectionnent des semences qui sont en général de très-bonne qualité et qui se comporteront à merveille chez leurs commanditaires. Aussitôt ces derniers, et tous les éducateurs de France, vantent à l’envi la graine d’Andrinople, et c'est à qui pourra se procurer des semences de Roumélie. Nos graineurs, suivis de nombreux imitateurs, s'empressent de retourner l’année suivante dans cette heureuse contrée. Ils y avaient confectionné 1000 onces de graines : on les oblige par des demandes sans nombre à en rapporter 10000 et plus. Ils étaient partis la première année à titre d'agents de Comices agricoles ou de souscripteurs qui payaient leurs dépenses et avaient exigé que la graine importée serait vendue à un prix relativement modique, fixé à l’avance. Cette fois, sûrs de la vente de toute la provision de semences qu'ils pourront confectionner, ils se garderont d’aliéner leur liberté. Is partent à leurs risques et périls. Ce ne sont plus des commissionnaires, mais des négociants qui vont chercher à l'étranger une marchandise dont ils trouveront à leur retour le meilleur placement, sans que personne soit capable d'en contrôler la qualité.

Des changements d’une autre nature se sont accomplis dans notre pays aux grainages prospères. On sait à l'avance que les graineurs de France et d'Italie reviendront. Ils l’ont dit. Ils ont mème fait des marchés anticipés, pressentant que leur nouveau commerce pouvait les conduire à la fortune. Sous cette influence une profonde transformation se prépare aux environs d'Andri-

nople. Chaque éducateur veut accroître limportance de sa récolte. Dans telle chambrée où l’on n'élevait auparavant qu'une once de graine, on en fera une et demie et deux. Les soins que réclame l'éducation se trouveront diminués, les causes de contagion accrues ; aussi la pébrine, jusque-là à l'état latent, va prendre un peu plus de développement. La proportion des papillons corpusculeux deviendra plus grande. Quant à nos graineurs, moins encore que l’année précédente, ils pourront s’enquérir de [a qualité des cocons et de la marche des éducations qui les ont fournis. out ce qui est apporté est livré au grainage. Toutefois, les nouvelles graines donneront encore en France et en Italie de nombreuses réussites, et les demandes de graines d’Andrinople augmenteront derechef pour la campagne suivante. Nos graincurs repartiront done une troisième fois, et toujours avec de nouveaux imitateurs. De leur côté, les éducateurs de notre lointaine localité, prétendue saine, accroissent de plus en plus importance de leurs éducations; sous cette influence, Ja pébrine grandit toujours, et finalement, à la quatrième ou cinquième campagne de ces grainages industriels, sans contrôle, la Roumélie se trouve en proie à la maladie des corpuscules au plus haut degré. Toutes les chrysalides, tous les papillons sont chargés du parasite destructeur. Dès lors les graines rapportées d'Andrinople ne donnent plus en 1860 et 1861 que des insuccès. Qu'importe ! nos graineurs porteront ailleurs et plus loin leurs opérations, où les mêmes causes amèneront les mêmes eflets; et c’est ainsi, selon moi, que le commerce des graines a introduit partout non la maladie, mais son exagération et son intensité. Elle existait, latente, ignorée, faisant périr 10, 20, 30 pour 100 des vers mis en éducation : cela passait inaperçu, parce qu'avec de telles pertes les éducations étaient encore très-rémunératrices. D'ailleurs, il n’y avait pas de motif sérieux pour que cette prospérité relative fût compromise (1).

(1) « Une perte de 25 pour 100 n’empèche pas qu'une éducation soit belle au » point de vue industriel, et qu’elle ne procure des bénéfices suffisamment rému- » nérateurs des pertes et des dépenses des éleveurs. Il en était ainsi avant que le » terrible fléau qui désole nos magnaneries se fût abattu sur l'Europe; on suppor-

Sous l'influence des grainages industriels, de la production exagérée des cocons, de l’absence de soins hygiéniques suflisants, conséquence de l’accumulation des vers, la maladie des corpuscules prend bientôt des proportions si étendues qu'elle conduit à des pertes de 60, 80 et 100 pour 100. Alors les plaintes surgissent de toutes parts, et on assure que le fléau vient d'envalur de nouvelles contrées séricicoles. Ce qui est vrai, c’est que Îles grainages industriels, pratiqués comme nous venons de le dire, développeront toujours fatalement Ta maladie régnante, même dans le pays le plus prospère et le plus sain.

L'exposé des faits auxquels j'attribue la propagation du fléau à travers l'Europe et l'Asie est-il infidèle, estl exagéré? En aucune manière. Dans ce qui précède, je me suis borné à faire le récit de circonstances qui ont eu lieu réellement. Le lecteur pourra s’en convaincre en lisant dans les documents de la quatrième Partie du second volume une suite d'extraits des procèsverbaux du Comice agricole du Vigan, rendant compte des pratiques des graineurs que le Comice avait envoyés en Orient pour y confectionner des semences saines.

C’est ainsi qu'on aura malheureusement et probablement d'ici à peu d'années un nouvel exemple de l'infection progressive d'un grand pays séricicole sous l'influence d'un commerce de graines exagéré. Le Japon, seule contrée qui soit présentement une source de bonnes semences, résiste encore à la mauvaise influence des vastes grainages industriels qu'on y eflectue : son exploitation sous ce rapport et sur une grande échelle ne date encore que des années 1867 et 1868. En outre, nos négociants ne peuvent pénétrer dans l’intérieur de Pile, où il est possible que les indigènes aient le bon esprit de continuer leurs an-

ciennes pratiques d'éducation et de grainage (r). Cette situation

» tait, sans se plaindre, des déchets de 25 à 30 pour 100; on élevait l’année sui- » vante des œufs provenant de ces éducations, que l’on considérait comme moyennes quant à la réussite; tantôt le mal augmentait, tantôt il diminuait; on ne s’in- » quiétait guère des causes de ces alternatives en mieux ou en pis; l’industrie de » la soie marchait, on était content. » (Maréchal VaiLLaxr, t. I, p. 100.)

(1) Foir p. 195 l'opinion du Df Gaddi sur les graines du Japon.

ne saurait durer toujours, et, pour les personnes qui ont suivi, comme Je l'ai fait depuis 1865, le développement de la maladie des corpuscules dans les cartons du Japon, il doit être ecrtain que ce pays finira, tôt ou tard, par nous envoyer de très-mauvaises graines, et perdra fui-même sa prospérité. Le rendement moyen des cartons japonais d'importation directe, pour les éducations de 1868, n'atteindra pas 1 Kilogrammes par carton, c’est-à-dire par once de graine de 25 grammes environ. L'affaiblissement des graines japonaises a été très-remarqué durant la campagne de 1869. On peut se convaincre par Île tableau suivant, relatif à l'examen microscopique de vingt cartons élevés en 1869, que cet affaiblissement correspond probablement à une extension de la pébrine au Japon; mais il y a lieu de croire également à une prédisposition croissante à la flacherie.

Graines de vingt cartons japonais achetés sur le marché d'Alais, sans choix, ni pour les cartons, ni pour les œufs, au

prix de off,25 pièce, et examinés fin d'avril 1869 :

NOMBRE NOMBRE | NOMBRE | NOMBRE d'œufs examinés des | d'œufs examinés | des Pr Aie CARE

un à un, corpusculeux. un à un. corpusculeux. 20 [ 20 5 Ces cartons étaient :

id. 7 TANT TA 4 Id. 3 SRREr CCrAIRONENS Id. 6 x ; portation directe.

Id. [ Id. !

Id. 0 Id. 5 Id. 0 Id. 2 Id. ! Id. | 2 Id. 0 Id. ll Id, Ô Id. 0

Tous les cartons Japonais d'importation directe élevés en 1869 étaient loin d’être aussi corpusculeux. Voici le résultat de l’examen de vingt-sept cartons japonais de bon choix mis en éduca-

tions précoces à Saint-Hippolyte (Gard) en 1809 :

| EXAMEN NOMBRE EXAMEN NOMBRE de Go vers à des corpusculeux de 60 vers à des corpusculeux l'éclosion. sur 60. l’éclosion. sur 60, ss MERE ALL du : “2

1er carton. 2 15€ carton. N'a pas éclos.

Ge » 5 20€ » 0

ge » I 23e » (e]

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que dans le nombre immense de cartons importés en France, en 1869, il a dù s’en rencontrer une multitude aussi corpusculeux que ceux du premier de ces tableaux.

Le commerce des graines avec le Japon a été exagéré en 1868, à tel point qu'on n'a pas importé de ce pays en France et en Italie moins de deux millions quatre cent mille cartons; c’est-àdire que les arrivages ont de beaucoup dépassé la consommation possible, si l’on tient compte des graines reproduites, soit avec des éducations de graines |aponaises, soit avec des éducations de graines indigènes (1). Aussi, après avoir exigé le prix de 20 à 30 francs par carton, les détenteurs de cette marchandise, ont dû vendre, à la veille de la campagne de 1869, sur tous les marchés du Gard et des pays séricicoles, des milliers de cartons à 10, 19, 29 et 5o centimes. D'ailleurs ces cartons, en général d'assez belle apparence, étaient revêtus de timbres authentiques. Cette circonstance aménera sans doute une grande diminution

dans l'importation des semences japonaises pour 1870.

(1) Voir t. II, p. 308, 309, 310 et 324.

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