‹ Études Sur La MéthémoglobineChapitre 4 sur 33 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

En 1864, Hoppe-Seyler indiqua que, lors de la décomposition spontanée de l’oxyhémoglobine, il prenait naissance une substance particulière fort analogue, au point de vue optique, à l’hématine, mais s’en distinguant pourtant par quelques caractères spéciaux. Les solutions de cette substance étaient colorées en brun, et leur spectre, tout à fait semblable à celui de l’hématine en solution acide, présentait comme ce dernier une bande d’absorption dans le rouge entre les lignes C et D de Frauenhoffer. Cette bande paraissait trois fois plus rapprochée de C que de D. La nouvelle substance différait de l’hématine par sa propriété d’être coagulable par la chaleur et par sa facile solubilité dans l’eau; toutefois Hoppe-Seyler ne donna pas encore un nom à ce produit de décomposition de l’oxyhé-

RARE moglobine ; il n’osa pas affirmer son existence propre et admit même qu'il était fort possible que le corps en question fût simplement de l’hématine, qui aurait dû sa solubilité dans l’eau à un reste d’oxyhémoglobine non décomposée ou à un peu d'albumine. Kühne s’efforça plus tard de démontrer qu'il en était réellement ainsi.

Hoppe-Seyler observa en outre que ce produit de décomposition, auquel il ne donna qu'ultérieurement, en 1865, le nom de méthémoglobine, se formait aussi bien avec les solutions qu'avec les cristaux d’oxyhémoglobine, qu’il prenait naissance par l’action de l’acide carbonique sur l’oxyhémoglobine, de même par l’action de l’ozone, de la chaleur ou encore lorsqu'on desséchait l’oxyhémoglobine à l’aide de la machine pneumatique, en présence de l’acide sulfurique. La couleur brune des solutions de méthémoglobine, faisait remarquer le même auteur, ne se modifiait nullement par l'agitation de la solution en présence de l'oxygène ou de l’air. Cette nouvelle substance se rencontrait le plus souvent dans les vieux extravasats sanguins, peut-être même dans certaines urines colorées en noir; mais il ne s’en formait pas de traces appréciables, dans l'espace de huit jours, sur un animal vivant, dans un fragment de veine compris entre deux ligatures. Enfin, cette substance était précipitée de ses solutions par le sous-acétate de plomb ; mais le précipité se dissolvait dans un excès de réactif.

L'année suivante, Hoppe-Seyler publia de nouvelles recherches sur les produits de décomposition de la matière colorante du sang ; il admit que la méthémoglobine était due à la combinaison d’une matière albuminoïde avec une matière colorante, sans vouloir cependant rien présumer de sa constitution. I] remarqua toutefois que les solutions qu'il obtenait de cette substance renfermaient constamment des acides gras, tels que : acide formique, acide butyrique, etc.

Dans un travail sur l’action de l’hydrogène sulfuré sur

SET TE l’hémoglobine, le même auteur constate qu'il se forme dans ces conditions un corps, sans doute un sulfure d’hémoglobine où d'hématine, caractérisé par une bande dans le rouge, mais qui se distingue pourtant de la méthémoglobine par certaines réactions caractéristiques ; il indique à ce propos les positions respectives des bandes, dans le rouge, du sang traité par différents acides, de l’hématine pure en solution dans l'alcool acidulé par l’acide sulfurique et de la méthémoglobine.

Quelques années plus tard, Arthur Gamgee observa que le sang d'animaux empoisonnés avec le nitrite d'amyle présentait un changement de coloration remarquable ; il était couleur chocolat et son spectre avait des caractères spéciaux, car les

-deux bandes d'absorption de l’oxyhémoglobine étaient considérablement affaiblies, tandis qu'une nouvelle bande apparaissait dans le rouge, bande qui occupait la même position que celle de l'hématine acide. Si l’on ajoutait aux solutions sanguines ainsimodifiées quelques gouttes d'ammoniaque, les deux bandes situées entre D et E devenaient plus distinctes, tandis que la bande dans le rouge disparaissait et était remplacée par une bande à l’union de l’oranger et du jaune, au niveau de la raie D. Si l’on faisait agir sur les solutions sanguines traitées par le nitrite d'amyle des agents de réduction tels que les sels ferreux, le sulfure ammonique,ete., on obtenait un spectre qui ne différait en rien de celui de l’hémoglobine réduite, et la solution, agitée alors avec l’air, présentait très nettement le spectre de l’oxyhémoglobine. Les nitrites d’éthyle, de sodium, de potassium, avaient exactement sur le sang le même effet que le nitrite d'amyle. Gamgee en conclut que le corps nouveau qu'il crut avoir découvert, et qui n’était autre que la méthémoglobine de Hoppe-Seyler, représentait un degré d’oxydation de la matière colorante du sang moins élevé que l’oxyhémoglobine, et que l’action des nitrites sur le sang était un phénomène de

réduction. Il prétendit en outre qu’il avait produit cette nou-

velle substance, la méthémoglobine, par l’action du bioxyde d'azote sur le sang; qu'il l'avait même obtenue à l’état cristallin. Les cristaux étaient identiques à ceux de l’oxyhémoglobine, ou du moins n’en différaient que par leur couleur brun sale.

Dans un mémoire ultérieur, Gamgee admet que les modificalions du sang qu'il a constatées sous l’action des nitrites sont dues à la combinaison de ceux-ci avec l’oxyhémoglobine ; il se formerait un nitrite d'hémoglobine.

Preyer, lui, ne croit pas que la substance à laquelle Hoppe- Seyler a donné le nom de méthémoglobine soit de l’hématine maintenue en dissolution grâce à la présence d’albumine ou d'oxyhémoglobine non transformée ; il laisse une solution d'oxyhémoglobine se décomposer pendant un temps suffisamment long pour pouvoir admettre que la transformation a été complète et qu'il n’y a plus dans la solution que de la méthémoglobine ; il observe le spectre de cette substance, qui est constitué par quatre bandes d'absorption ;‘il ajoute alors à la solution de l'acide acétique et transforme ainsi la méthémoglobine en hématine, et il constate, en même temps que cette lransformation, un déplacement des bandes d'absorption. Il prétend que les solutions de méthémoglobiae ne sont point précipitées par le sous-acétate de plomb, et il avance en outre, dans son traité sur les cristaux du sang (Téna, 1871 p. 191), que l'on peut obtenir directement une solution de méthémoglobine ne contenant point d’oxyhémoglobine en ajoutant du permanganale de potassium à une solution de cette dernière substance.

Hoppe-Seyler maintient pourtant d'abord sa manière de voir : l'existence propre de la méthémoglobine est rien moins que prouvée ; 1lest plus vraisemblable d'admettre que l’on a ici affaire à de l'hématine maintenue en dissolution par de l’albumine soluble provenant de la décomposition de l’oxyhémoglobine.

De

le:

Mais il se range bientôt à l'opinion de Preyer et tend de plus en plus à considérer la méthémoglobine comme une substance propre bien caractérisée.

En 1870, Sorby, dans le Quarterly Journal of microscopical Science, prétend que la substance antérieurement décrite par lui (Quarterly Journal of microscopical Science, 1865, p. 205) comme constituant la partie essentielle des taches de sang assez anciennes, et à laquelle il avait donné le nom de crusrine brune, n’est autre que le prétendu nitrite d’hémoglobine de Gamgee ou la méthémoglobine de Hoppe-Seyler. Cette substance n’est point caractérisée par une bande unique d’absorplion dans le rouge que l’on pourrait facilement confondre avec la principale bande de l’hématine acide; la position de cette dernière varierait du reste suivant l'acidité de la solution, comme l'avait déjà indiqué Hoppe-Seyler. Le spectre de la cruorine brune présente quatre bandes d'absorption ; Le plus distincte se trouve dans le rouge. — Les nitrites n’agissent pas sur une solution sanguine contenant un excès d'ammoniaque ; leur action se produit lentement si la solution est neutre, rapidement si elle est acide. Il se passe alors un phénomène d’oxydation et le produit de décomposition (la méthémoglobine) peut être considéré comme un composé plus oxygéné que l’oxyhémoglobine. On l’obtient du reste à l’aide d’un grand nombre d’agents oxydants, entre autres l’oxyde rouge de manganèse, et il se laisse de nouveau transformer par l’emploi de moyens de réduction en oxyhémoglobine et es hémoglobine. La solution alcaline de la nouvelle substance présente un spectre qui diffère de celui de l’oxyhémoglobine par une étroite bande d’absorption dans l’oranger, fait déjà signalé par Gamgee.

Ray Lancaster ne partage pas la manière de voir de Sorby, Lorsqu'on fait passer pendant longtemps un courant d'acide carbonique dans une solution d’oxyhémoglobine, il se produit

LT AOESS

une transformation complète de l’oxyhémoglobine, non en hématine comme l'avait avancé Heynsius au congrès de la British Association, mais en méthémoglobine. Le spectre de cette substance est constitué par deux bandes d’absorption dont l’une, située dans le rouge, occupe une position analogue à la bande correspondantede l’hématineacide, tandis que l’autre, plus large, se trouve à la limite du vert et du bleu, entre les raies à et F du spectre solaire. Si on ajoute à la solution d'oxyhémoglobineainsimodifiée quelques gouttes d'ammoniaque il ne se produit aucun précipité ; si l’on ajoute de l’ammoniaque et du liquide de Stockes, il se reforme de l’hémoglobine réduite qui, par l'agitation à l'air, donne de nouveau de l'oxyhémoglobine. L'action de l’acide acétique fort sur l’oxyhémoglobine n’est pointanalogue à celle de l’acide carbonique ; il se forme en effet de l’hématine et un composé albuminoïde qui se précipite lorsqu'on neutralise la liqueur par de l’ammoniaque. Dans le premier cas, ajoute Lancaster, l’oxyhémoglobine a été altérée moléculairement; elle l’a été chimiquement dans le second. L’acide acétique faible n’a pas la même action que lorsqu'il est concentré. Quand on veut transformer une solution d’oxyhémoglobine en méthémoglobine, il est très difficile d'obtenir cette transformation complète ; on a simultanément dans la solution de la méthémoglobine et de l’oxyhémoglobine, ce qui explique les apparences spectrales décrites par les expérimentateurs précédents. De telles solutions présenteraient en effet, à la fois, les deux bandes d'absorption de la méthémoglobine et les deux bandes de l’oxyhémoglobine. La cruorine brune de Sorby, le nitrite d'hémoglobine de Gamgee n'étaient autre chose qu'un mélange de méthémoglobine et d’oxyhémoglobine. Dans l’action des nitrites sur le sang il se produirait même simultanément un peu d'hématine. Lancaster indique enfin un procédé pour préparer des solutions de méthémoglobine pure, qu'il croit être le premier à avoir obtenue.

Dès 1876, la question de la méthémoglobine passe à l’ordre du jour ; les travaux sur cette substance se succèdent à de courts intervalles, en Allemagne surtout.

C'est d’abord Jæderholm, qui constate que la méthémoglobine ne se produit pas seulement par la décomposition spontanée de l’oxyhémoglobine ou par l'addition de faibles quantités d'acides, mais bien par l’action d'agents oxydants, tels que le permanganate de potassium, le chlorate de potassium, l’hypochlorite de sodium, le ferricyanure de potassium, ete... ou encore sous l'influence de corps tels que le sulfate ferreux, ete., ou enfin par l’action de la chaleur en présence d’une minime quantité d’un alecali.

Jæderholm considère, ainsi que Sorby, la méthémoglobine comme un peroxyde d’hémoglobine ; c’est un composé plus oxygéné et plus stable que l’oxyhémoglobine, qui, traité par des agents réducteurs, se transforme d’abord en oxyhémoglobine, puis en hémoglobine réduite. Si la réduction est trop rapide, on ne peut percevoir la formation intermédiaire d’oxyhémoglobine. Lothar Meyer, Pflüger et Zunst, Strassburg, avaient déjà constaté qu'il se formait, lorsqu'on additionnait le sang de faibles quantités d'acide, un composé oxygéné plus stable que l’oxyhémoglobine.

Pour Jæderholm le spectre des solutions acides de méthémoglobine est constitué par quatre bandes et concorde exactement avec celui de l’hématine acide ; toutefois la bande de ce spectre de l’hématine, située dans le rouge, bande dont la position varie suivant le degré d’acidité, pourrait occuper une place un peu différente de celle de la bande correspondante de la méthémoglobine. Les deux solutions de méthémoglobine et d'hématine sont, au contraire, nettement distinctes en solution alcaline. La première présente en effet trois bandes, dont l’une est située entre Cet D, plus près de D ; tandis que les deux autres, placées entre D et E, occupent à

Ni

peu près la place des bandes x et B de l’oxyhémoglobine, sans toutefois pouvoir être attribuées à la présence, dans la solution, de cette dernière substance. sie

Dans une note sur les modifications apportées dans les produits de la respiration et sur le sang par les inhalations de nitrite d’amyle, MM. Jolyet et Regnard constatent que le sang prend à la suite de ces inhalations une coloration brun foncé, et que la capacité d'absorption de ce sang pour l’oxygène est notablement diminuée. Si on l’examine au spectroscope, on s’aperçoit que les deux bandes de l’oxyhémoglobine sont considérablement atténuées, tandis qu’une nouvelle bande d’absorption a paru dans le rouge. Toutefois l’hémoglobine recouvre bientôt ses propriétés et son pouvoir de fixer l'oxygène ; les deux bandes de l’oxyhémoglobine réapparaissant alors, tandis que la bande dans le rouge s’évanouit. Il en est de même si l’on ajoute au sang altéré une base ou un carbonate alcalin.

MM. Jolyet et Regnard paraissent peu fixés surla modification qu'a subie l’oxyhémoglobine sous l'influence du nitrite d’amyle ; peut-être inclinent-ils à penser qu’il s’est formé de l’hématine ; ils constatent seulement que le sang, après cette action, ne peut plus cristalliser comme à l’état normal, qu’il se dégage de l'azote, qu’il disparaît de l'oxygène et que la plupart des nitrites Jouissent des mêmes propriétés que celui qu'ils ont expérimenté.

Hoppe-Sevyler, dans une série de communications, établit que la putréfaction a sur les solutions d’oxyhémoglobine le même effet que l'ozone : elle les transforme en méthémoglobine caractérisée à l'examen spectroscopique par une bande d'absorption dans le rouge. Les deux bandes entre D et E, considérées par certains auteurs comme faisant partie du spectre de la méthémoglobine, doivent d’après lui être attribuées à de l’oxyhémoglobine non décomposée se trouvant encore dans la solution. Hoppe-Seyler n’admet pas que la méthémoglobine puisse être

considérée comme un hyperoxyde de l’hémoglobine ; mais il pense que si cette substance existe réellement, elle doit être constituée par une combinaison de l’hématine avec une matière albuminoïde. C’est un produit de réduction de l’oxyhémoglobine, car une lame de palladium chargée d'hydrogène transforme à l'abri de l'air une solution d’oxyhémoglobine en méthémoglobine, et en outre, également à l'abri de l’air, la méthémoglobine est transformée par la putréfaction en hémoglobine, qui, en présence de l'oxygène, repasse à l’état d’oxyhémoglobine.

Dans un nouveau mémoire, Hoppe-Seyler confirme les données précédentes ; il apporte de nouvelles preuves à l'appui de sa manière de voir, à savoir que la méthémoglobine est un produit d’oxydation inférieur à l’oxyhémoglobine ; il prétend que, par son contenu en azote, carbone et hydrogène, la méthémoglobine ne diffère pas d’une façon appréciable de l’oxyhémoglobine ; mais il ne fournit aucun résultat d'analyse pour justifier ses assertions et admet d’ailleurs qu’on ne peut rien en inférer.

La transformation de la méthémoglobine en hémoglobine, par les agents de réduction, permet de distinguer cette substance de l’hématine. Par l’addition de sulfure ammonique, une solution d’hématine donne, en présence d’une substance albuminoïde, de l’hémochromogène, tandis que la méthémoglobine donre de l’hémoglobine.

La méthémoglobine peut être décomposée par l'action des acides ou des alcalis en hématine et en matière albuminoïde. Dans l’hématine, le fer se trouverait à l’état de sesquioxyde, tandis qu'il se trouve certainement à l’état de protoxyde dans l’'hémochromogène, l’hémoglobine et l’oxyhémoglobine.

Alors s'engage une polémique sur la question de la constitution de la méthémoglobine. La pluplart des auteurs qui traitent de cette substance apportent quelques faits à l'appui de la manière de voir de Hoppe-Seyler ou de celle de Jæderholm. Dans

ER Ve une nouvelle publication, Jæderholm s’efforce de réfuter les arguments de Hoppe-Sevyler et de démontrer que la méthémoglobine est effectivement un peroxyde.

Cependant les recherches s'engagent aussi dans une autre voie. En Italie, Giacosa reprend les travaux de Jolyet et Regnard relatifs à l’action du nitrite d’amyle sur le sang. Le corps qui se forme sous l'influence des inhalations de cette substance n’est autre que de la méthémoglobine ; mais le sang reprend assez rapidement son état normal dans le torrent de la circulation ; il n’en serait pas de même, malgré les assertions de Jolyet et Regnard, pour le sang conservé dans des verres. Cette transformation de la méthémoglobine en oxyhémoglobine ne se produirait in vitro que lors de l’apparition de la putréfaction.

Le nitrite de sodium, l’acide nitreux, le peroxyde d’azote ont sur le sang la même action que le nitrite d’amyle.

Cette action est analogue à celle de l'ozone sur le sang en dehors de l'organisme. Toutefois, dans organisme, la méthémoglobine n’est pas dissoute, mais est fixée dans le globule rouge. C’est par une action réductrice qu’elle se transforme en hémoglobine ; mais comment s'opère cette réduction? Giacosa pense que le foie peut ici jouer un rôle qu’il ne détermine pas, du reste.

Dès 1871, Starkow avait remarqué qu’une série de corps aromatiques provoquaient par leur action sur le sang, soit dans l'organisme soit en dehors de lui, une modification caractérisée au spectroscope par une bande d'absorption dans le rouge correspondant à celle de l’hématine acide ; ces corps étaient pour la plupart des dérivés nitrés, tels que le nitrobenzol et le binitrobenzol.

Ces données furent contredites, partiellement du moins, par Filelme, qui ne réussit pas toujours à obtenir la bande dans le rouge, et qui prétendit même que cette bande, lorsqu'elle existait, ne coïncidait pas exactement avee celle de l’hématine.

Lewin reprit la question et constata, sous l'influence du nitrobenzol, la destruction des hématies et l’apparition de cette bande danslerouge, entre Cet D, mais plus près de C. Il s’efforça de démontrer qu'il s'agissait réellement de la bande d’absorption de l’hématine et que le corps obtenu par l’action du nitrobenzol sur le sang n’était autre que cette substance. L’orthonitrophénol exerce sur le sang in vitro la même action que le nitrobenzol ; mais cette action est plus lente. Lewin a fait des expériences avec le binitrobenzol, l’éther éthylique, le formiate d’éthyle, l’acétone, le sulfure de carbone, etc., et trouva ces corps doués des mêmes propriétés.

Dans un travail sur l’intoxication par les chlorates, Félix Marchand étudie assez longuement l’action de ces sels sur le sang ; 1l constate que le chlorate de potassium, aussi bien que le chlorate de sodium, introduit dans le sang, provoque une décomposition de la matière colorante ; le degré de l’altération dépend de la durée de l’action, de la quantité du sel et de la température. Le sang prend une coloration chocolat caractéristique et présente à l’examen spectroscopique les deux bandes atténuées de l’oxyhémoglobine qui disparaissent complètement pour une dilution convenable et une bande manifeste au milieu du rouge ; il s’est formé de la méthémoglobine, reconnaissable à son spectre. On peut constater en outre que les chlorates subissent dans ces circonstances une réduction ; ils passent à l’état de chlorures. Les chlorates agissent encore sur le sang en augmentant sa consistance et en détruisant au bout d'un certain temps les globules rouges. Une modification du sang analogue à celle due à l’action des chlorates paraît se produire dans la maladie dite de Winckel.

A la suite de ces recherches, Félix Marchand publia un mémoire sur la méthémoglobine. Il se range à la manière de voir de Hoppe-Seyler, et admet comme lui que la méthémoglobine est un produit d’oxydation de l’hémoglobine, et un produit

d'oxydation moins élevé que l’oxyhémoglobine. Il appuie ses données sur un certain nombre d'expériences: sousl’actiondes moyens de réduction tels que le sulfure ammonique, la méthémoglobine se transforme en hémoglobine, qui passe à l’état d'oxyhémoglobine en présence de l’oxygène contenu dans la dissolution. La méthémoglobine s’obtient en traitant l’hémoglobine par les chlorates ou d’autres substances oxydantes, permanganate de potassium, nitrate d'argent, iode, iodure de potassium, chlore, brome, acide pérosmique.

Marchand admet l'existence de deux modifications de la méthémoglobine, l’acideet l’alcaline, pouvant se transformer facilement l’une dans l’autre, et il décrit l'aspect des deux spectres correspondant à ces deux états différents. La méthémoglobine acide présenterait une seule bande dans le rouge, entre Cet D, tout près de C; cette bande ressemble beaucoup à celle de l’hématine acide, mais est plus rapprochée du vert. Le spectre de la méthémoglobine alcaline est complètement différent ; il est constitué par deux bandes d'absorption qui occupent à peu près la même position que celles de l’oxyhémoglobine, sans pourtant coïncider avec elles. Si la ligne C correspond à la division 85,5 du micromètre, D à 100, et E à 119,2, la première de ces bandes se trouvera placée entre 94 et 105, la seconde entre 110 et 120 ; mais la première offre cette particularité qu'elle présente une sorte de dédoublement ; la partie située entre 94 et 100 est bien plus pâle que celle qui se trouve entre 100 et 105, et dont le maximum d’obscurité correspond à 402. On peut admettre que l’on a affaire iei à deux bandes juxtaposées. Marchand prétend en outre que, par l’action de l'iode en excès ou de moyens énergiques d’oxydation sur une solution de méthémoglobine, on obtient un nouveau produit d’oxydation del’hémoglobine ; ce produit présenterait un spectre constitué par deux bandes d'absorption occupant à peu près la même position que celles de l’oxyhémoglobine, sans toutefois

SAS Ci VO

concorder complètement avec elles. Du reste, si l’on dilue suffisamment la solution, c’est la bande située du côté du rouge qui disparaît la première; les choses se passent d’une façon absolument inverse quand on étend une solution d’oxyhémoglobine. Marchand se demande sices deux bandes ne sont pas deux de celles qui ont été considérées par certains auteurs, et Preyer entre autres, comme constituant le spectre à quatre bandes de la méthémoglobine ; de telle sorte que ce spectre à quatre bandes ne serait point le spectre de la méthémoglobine pure, mais bien d’un mélange contenant de la méthémoglobine. Le nouveau produit d'oxydation signalé ci-dessus existerait comme la méthémoglobine sous une modification acide et sous une modification alcaline; cette dernière ne présenterait pas de spectre caractéristique ; ce nouveau produit aurait du reste des réactions fort analogues à la méthémoglobine, puisque, par réduction, il peut donner de l’oxyhémoglobine ou de l’hémoglobine, et que, sous l’action prolongée du sulfure ammonique, il se décompose en hématine alcaline et finalement en hémochromogène. La méthémoglobine, comme on sait, se comporte de même; elle donne par réduction de l’hémoglobine qui, sous l'influence des acides ou des alcalis, subit la transformation indiquée en hématine ; celle-ci, par réduction, passe à l’état d'hémochromogène.

Enfin Marchand combat les idées de Lewin sur les modifications éprouvées par le sang sous l'influence du nitrobenzol ; il ne se produirait pas, dans ce cas, de l’hématine, mais bien de la méthémoglobine.

En 1880 parut dans les archives de Du Bois Reymond un travail de Th. Weil et B. von Anrep, sur l’hémoglobine oxycarbonée. Les auteurs étudient comparativement l’action de certains réactifs sur l’hémoglobine oxycarbonée et sur l’oxyhémoglobine. La première de ces substances résiste bien mieux aux agents oxydants que la deuxième. Une même quan-

PT ie

tité d’une solution de 0,05 d’iode et de 1 gr. d'iodure de potassium dans 100 gr. d’eau distillée, provoque bien plus rapidement l’apparition de la bande de la méthémoglobine dans le sang oxygéné que dans le sang oxycarboné. Cette différence d'action est du reste directement perceptible, puisque, sous l’influence de la solution indiquée ci-dessus, le sang oxygéné devient jaune et ne montre qu’un léger trouble, tandis que le sang oxycarboné reste rouge et précipite abondamment.

Le chlorate de potasse, le permanganate de potassium, transforment aussi plus rapidement l’oxyhémoglobine en méthémoglobine que l’hémoglobine oxycarbonée. L’ozone donne des résultats moins constants.

Si l’on prend une solution de sang de bœuf modérément concentrée et divisée en deux parties, dont l’une est traitée par un courant d’oxyde de carbone, tandis que l’autre est agitée avec de l’air, 8 centimètres cubes d’une solution de permanganate de potassium à 0,025 °/, suffisent pour faire apparaître la bande de la méthémoglobine dans le sang oxygéné, tandis qu’il faut 10 à 42 centimètres cubes de la même solution pour la faire apparaître dans le sang oxycarboné. Les auteurs ont étudié l’action de la solution de permanganate sur le sang d'animaux empoisonnés par l’oxyde de carbone, et ils ont constaté des résultats qui concordent avec les précédents. Il faut toutefois avoir soin de ne pas laisser le sang oxycarboné exposé à l’air, sans quoi l’oxyde de carbone est déplacé par l'oxygène, ce qui trouble les expériences, en diminuant la quantité de solution nécessaire pour produire l'apparition de la bande de la méthémoglobine.

L'action des solutions à 1 °/, de pyrocatéchine et d'hydroquinone, à 1/2 °/, de pyrogallol, est analogue à celle du permanganate. De faibles quantités de ces substances ne font apparaitre la bande de la méthémoglobine que dans le sang

oxygéné ; 1l faut avoir recours à des doses plus considérables pour provoquer la même apparition dans le sang oxycarboné.

La résorcine agit sur le sang oxygéné plus faiblement encore que les substances précédentes ; les auteurs font remarquer que la résorcine est aussi moins toxique.

L'action des phénols sur l’oxyhémoglobine étant une action réductrice, Th. Weil et B. von Anrep en concluent que, comme l'a indiqué Hoppe-Seyler, la méthémoglobine est un produit moins oxydé que l'oxyhémoglobine.

Si l’on réduit une solution de méthémoglobine obtenue à l’aide de sang oxycarboné et privée de l’oxyde de carbone dissous dans la solution par un courant d'acide carbonique ou d’hydrogène, on obtient constamment de l’hémoglobine oxyearbonée, tandis que par réduction de la méthémoglobine obtenue à l’aide du sang oxygéné, on obtient de l'hémoglobine. Les auteurs en déduisent qu'il existe deux corps différents, la O?-méthémoglobine et la CO-méthémoglobine, qui présenteraient toutefois la même apparence spectroscopique. Il existerait en outre une méthémoglobine privée du groupement 0° qui se produirait par oxydation de l’hémoglobine réduite (action d’une solution d’iode sur l’hémoglobine réduite).

Lorsque l’on traite par une solution de permanganate de potassium une solution d’oxyhémoglobine et une solution d'hémoglobine oxycarbonée, la première prend une coloration jaune et il se forme un léger louche; la seconde reste d’abord rouge, tandis qu'il se forme un abondant précipité, mais elle passe enfin au jaune quand le permanganate est en grand excès. Ces deux solutions jaunes, l’une d'oxyméthémoglobine, l’autre de méthémoglobine oxycarbonée, repassent au rouge par l'addition de quelques gouttes de sulfure ammonique ou d’ammoniaque. Dans les deux cas, le précipité disparaît et la bande d'absorption dans le rouge est remplacée par une bande mal délimitée au niveau de la raie D. On est alors

S 99e sans doute en présence du spectre de la méthémoglobine alcaline.

Les auteurs se basent sur les propriétés qu'ils viennent de reconnaître aux solutions de permanganate à 0,025 ‘°/, de pyrocatéchine ou d’hydroquinone à 4 °/, pour proposer un moyen de diagnostic de l’empoisonnement par l’oxyde de carbone. Suivant la quantité de solution nécessaire pour provoquer l’apparition de la bande de la méthémoglobine dans un sang suspect, on pourrait, en s’aidant d'expériences compara- -tives, affirmer la présence ou l’absence de l’oxyde de carbone dans le sang. Si l’on employait les solutions de pyrocatéchine ou d'hydroquinone, il faudrait les laisser agir pendant 15 mi. nutes à la température de 40°.

Dans une communication über die Verænderung des Blutes bei Verbrennung der Haut, Hoppe-Seyler rapporte qu’il a reconnu au spectroscope la bande de la méthémoglobine dans l’urine évacuée par un brûlé entre le moment de la brûlure et la mort; il ajoute à ce sujet qu'il a examiné un grand nombre d’urines contenant de la matière colorante du sang. Ces urines provenaient soit de malades, soit de vaches atteintes d’hématurie, soit d'animaux chez lesquels on avait provoqué une hémoglobinurie artificielle par l'injection d’acides biliaires ou d'une grande quantité d’eau; dans tous les cas, l’auteur a constamment trouvé de la méthémoglobine, jamais de l’hémoglobine: il en conclut que les reins n’éliminent jamais que de la méthémoglobine et que le phénomène morbide improprement qualifié de hémoglobinurie serait plus justement appelé méthémoglobinurie. Si l’on à trouvé parfois de l’oxyhémoglobine dans les urines, c’est que ces urines s'étaient corrompues dans la vessie ou dans les récipients dans lesquels elles étaient renfermées. La putréfaction a alors transformé la méthémoglobine en hémoglobine qui s’est oxydée en présence de l’air.

Dès 1863, Hoppe-Seyler avait remarqué que le sang défi-

Page 1