CHAPITRE X
La
A côté des néphrites, nous étudierons certaines dégénérescences du rein, la dégénérescence graisseuse et la dégénérescence amyloïde.
Les dégénérescences graisseuses sont de deux ordres, les unes survenant d'emblée, les autres apparaissant à la période terminale de certaines néphrites chroniques. Les dégénérescences graisseuses primitives sont seules importantes à étudier ; elles offrent une marche tantôt lente, tantôt rapide, et se confondent presque avec les néphrites dans certains cas, à tel point que la limite entre les dégénérescences et les néphrites n'est pas toujours facile à tracer.
Dans les cachexies de longue durée, à la période terminale de la tuberculose pulmonaire, de la scrofule, des carcinomes viscéraux,etc.,on trouve quelquefois des reins de volume moyen oude gros volume, presque toujours lisses, blancs, gris ou jaunes. Leur coupe est humide, le parenchyme est mou et se laisse déprimer et malaxer avec la plus grande facilité. La teinte pâle et plus ou moins jaunâtre de la substance corticale se distingue assez nettement de la substance des pyramides légèrement rosée.
Que révèle l'examen histologique? Une dégénérescence graisseuse plus ou moins avancée des cellules ou simplement une désintégration de leur protoplasma. La graisse siège, comme toujours, à la partie basale de la cellule, et celle-ci conserve à peu près sa forme habituelle. La lumière des tubes est exempte de sécrétion morbide. Aux degrés les moins avancés de la dégénérescence, des coupes faites suivant l’axe de la pyramide, ou
perpendiculairement à cet axe dans le labyrinthe, montrent que les tubes sont très inégalement pris. On trouve, de place en place, un peloton de tubes contournés dont la teinte sombre tranche un peu sur celle des tubes voisins, et d’après la disposition que présente la lésion sur des coupes longitudinales, il est facile de voir que les parties malades appartiennent au même système de tubes.
Quand la lésion est plus ancienne, il y a plus d’uniformité dans l’aspect offert par la substance corticale ou labyrinthique : en effet, presque tous les tubes étant malades, il y a une opposition de teintes beaucoup moins tranchée. Le fait capital, c’est que dans la première période des dégénérescences graisseuses, lentes et progressives du rein, on voit les tubes conserver leur autonomie, et s’altérer les uns après les autres, les uns indépendamment des autres. Cette indépendance des tubes, nous l'avons déjà signalée en étudiant les cirrhoses rénales; elle apparaît évidente pour peu que l’on étudie attentivement l'anatomie pathologique du rein; soumis aux mêmes causes de destruction ou d’atrophie, les tubes résistent d’une facon très inégale.
Dans la plupart des cas, les cellules conservent leurs formes, ou du moins ne présentent que de légères modifications ; il n’en est pas de même dans le cours des néphrites chroniques, et l’on sait combien, pendant leur évolution, les cellules se déforment et présentent de lésions diverses.
La graisse n'existe pas toujours en grande quantité dans les cellules, mais le protoplasma a néanmoins subi une altération très avancée. Certains systèmes de tubes contiennent des cellules volumineuses, remplies par une substance semi-liquide tenant en suspension des granulations hydropiques très pâles, ou même des gouttelettes colloïdes assez réfringentes; ces cellules subissent un morcellement continu et tombent peu à peu dans la cavité des tubes, où se trouvent accumulés les produits venus de plus haut, quelquefois des globules graisseux suspendus dans une matière homogène, réfringente. Ces lésions représentent véritablement une dégénérescence avec mortification du parenchyme, une nécrose cellulaire.
Les cellules de revètement de la capsule de Bowmann peuvent être atteintes par la dégénérescence graisseuse ; celles du revêtement externe du glomérule sont moins fréquemment
touchées, mais elles présentent parfois les mêmes altérations.
Si Les lésions du parenchyme ne dépassaient jamais ce degré, s’il existait seulement dans le rein une infiltration graisseuse, limitée à quelques tubes, ou étendue à la plupart, la dénomination de dégénérescence graisseuse serait d’une exactitude rigoureuse; mais quelquefois le tissu conjonctif intertubulaire présente un certain épaississement. Il est formé de faisceaux de tissu fibreux, décomposables en fibrilles minces et délicates, en rapport avec des cellules plates ou fusiformes chargées de graisse ; il existe aussi de la graisse libre à l’état de gouttelettes entre les fibres du tissu.
Quelle est la cause du développement du tissu conjonctif ? Est-il dû à une inflammation vraie? Cela est peu probable, il semble surtout dépendre de l’affaissement et du collapsus de certains tubes ; peut-être aussi est-il en rapport avec une irritation lente accompagnant la résorption des cellules mortifiées. D'ailleurs il est toujours peu abondant. Quand on essaie de colorer de pareils reins avec le picrocarminate d’ammoniaque, on est frappé du peu d’affinité que présente leur tissu pour la matière colorante. Cela tient d’une part à la grande quantité de graisse contenue dans le parenchyme, et à une altération profonde des fibres du tissu conjonctif. On sait, par contre, avec quelle intensité se colorent les cellules à peu près normales par les préparations à base de carmin ou les autres réactifs. Dans la dégénérescence graisseuse du rein, malgré un contact prolongé avec la substance colorante, on ne réussit à communiquer au tissu qu’une teinte lie de vin plus ou moins sombre, mais toute différente de la coloration éclatante que présentent les tissus sains.
Ces altérations confinent aux néphrites diffuses à marche très lente caractérisées à l'œil nu par un gros rein blanc ou jaunâtre, lisse, et histologiquement par une altération plus ou moins avancée des épithéliums sécréteurs, des cellules du glomérule, et par un épaississement plus ou moins marqué du tissu conjonctif. Nous avons déjà fait remarquer qu'il est difficile de se prononcer dans quelques-uns de ces faits sur le siège primitif de la lésion, mais que toutefois lorsque les glomérules étaient atteints, l'appellation de néphrite diffuse était parfaitement justifiée.