Ibid., IV. 379-38i
3. Voir en particulier IV, 384 et Si l\. Pol. pus., IV, 258, 382, etc.
3a LA PHILOSOPHIE MORALE AU \l\ BIECL1
ser la liberté de I enseignemenl et la responsabilité de la presse, de mettre enfin la doctrine nouvelle en étal de lutter, à armes égales, contre les doctrines théologiques et métaphysiques, artificiellement défendues par maint privilège de situation et de tradition.
Il est vrai que le triomphe de la positivité une fois obtcnu. le régime définitif conçu par Comte ne ressemblerait guère à ce que nous nous représentons, et sans doute avec quelque raison, comme un régime de liberté mentale. Suppression du théâtre, du journalisme, réduction à cent ou cent cinquante volumes du domaine de la lecture commune, contrôle exercé sur toute publication et obligation de s'adresser pour imprimer aux presses officielles, voilà évidemment un régime qui fait plus penser au gouvernement de Genève sous Calvin ou des Jésuites au Paraguay qu'à un Etat moderne dominé par les principes de 89.
Et pourtant, même alors, Comte n'attend rien que d'une libre adhésion des esprits, d'un assentiment qu'on ne pourra refuser, pense-t-il, à la science positive. La confiance en une « foi démontrable » s'étendrait même aux intelligences qu'une démonstration réelle ne saurait atteindre1. Alors « l'exposition dispensera de la discussion sans la susciter ~ ». L'intolérance n'aurait pas lieu de s'exercer là où régnerait une unanimité toute spontanée. Que Comte se soil ici leurré d'incroyables illusions, et qu'en cela il ait été dupe à 1.» fois de sa hâte d'aboutirà la régénération sociale, et du peu de profondeur de ses conceptions sur la nature de la
1. Pol. pos., IV, 379 el 383. Cf. Lettres à Edger, p. 3o et îi. a. Pol. pos., IV, 367.
science et les conditions de la certitude, c'est ce qui paraît bien évident. Mais il y a pourtant une différence, et surtout une différence d'inspiration morale bien essentielle entre l'esprit d'intolérance et ce naïf optimisme.
3. Il nous reste enfin à considérer ce que devient, dans la doctrine de Comte, la liberté politique. En un sçns il reste vrai qu'il écarte résolument ce qui nous semble en être une condition essentielle ; le système du suffrage, de l'élection, de l'universel contrôle des gouvernants par les gouvernés. Remarquons dès l'abord que, quelle que soit la valeur pratique de ces procédés politiques, ce serait théoriquement une erreur, à laquelle nous sommes peut-être trop enclins, que de confondre la liberté politique avec ces divers moyens adoptés en vue de la garantir. De même que les nécessités de la pratique ont obligé les peuples qui ont voulu la réaliser, à s'écarter sensiblement des conditions qui la définiraient en théorie, et, par exemple, à renoncer d'emblée au gouvernement direct de la nation par la nation, de môme inversement l'expérience a successivement apporté, et apportera encore plus d'un correctif aux institutions par lesquelles les divers pays ont résolu le problème de la liberté politique. Il convient donc, ici encore, pour apprécier la pensée morale de Comte, de juger moins la valeur pratique du système politique du positivisme, que l'esprit qui l'inspire. Comte apparaîtra dès lors beaucoup moins illibéral qu'on ne le croit d'ordinaire.
Tout d'abord il professe expressément un principe qu'il doit peut-être à Saint-Simon : la diminution du gouvernement des hommes au profit de l'administra-
Philosophie morale. 3
.'! 'l i \ PHILOSOPHIE MORALE \l \l\ BIÈCLE
lion des choses1. Nous avons déjà indiqué ;i quel poinl il répugne à l'emploi de la contrainte puisque même quand il s'agil de l'ordre public il pousse le respecl de la personne humaine jusqu'à préférer les encouragements à la répression, et les récompenses aux châtiments, et jusqu'à poser le principe des sanctions purement spirituelles*. Comment se fait-il donc qu'il apparaisse comme le théoricien d'une réglementation insupportablement minutieuse qui semble, dans son -\ stème, eten particulier dans sa religion, enserrer la n ie publique cl la \ ie privée jusque dans ses moindres détails? Il faut se garder ici d'une erreur d'interprétation. Sans doute, Comte, comme nous l'avons dit, aime la règle pour elle-même et toute indétermination dans l'action lui semble une porte ouverte à l'égoïsme et à l'anarchie. Mais il s'en faut pourtant qu'il conçoive toutes les règles qu'il expose comme imposées législativemen t. On s'aperçoit aisément qu'il \<>it surtout dans leur énonciation un moyen de fixer les idées, de donner un caractère de précision et, par suite, une apparence de réalité, à l'organisation sociale qu'il décrit. En même temps, il s'cITorce d'établir des prévisions sociologiques auxquelles il pense imprimerie même sceau de vérité, en leur attribuant la même détermination. La plupart de ces réglementations ne sont en définitive que sur le papier, cl beaucoup plutôt comme une description anticipée d'un étal de choses imaginé que comme la formule d'une législation qui le réaliserait artificiellement. Ce qui confirme celle première rectification des ;ip|>;i-
i. Pol. pos., IV, 3oi, 343.