‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 15 sur 72 · III, xxxvm ; IV, 60, 34 1, etc · texte numérisé non relu

III, xxxvm ; IV, 60, 34 1, etc

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suffit à les recueillir. 1*1 1 d'ailleurs il faut bien reconnaître que dans I )ii 'ii des cas V. Comte aborde ces problèmes plutôt en constructeur qu'en observateur, se plaçant en pleine hypothèse, sans un suffisant souci du réel ni du possible. L'adoption d'un tel point de vue enlève évidemment à ses solutions une partie de lu valeur qu'elles pourraient conserver pour nous.

Il y u pourtant quelque intérêt à examiner en terminant ce que L'ensemble du système nous offre de plus utopique et, semble-t-il, de plus éloigné de notre conscience contemporaine, je veux dire l'institution religieuse inventée par Comte. On a beaucoup raillé ce plagiat du catholicisme. 11 vaut mieux essayer de comprendre à la lois pourquoi, historiquement, ils'estproduit, et pourquoi, scientifiquement, il est chimérique.

Tout d'abord, ne l'oublions pas, A. Comte, sur ce point, n'a fait que céder à une manie très répandue dans le demi-siècle qui s'achevait à l'époque du Système de politique positive. Nombre de reconstitutions religieuses ont été rêvées ou tentées de la Révolution jusqu'au milieu du \iv siècle. Saint-Simon, avec sa religion de l'attraction universelle et de son culte de Newton, s'écartait beaucoup plus du hou sens que ne devait le faire, vingt-cinq ans plus tard, son disciple émancipé. Comte n'a doue même pas ici L'originalité d'avoir seul donné dans ce genre d'utopie. Seulement. en même temps qu'il arrive Le dernier et même en retard, il pousse plus à tond ses Idées, il donne à sa construction plus d'ampleur, il \ met plus de réflexion, plus de précision, plus de conviction aussi qu aucun Ar ceux qui l'avaient précédé dans la même voie.

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D'autre part, si une telle adaptation d'une forme religieuse existante à un contenu nouveau peut paraître ridicule et même odieuse au croyant qui admet l'origine surnaturelle de cette religion, la situation du libre penseur est toute différente. Puisqu'il voit dans toutes les religions des produits purement humains, il ne saurait trouver aucune absurdité ni aucune inconvenance intrinsèque dans l'idée d'utiliser une institution humaine selon des vues nouvelles d'origine également humaine. Il peut se croire en état de continuer et en droit de transformer l'œuvre religieuse des siècles passés. Il pourra respecter dans cette œuvre le travail spontané de la conscience humaine au lieu d'y voir, comme tant de libres penseurs inconséquents, une atteinte à l'autonomie de l'humanité; mais il n'aura aucune raison de la croire immuable ni intangible, et pourra tenter de lui donner une nouvelle direction et un sens nouveau. C'est môme un procédé presque constant de la pensée religieuse d'aller de la lettre à l'esprit, et de maintenir les dehors de la tradition tout en y cherchant et en prétendant y découvrir une inspiration et une vie nouvelles qui, en réalité, viennent d'ailleurs. C'est ainsi que s'est développée presque toute la pensée chrétienne, partout où elle a été réellement vivante, et c'est encore sous cet aspect qu'elle se présente en particulier, aujourd'hui encore, là où elle refuse de se figer d'une manière immuable, dans le protestantisme. L'esprit de continuité, le traditionnalisme en quelque sorte formel de Comte, l'a amené à user, et cela d'une façon, croyons-nous, très consciente, d'un procédé analogue. Mais, chez lui, le procédé est peut-être symétrique plutôt qu'identique à celui que nous venons de décrire,

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quoique le résultat espéré soit analogue. ( lomte importe après coup dans sa doctrine, cela ne paraît pas douteux, bien des formules (|iii ont poussé sur un toul aulreterrain. Il Leur infuse sans doute ainsi une sève nouvelle ; niais on peut dire qu'il entend beaucoup moins enrichir ainsi les formules que B'enrichir par elles, je veux dire conférer artificiellement à sa propre religion l'autorité morale, le crédit historique d'une tradition « | < h ses innovations ne sauraient posséder, et qu'il esl obligé d'emprunter au dehors. Il n'importe; le bul poursuivi c! I cll'ct attendu restent toujours une conciliation du progrès et de la continuité : il s'agit toujours de consolider la pensée nouvelle en L'incorporant à des symboles anciens, et de justifier ceux-ci par une interprétation (|ni les rajeunit.

Et par là encore la pensée de Comte se révèle éminemmcnl et pour ainsi dire instinctivement pratique el sociale. La pensée purement philosophique ou scicnlifique, la rationalité pure ne ferait pas grand cas de ces accommodations et de ces adaptations. Elle les évite même. Elle se crée, au fur et à mesure de ses besoins. les signes qui lui sont nécessaires ; elle écarte les vieilles expressions qui charrient avec elles tontes sortes de représentations confuses qu'elle ignore, qu'elle renie ou qu'elle redoute. Mais c'est nue fatalité à laquelle est naturellement soumise la vie pratique, et en particulier la vie sociale, que le cadre matériel survit à son contenu moral, les cultes aux divinités, les institutions à leur raison d'être, les gestes aux sentiments, les signes aux pensées. A. Comte l'a sans doute senti, et c'esl pourquoi, renversant en quelque sorte le problème, au lieu de vivifier insensiblement d'anciennes formules et

d'anciennes pratiques par un esprit nouveau, il prend à tache de soumettre à la forme des moules anciens un système imaginé de toutes pièces.

Et c'est là sans doute la première erreur de Comte dans sa tentative religieuse, et elle est d'ordre sociologique. Car s'il est vrai cpie de nouvelles idées et de nouveaux sentiments puissent, au cours de l'évolution, animer et transformer très lentement d'anciennes institutions, au sein desquelles ils sont éclos, on ne voit guère, historiquement, que l'on puisse commencer par vider entièrement et d'un coup ces organismes spontanés de toute leur vie propre pour y insérer comme une âme nouvelle, toute faite et tout adulte, engendrée en une sphère tout opposée du monde intellectuel et moral. Il y aurait là une métempsychose sociologique absolument inouïe, et il est bien étrange que l'initiateur de la notion d'organisme social ait pu la croire possible.

On voit aussi sans doute, comme nous l'indiquions, des principes moraux, religieux oupolitiques nouveaux, accommoder peu à peu à leur usage les institutions existantes qui résistent en raison de leur masse, et en dernière analyse à cause de leurs attaches profondes dans la matière. Le christianisme pénètre les temples des dieux et reprend à son compte les fêtes païennes, la Révolution subit nombre de traditions de l'ancien régime. Mais c'est là une fatalité plutôt qu'une habileté, un signe d'impuissance plutôt qu'un moyen de succès. C'est ainsi peut-être que les principes nouveaux peuvent s'étendre et se maintenir, ce n'est pas ainsi qu'ils peuvent naître et s'affirmer. La rupture est alors le phénomène premier et positif, la continuité n'est que le fait secondaire et tout négatif. Le christianisme nie le

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paganisme, le protestantisme nie Le catholicisme, la Révolution nie L'ancien régime : el c'esl par là qu'ils se Pondent. Les adaptations, si elles sont nécessaires, viennent ensuite, au fur el à mesure que la nouvelle doctrine, en triomphant, est obligée à son tour de se donner un corps, de se fixer en s'incarnant dans la matière sociale préformée. Et ce travail s'opère spontanément, non par calcul, d'une manière progressive et fragmentaire, non d'emblée ni en bloc.

Ainsi, il nous semble que l'utopie de Comte serait condamnée par la sociologie aussi bien dans ce qu'elle a de révolutionnaire et d'artificiel que dans ce qu'elle contient de conservatisme et de traditionnalisme.

On se demande en outre si le sens psychologique de ( a mite n'a pas été ici en défaut comme son sens sociologique. On se demande si une pensée devenue positive s'accommoderait d'un système de symboles plus propres à dissimuler la vérité qu'à l'exprimer el à la consolider, et si une morale devenue autonome accepterait un système de règles et surtout de pratiques minu lieuses plus propres à opprimer la volonté qu'à la fortifier.

On comprend, d'abord, qu'une pensée inadéquate, imparfaite, inconsistante, peu habituée à distinguer nettement le vrai du faux, se complaise dans le symbole. Et elle le distingue d'ailleurs mal de la vérité, justement parce qu'elle distingue mal ce qu'elle affirme de ce qu'elle imagine vaguement. La pensée populaire n'est guère consciemment symboliste et L'observation historique aurait montré à A. Comte que le peuple a tôt fait de transformer le symbole en vérité matérielle et de prendre les métaphores au pied de la Lettre, [nu-

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tile et même répulsif à la pensée développée, précise et pleinement consciente, le symbole est donc fuyant et même trompeur pour la pensée inculte et sans maturité.

On comprend d'autre part qu'une volonté habituée à l'hétéronomie, et qui se fait une vertu dune docilité, sans cesse soumise à des épreuves sans autre valeur que d'être des épreuves, se plie ù des pratiques sans rapport direct avec la réalité ; on le comprend d'autant mieux que cette imperfection de la volonté va le plus souvent de pair avec l'imperfection intellectuelle dont nous venons de parler et qui permet de confondre de simples cérémonies avec des actions réellement efficaces. Mais qu'une volonté affranchie, doublée d'une intelligence éclairée, puisse s'imposer les cérémonies d'un culte purement symbolique, c'est ce qu'on a bien de la peine à concevoir. Ce n'est pas que la discipline volontaire, la règle qu'on s'impose à soi-même n'ait, comme nous l'avons dit, une valeur pratique et morale très certaine. Mais il y a dans la vie réelle, dans l'action véritable, assez de place pour cette discipline, sans qu'il paraisse utile ni même possible de s'encombrer d'un culte qui ne serait plus qu'un symbole et de pratiques qu'on ne peut plus prendre pour des actes.

On s'explique dès lors pourquoi l'utopie religieuse de Comte a discrédité de nos jours, à la fois auprès des croyants et des penseurs indépendants, une morale dans laquelle la conscience contemporaine aurait trouvé tant d'éléments utilisables. Il a ainsi affaibli lui-même et gratuitement, en lui imposant un cadre artificiel qui ne lui était nullement nécessaire, en lui donnant

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I aspecl d une institution absolument factice, un système cl idées morales qui semblait parfaitement

viable.

Ce système offrait même cette particularité, qui pouvait lui assurer une attention assez générale et assez durable, et lui permettait de maintenir la conscience en éveil : c'est qu'il ne rentre dans aucune des catégories morales toutes laites.

Il est positif, car il écarte tout fondement abstrait et absolu, il ignore tout principe qui dépasse l'expérience historique et sociale comme toute perspective qui dépasse la vie terrestre; mais il est idéaliste et proteste avec la dernière énergie contre tout utilitarisme étroit, contre tout matérialisme pratique qui réduirait le but de l'activité et le rôle de la civilisation au progrès du bien-être.

Sa morale est spirituelle, tout en se gardant, grâce à son point de vue strictement social, des dangers du subjectivisme.

Comte n'est certes pas intellectualiste, mais il est encore moins sentimental ou mystique.

Il n'est pas individualiste, puisque pour lui le droit individuel est un principe anarchique (huis l'ordre économique et dans l'ordre politique : mais il n'est pas non plus socialiste parée que, à ses \cux. le socialisme serait le communisme, l'absorption de la personne humaine, le régime de la contrainte, et la domination des intérêts matériels. Il n'\ a chez lui qu'un socialisme en quelque sorte toul moral el t<»ut intérieur à

la conscience de chacun, en tant que chacun doit se considérer comme l'organe d'une fonction sociale.

Il n'est pas libéral, au sens ordinaire du mot, puisqu'il nie la souveraineté du peuple, le système du suffrage, l'autorité politique de l'individu : mais nous avons vu qu'il n'est pas pour cela partisan d'un régime de compression et de contrainte.

Il n'est pas enfin révolutionnaire, car il veut que le principe d'ordre domine et que le progrès soit le « développement de l'ordre». Mais il n'est pas davantage rétrograde, puisqu'il ne demande sur aucun point un retour au passé tel quel — ni môme simplement conservateur, puisqu'il ne veut utiliser les forces sociales présentes que pour des fins nouvelles et en vue d'un ré-

gime nouveau

C'est que, à ses yeux, dans l'humanité, régénérée

comme il l'imagine, toutes ces antithèses, simplement expressives de l'imperfection des choses humaines et de la nécessité d'obtenir l'équilibre par l'opposition de forces contraires, perdraient leur sens et se concilieraient dans une harmonie véritable. Ainsi donc, si ces antithèses s'effacent chez Comte, ce n'est pas grâce à un syncrétisme sans méthode qui accepterait de toutes mains les idées les plus opposées, mais grâce à la situation vraiment originale qu'il a su prendre.

C'est pourquoi, bien qu'assurément ni le système politico-religieux de Comte, ni même sa morale telle quelle ne paraissent de nature à se faire accepter de la conscience contemporaine, ils peuvent lui être encore d'un grand profit. Ce systématique est capable d'ouvrir nos esprits aux conceptions les plus diverses, cet entêté et ce dogmatique peut devenir l'auxiliaire de

Philosophie morale. !\

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notre esprit critique, cel adversaire «le la liberté de penser contribue à affranchir notre espril de ses propres préjugés, cet ennemi de toutes les théologies nous apprend à rendre justice aux religions du passé, cet utopiste nous enseigne à tenir compte de l'histoire et de la solidarité des générations, ce fondateur «lu |>«>>itivisme enfin nous invite à n'être pas trop étroitement positifs et à réserver la meilleure pari de nous-mêmes à la vie spirituelle et au dévouement social.

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