I. \ MORALE DE RENOl \ 1ER
Renouvier n'emprunte à kant que le principe même de la morale, et, pour le reslc. il applique le principe à loule la matière des mœurs avec une parfaite indépendance et dans un esprit laïque et démocratique qui fait de lui un penseur d'aujourd'hui.
Je rappelle le principe, sans y insister autrement : c'est l'idée même de l'indépendance de la science morale qui est, pour lui, radicalement distincte non seulement de la religion et de la métaphysique, mais aussi de toute science naturelle ou sociale. Elle ne repose pas sur la connaissance d'un ordre de choses, mais elle prend son assiette dans la conscience. Car elle subordonne toutes les fins particulières que la vie, comme elle est faite, nous propose, à une fin supérieure que le devoir exprime, à savoir: « la constitution générale du raisonnable et du juste dans la conscience S).
i. Tome I, p. 96 en note. Et Renouvier ajoute: « C'est là que je vois la fondation de la morale comme science. » Je renvoie le lecteur sur ce point à la critique très aiguë que M. Fouillée a faite de cette partie de la murale de Renouvier dans son livre intitulé « Critique des systèmes de morale contemporaine ». Vvec' une dialectique d'une souplesse et d'une subtilité merveilleuses, M. Fouillée attaque et ruine chaque définition qu il cite, chaque interprétation qu'il propose, il multiplie les principes pour multiplier les difficultés, et après avoir agité et secoué en tous sens la doctrine, il conclut que l'établissement des principes est à peu près nul. Il me parait qu'il a fait ressortir amplement les défauts d'une exposition lente et embarrassée plutôt qu'il n'a atteint le véritable principe. L'idée de de\oir est pour Renouvier comme pour Kant le caractère pratique de la raison, l'autorité de la conscience. Qu'on l'appelle, si on veut, un instinct, un sentiment, Renouvier l'accorde (t. I, p. 26), mais quand ce sentiment est réfléchi, c'est un jugemenf. Et comme il lie l'idéal à l'action, le devoir-être au devoir- faire, on doit dire que c'est un jugement synthétique qui exprime la forme même de notre conscience, qui constitue notre nature morale. Peut-on le déduire de quelque principe rationnel ou l'induire de quelque fait social ? Renouvier a pensé que c'est impossible, et M. Fouillée n'a pas montré que ce fût facile. M. Fouillée prétend qu'on pourrait le réduire à une simple identité logique: « ce qui est rationnel pour la raison, l'est aussi pour la volonté, dit-il ; ce qui revient
» I I \ PHILOS* U'II II: MORALE M \IV Ml I l l
Conçue comme une science de la conscience, la doctrine morale «le Renouvier çsi essentiellement et rigoureusemenl individualiste. An reste son système de philosophie l<>ul entier pourrait recevoir le nom de personnalisme1. La personnalité esl pour lui l;i catégorie suprême, la forme à laquelle sont inhérentes toutes les autres formes de la pensée. El la théorie de la matière concorde avec la théorie de l'esprit : les objets extérieurs sont en eux-mêmes des sujets. Il n'y a d'existence réelle ou concevable que sous la forme dune conscience individuelle. Les spéculations métaphysiques elles-mêmes sur le tond hypothétique des choses ou sur l'avenir el la destinée des âmes doivent chercher dans cette notion fondamentale leur point de départ comme la condition de leurs conclusions.
Transportée en morale, elle conduit le penseur à ne vouloir considérer jamais que des relations entre d< ^ personnes, à n'admettre aucun droit ou devoir qui n'ait son siège en une ou plusieurs personnes déterminées. Lors même que la morale doit tenir compte de « l'idée sociale », de l'intérêt de la société, il ne faut entendre
à cette tautologie : ce qui est rationnel est rationnel » (p. 98). Il me semble que ces transformations de formule laissent échapper la réalité du devoir. Quand un homme senl réellement en lui l'obligation de sacrifier son intérêt personnel au commandement de sa conscience, on serait mal venu à lui expliquer que ce lien singulier qui attache son individualité éphémère à un ordre universel, à un ordre immense tout au moins, et à un ordre idéal, esl mie simple formule logique. Ailleurs M. Fouillée a cru devoir, pour son compte, en chercher la raison dans le fond le plus mystérieux de notre existence.
1. Depuis que cette conférence a été écrite, Renouvier a publié un livre qui est sa dernière production, précisément sous ce titre: Le Personnalisme.