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(jiii n'est, d'ailleurs, qu'une conséquence du principe précédent — c'esl d'être une doctrine do liberté et <( d'autonomie ». La liberté a été l'inspiration de toute
son œuvre. Il nous l'a raconté : dans sa jeunesse, les écailles lui loin lièrent des yeux le jour où il comprit, grâce aux enseignements de son ami Lequier, ce qu'est en réalité l'opération de la liberté, non seulement dans notre conduite, dans nos actions, mais dans la partie la plus secrète de l'intelligence, dans notre foi la plus intime dans la formation des convictions morales. Mais dans la science de la morale, la liberté n est pas moins que le sujet à la lois et l'objet du devoir, le moyen et la fin de tout progrès, soit individuel, soit social. A un être raisonnable, quelle fin plus haute pourrait-on assigner que de vivre selon sa conscience, d'accord avec lui-même et d'accord avec les autres ? El si les autres fins, si légitimes soient-elles, doivent être subordonnées à celle-là, comment imaginerait- on de demander à l'autorité de rendre les hommes libres? On peut croire qu'une sage violence les rendrait heureux malgré eux sur la terre, ou les sauverait maigri- eux pour le ciel; mais non pas qu'elle les formerait à la liberté de la pensée, à l'autonomie de la conscience. Et de même poulies peuples. L'idéal lointain de l'humanité, qu'il faut dès aujourd'hui maintenir présent devant nos yeux, consiste dans une association pacifique d'Etats autonomes, c'està-dire qui seraient, chacun, une association volontaire de personnes autonomes. Mors, si L'idéal est dans la paix, dans l'accord libre des hommes, commenl se pourrait-il que la force et les œuvres de la force, guerre, tyrannie ou révolution, fissent avancer le monde.'1 La guerre engendre la guerre, « Le progrès social ne doit se mesu-
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/•(•/• qu'à la quantité de liberté individuelle employée et respectée dans une société donnée... Et la mesure de liberté perdue est le critère de la décadence1. »
L'histoire le prouve surabondamment. Peut-être lira-t-on avec plaisir une page du philosophe qui a toujours cherché à faire marcher de front l'histoire et la doctrine. « Les idées et les sentiments dont s'inspirent les peuples modernes, les formes de leurs institutions les plus diverses descendent exclusivement de trois sources : les Etats de la Grèce et leurs colonies, Rome et ses fondations européennes, la Judée et son Livre. Or, en nommant la Grèce, on nomme la liberté, la cité, la philosophie, la science et l'art, à la fois les méthodes et les modèles. En parlant de Rome, on parle d'un peuple qui a créé l'administration et la jurisprudence dans un temps où il se dirigeait lui-même avec une énergie et un esprit de sagesse incomparables. Enfin quand on cite la Judée, on doit savoir que le prophétisme. c'est-à-dire l'autonomie religieuse, quelque chose non seulement de différent de la théocratie, mais de diamél paiement contraire, fut le véritable auteur de l'idée monothéiste et du sentiment de fraternité populaire, la caractéristique d'Israël, l'initiateur unique de son histoire et le sujet de son Livre... Ainsi la liberté seule a posé tout le fond de notre avoir intellectuel et moral et de ce qui nous constitue à l'état de race éthique2. »
Sans doute, comme le dit Renouvier, l'autorité est aussi nécessaire que la liberté dans la marche des choses humaines, car la liberté de chacun ne peut s'accorder
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avec la liberté des autres sans une règle qui s'impose a ions avec autorité. Livrées .:i elles-mêmes, les libellés individuelles tombenl inévitablement dans La \iolence el l'anarchie. Mais l'idéal de l'autorité serait qu'elle sortîl delà Liberté, qu'elle en lui une délégation volontaire. En fait, elle s'esl établie |>ar la force, elle se perpétue parla coutume, elle tend sans cesse à dégénérer en tyrannie. G'esl L'antinomie fondamentale de la morale appliquée que L'œu\ re de fondation de la liberté ne soil possible que par la liberté. L'humanité sortira-t-elle de ce cercle vicieux? Oui. s'il se rencontre assez (riioiiiino de bonne volonté, assez bardis pour avoir confiance en la Liberté, assez justes pour s'unir et constituer librement des autorités limitées à une sphère étroite, (les libres associations, écoles, églises, coopératives, sociétés modèles, viendraient se placer entrel'Etat central qui est toujours, quelque forme qu'il prenne, même ou surtout sous la loi des majorités, I Organe de La contrainte, el les masses éparpillées, immobiles, fata Usées, pour viser à L'idéal de croyance et de vie. (( Le seul grand progrès possible du monde est dans la multiplication de ces sortes de groupes1. »
Ainsi la Liberté, qui est le premier mot de la morale, en est aussi le dernier.
Voilà L'esprit de la doctrine. Venons à La doctrine elle-même. Je suis foret' de Laisser dans L'ombre un grand nombre de théories curieuses ou profondes.
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comme la théorie des passions ou la théorie du mérite et du beau moral ; et je relève tout de suite les deux idées les plus caractéristiques en même temps que les plus considérables par leurs conséquences de tout genre.
La première est la conception de la justice, où Rcnouvier voit tout le droit et tout le devoir social, il La fait consister dans un contrat virtuel, latent, implicitement supposé par tous les contrats positifs qui se formenl au cours de la vie sociale, et par lequel chaque personne accepte, reconnaît l'égale dignité, le droit égal de toutes les autres personnes. Il lui donne pour formule la réciprocité rigoureuse du droit et du devoir, du crédit et du débit. Il la fonde, en dernière analyse, dans un jait de la raison qui n'est pas, certes, étranger à notre nature sentimentale, à notre cœur, à notre sympathie naturelle pour nos semblables, mais qui, lorsqu'il s'oppose à nos passions et à nos intérêts, prend le caractère de l'obligation de conscience. C'est « le principe pratique suprême », « l'obligation catégorique », supérieure à toutes les fins individuelles, à toutes les autres fins collectives. La justice, entendue comme l'égale dignité, l'égale valeur de droit des personnes, est le fondement de la société.
On voit, comme nous le disions en commençant, que Renouvier est pleinement dans la tradition de la Révolution française et se trouve d'accord avec les penseurs qui l'ont le mieux suivie, avec Proudhon et Michelet. Sa doctrine est une morale rationnelle qui s'oppose aux morales du sentiment et de la passion. Elle est une morale du droit qui s'oppose à la morale du devoir pur, comme la morale théologique, et à la morale altruiste du positivisme. Elle est une morale de
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la justice qui s'oppose à la morale de la charité, à lu morale chrétienne.
Comme Proudhon, Renouvier pense que la justice accomplit toute la morale, qu'il n'y a pas d'autre devoir pour les hommes en société que d'être justes. <( Si le règne de la justice nous semble insuffisant pour le bonheur des hommes, écrit-il dans une page <|ui respire l'enthousiasme de la raison, c'est que nous sommes malheureusement privés de ce spectacle que la terre n'a jamais contemplé. Jamais les lu m nues n'ont pu se rendre compte, et même de bien loin, de ce qui arriverait dans un monde où chacun ferait son devoir, je dis seulemenl à peu près, cl ensupposant <ju il ne le ferait que par devoir, tous sentiments exclus, si c'est possible. Mais ce n'est pas possible : en réalité, le monde où la raison commanderait serait un monde où la bonté, libre enfin des chaînes donl l'injustice la charge de toutes parts, nous paraîtrait régner toute seule1. » Si la justice nous semble insuffisante, faut-il encore ajouter, c'est (pie nous ne voyons pas assez jusqu'où va le droit strict, ce qu'il exige des heureux, des puissants, en faveur des faibles et des pauvres, au seul litre de la justice, au seul titre d'associés dans la société des cires raisonnables.
Sans doute, la bonté nous l'ail aimer la justice. Mais elle n'est pas un devoir: car par sa nature étant une passion, elle n'a point de règle. Gomme Micbclcl. Renouvier abaisse l'amour devant la justice. L'amour, même le plus pur. est aveugle et tyrannique, tandis que la justice est claire, égale et constante comme la
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raison. L'amour esl essentiellement grâce, arbitraire, injustice: l'homme de L'amour est redoutable à la justice. Aussi Renouvier voit-il, comme Michelet, dans l'âge de l'amour, de la charité chrétienne, le moyen âge. une rétrogadalion morale par rapport à la cilé de justice des anciens. Il est sans doute, dit-il, « que l'enseignement de l'Eglise a travaillé efficacement à l'amélioration du cœur humain, encore que les hommes qui ont donné et reçu cet enseignement aient commis toutes les atrocités possibles, et que les anciens, de leur côté, aient laissé d'autres exemples que ceux de leur dureté
de cœur Mais en tant que l'idéal de bonté se substitua
à l'idéal de justice, ce fut une rétrogradation essentielle qui renferme tout le sens, l'esprit et l'application du moyen âge. et qui eût été poussée au dernier degré imaginable, suivant ce que l'on voit chez les nations bouddhistes, sans la conservation latente, et qui parut longtemps presque désespérée, des principes de dignité et de liberté... Les modernes n'ont repris possession des éléments éthiques et politiques de la vie de l'antiquité que parce que le moyen âge a manqué la fin qu'il se proposait, qui était de les détruire '. »
La seconde idée capitale de l'ouvrage nous fait sortir de la région théorique et tout abstraite des principes pour entrer dans la région troublée des applications. C'est l'idée d'une distinction entre l'ordre idéal où les personnes sont considérées seulement comme des agents
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raisonnables «vl libres sous la seule idée de justice, el L'ordre réel où le moraliste doit, à la fin, les considérer, pour fixer les devoirs particuliers, comme solidaires les unes des autres et des générations (|iii les ont précédées, solidaires de tout cet enchaînement d'erreurs, de fautes et de crimes qu'elles n'ont pas commis, mais dont elles portent le poids, enchaînées aux coutumes et aux traditions de leur pays, liées par tous les engagements du droit positif, vivant dans un milieu de désordre et de violence, forcées de se défendre contre l'injustice, tantôt par la prudence égoïste qui en conjure d'avance les effets, tantôt, même, par la force qui la repousse brutalement.
Cette distinction fait toute la méthode de la morale appliquée. Faute de l'avoir faite, les moralistes, d'ordinaire, se bornent à dicter des règles inapplicables, à tracer des modèles inimitables ; « ils habituent les hommes à s'entendre prescrire des obligations, même les plus strictes, et à n'en tenir aucun compte dans leur conduite, voire dans leurs jugements ». Et par une triste impuissance, la morale reste sans prise sur la marche réelle des choses.
Au contraire, la tache essentielle de la morale est de déterminer, de préciser les transformations, les altérations que subissent les droits et les devoirs en s' appliquant à un état social injuste.
Car, dès que l'on suppose un agent moral en face de personnes injustes, en face d'agents dont il ne peut attendre la réciprocité de justice, il n'est plus tenu envers eux à La justice entière. Et tout d'abord il acquiert un droit de défense (pieu certain cas il exerce lui-même, et que, d'ordinaire, il délègue à La société. Avec la pre-
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mière injustice commise, le droil de la force, — c'està-dire la justice dcfensived abord, puis la justice répressive, — fait son entrée dans le monde moral.
C'est pour cetle raison qu'au système des droil s et des devoirs altérés, lels qu ils se posent dans la réalité, Renouvier a donné le nom de droit de la guerre. L'étal de guerre, ce n'est pas seulement le passé, tout le passé historique, c'est le présent, c'est l'état aetuel. Car la guerre est partout en nous et autour de nous. « Elle règne dans les affections, chacun tâchant à donner le moins et à recevoir le plus, dans toutes les espèces de commerce des passions. La guerre règne dans les relations de famille, où la contrainte, autant qu'on le peut et qu'on le souffre, prend la place de la persuasion et de la raison, où la vraie liberté n'existe ni pour ceux qui commandent ni pour ceux qui obéissent et qui n'ont également que la coutume pour règle, avec des passions pour créer la coutume, et pour la violer. » La guerre règne bien plus encore dans tous les genres de relations économiques : « dans l'échange des services, dont l'habitude n'introduit que des mesures variables et disputées : dans l'échange des marchandises que chacun apprécie et déprécie selon son intérêt, voulant toujours recevoir plus qu'il n'a donné ; dans l'appropriation des instruments de travail et principalement du sol, parce que si les uns y trouvent des moyens de sécurité pour eux, les autres demeurent privés de garanties semblables et souvent de toutes garanties1. » Les croyances mêmes n'y échappent pas, car « l'esprit de la guerre est entré à tel point dans les fibres humaines » que des
i. T. I, p. 332. Page reproduite dans la Philosophie analytique de l'histoire, t. IV, p. Gag.
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hommes qui se disent el se croient pacifiques veulent imposer par la violence l'idéal de leur conscience à la libre conscience d'autrui '.
\oilà le fait universel de la guerre, c'est-à-dire de
l'injustice, en présence duquel il faut chercher ce que devient la justice. C'est le prohlème de la morale appliquée. A la lumière de celle idée, Renouvier traite successivement les principales questions du droit domestique, du droit économique, du droit politique et <ln droit international. Nous ne pouvons le suivre dans celle longue carrière. Il suffira, pour donner une idée de son effort, de marquer la suite des thèses et le résultai auquel elles l'ont conduit dans la conception du droit économique, la partie, d'ailleurs, la plus considérable, et, à mon a\is. la plus approfondie de son ou\ rage.
Qu'elle dût être la plus approfondie, on ne s'en étonnera pas si l'on prend garde que les questions de morale économique étaient, il y a lien le ans aussi bien qu'aujourd'hui, les plus pressantes- et les plus difficiles de toutes. Mais il faut dire (pie la doctrine de Renom ier lui imposait particulièrement L'examen de ces questions. Elle est essentiellement une morale du travail. Il ne conçoit pas la moralité humaine comme yiw épanouissement de la vie, comme une exaltation de nos facultés, à la manière des romantiques, ou encore de Guyau, mais comme une œuvre à faire, une lâche