LA MORALE DE RENOUVIER
sive... Puistoul irait de soi. l'exemple serait suivi: après un certain temps de paix, l'examen systématique et la solution amiable des cas litigieux devant se généraliser, un tribunal international s'instituerait, sans demander aucun sacrifice à des nations qui auraient cessé de craindre et de vouloir se faire craindre et renoncé au faux point d'honneur qui n'est dans les cœurs qu'une forme de la guerre. Enfin, comme il n'existe pas de cas litigieux seulement . mais encore des affaires communes aux différents Etats, la voie serait ouverte à une fédération proprement dite. . . — Ces vues optimistes sont toutes superficielles : elles font dépendre la paix générale de la volonté de quelques personnes et supposent celle volonté persévérante à travers les changements intérieurs des Etats. Mais les gouvernants ne sont pas, en général, capables des vertus dont les gouvernés n'ont point en eux profondément les éléments... Il n'est pas possible que la paix générale se réalise sans impliquer le sentiment général de la paix.» Autrement dit. il ne peut y avoir d'Etat vraiment pacifique que celui qui serait intérieurement pacifié. « Les idées de paix, de justice et de travail, qui sont les idées sociales par excellence, ont à faire la conquête du monde. Le progrès de ces idées et des sentiments, des passions nobles qui s'y lient, a nécessairement tout à la fois pour fins l'autonomie de la personne et l'autonomie des Etats, et le respect mutuel des autonomies des personnes et des Etats. Il n'y a là qu'une question, qu'un principe et qu'un but. Et cette conquête doit elle-même être définitivement pacifique pour mener à la paix1. »
i. T. II, 472-4.
l.\ l'UU.oSOI'lllK MoltM.i: \l \l\ SIECLE
Cette page esl un hou échantillon «lu 9tyle de I auteur, et on \ retrouve la plupart <lrs idées maîtresses de son livre.
J'ai à peu près rempli ma tâche. J'ai marqué lis caractères de la doctrine cl j'ai montré à l'œuvre la méthode par laquelle Renouvier avait essayé de sortir, enfin, des abstractions inefficaces pour approcher les règles de la justice de la complexité trouble et confuse de la vie réelle. El il esl vrai que l'absolu, eu morale, n'est qu'une l'orme pure, une idée, et que toute la matière morale esl relative et changeante. On ne cessera pas sans doute de recommencer l'œuvre de la science morale avec d'autres méthodes. Même, en usant de la méthode déductive qui est celle de Renouvier, il y aura lieu de reprendre ses théories, voire quelques-uns de ses principes, de corriger, par exemple, ce qu'il y a d'excessif, à mon gré, dans son individualisme el de rendre quelque réalité aux collectivités, à la famille, à l'État, ce qui modifierait certaines de ses conclusions. Mais ou reconnaîtra, je l'espère, qu'il n était pas sans utilité ni sans convenance de rappeler qu'un écrivain de notre pays a produit une doctrine morale originale, forte, consistante, qui peut être définie la doctrine du droit, de la justice et de la paix.
Par Charles Gide Chargé de cours à la Faculté de droit de Paris.
Entre tous les noms qui ont servi de titres à ces conférences, je dois avouer que celui de Bastiat est le moins représentatif, le plus terne. S'il est de bon ton de parler, même dans les salons, de Nietzche, de Stirner, de Maeterlink, de Tolstoï, par contre le nom français et un peu bourgeois de Bastiat n'éveillerait aucun écho.
Frédéric Bastiat est né en 1 80 1 . C'était un propriétaire aisé du département des Landes, une sorte de bon villageois qui fit honorablement son chemin. Il fut juge de paix, conseiller général et finalement député, mais resta toujours très modeste quoique gascon. Il débuta assez tard comme économiste, à l 'âge de 43 ans, par un article publié dans le Journal des Economistes. Pendant les années qui précédèrent la Révolution de 18/18, il fit campagne contre deux adversaires : le protectionnisme et le socialisme. Il mourut d'une maladie de poitrine à l'âge de 49 ans, à Rome, où il était allé chercher la guérison. Sar carrière scientifique a donc été très courte : six ans à peine. Aussi n'a-t-il laissé que de nombreux petits traités de propagande, et un seul livre, d'ailleurs inachevé, Les Harmonies économiques, et dont le titre seul résume assez clairement tonte la doctrine.
yS LA PHILOSOPHIE MORALE AI \l\' Mii.il
Mais il a laissé, surtout en France, une école de disciples fidèles, même enthousiastes, don! je puis vous citer, comme principaux représentants à ce jour, MM. Frédéric Passj el \ ves Guyot. Toute la littérature économique française dans la seconde moitié du \i\ siècle a subi son influence.
Cependant j ai été surpris de constater, par létonnementde quelques-uns des auditeurs de ce- conférences, combien son nom avait été oublié par la génération nouvelle. 11 n'en était pas ainsi de mon temps. J'ai connu un de mes amis qui mettait le volumes des Harmonies comme cadeau dans la corbeille de noce de ebacun de ses curants, même de ses filles. Mais les idées ont bien ebangé depuis. Et il faut bien dire (pie ce qui a nui surtout à sa gloire, c'est qu'il est arrivé à un marnais moment, juste au moment où le vent tournait et allait -ou Hier dans le sens opposé à ses idées. Presque à la même date où il publiait Les Harmonies paraissait un pamphlet, rédigé par deux inconnus, Karl Marx et Engels, intitulé «le Manifeste communiste » et qui, celuilà. posait la tbèse inverse, celle de la lutte dis classes. El c'est celle-ci, non l'autre, qui, en tant que programme d'école, devait l'emporter. On n'entend plus parler aujourd'hui que de la « lutte des classes » ou tout au moins de la « lutte pour la \ ie ». La doctrine de l'harmonie des intérêts entre les individus parait bien démodée, bien vieillotte, cl encore plus vieillotte celle, si chère à Bastiat, de l'harmonie des intérêts entre les nations. Ici aussi, c'est la lutte des intérêts, sous formes de protectionnismes jaloux et d'impérialismes irrités, qui s'affirme partout, même dans le- pa\s <pii. dans la loi de Bastiat, devaient en
la Mon vi. e or. bastiat 79
être à tout jamais préservés; Voici une citation qui vaut la peine d'être faite ; elle suffit à situer et à dater la doctrine de Bastiat : « Avant sept ans l'Angleterre aura diminué ses armées de terre et de mer. On me blâme de faire le prophète, mais moi j'ai confiance dans deux forces : la force de la vérité et la force de nos vrais intérêts. » C'était écrit en i845 : les sept ans sont passés et un demi-siècle en plus ! On peut dire que Bastiat n'a pas eu de chance. Toutes les causes qu'il a soutenues sont bien malades et le commencement de leur déclin coïncide précisément avec l'époque où Bastiat luttait pour elles. Il a eu un peu le sort de ces généraux malheureux qui arrivent toujours sur le champ de bataille quand la bataille est déjà perdue. Et ce qui prouve que la malchance le poursuit encore, c'est qu'il se trouve aujourd'hui avoir pour historiographe un professeur qui depuis longtemps s'est montré infidèle à ses doctrines !
Hé bien ! malgré tout je parlerai de lui et de son œuvre pieusement, car je ne saurais oublier que c'est à lui que je dois d'être devenu économiste. Il n'en serait peut-être pas bien fier, mais moi j'en reste reconnaissant. J'ai encore dans ma bibliothèque, et j'ai retrouvé pour préparer celte conférence, le volume des Harmonies à la reliure fatiguée et aux pages froissées, où pour la première fois, jeune étudiant, j'ai eu la belle vision du inonde économique. Et quoiqu'elle se soit depuis longtemps évanouie comme un mirage au fur et à mesure que je m'en suis rapproché, et que j'aie touché les réalités, tout de même je continue à la voir comme un idéal désirable et peut-être même comme une réalité possible pour le terme de l'évolution économique. Et si j'ai
OO LA PHILOSOPHIE MORALE AI \l\'' SIECLE
accepté de vous parler de Bastial ce soir, sans arrièrepensée de trahison, c'esl que je crois qu'il suffirai! de changer assez peu de chose à la doctrine de Bastiatpour la mettre d'accord avec les idées du jour.
Abordons l'examen de sa doctrine. Vous pourriez me demander tout d'abord pourquoi Bastiat, quoique n'ayant jamais fait que de l'économie politique, s'est vu assigner une place dans celle série de conférences du mardi sur la moralité? Mais le titre même de son livre, Les Harmonies, vous l'explique assez. La principale difficulté de la morale consiste à concilier notre intérêt propre avec l'intérêt daulrui et avec l'intérêt général, particulièrement dans le domaine économique quand il s'agit du tien et du mien. Si donc quelqu'un réussissait à démontrer (et c'est précisément ce que prétend faire Bastiat ) qu'il n'y a aucune opposition réelle entre noire intérêt personnel et celui daulrui, mais au contraire une parfaite harmonie, crue le Mien et le Tien, qui semblaient dressés 1 un contre l'autre dans une attitude de perpétuel défi, ne demandent pas mieux au fond que de s'embrasser, il est clair que tous les moralistes pousseraient un grand soupir de soulagement.
Mais comment le démontrer? C'est bien cette démonstration qui constitue la partie la plus intéressante — plus que l'idée même d'harmonie qui est banale — de l'œuvre de Bastiat.
A cet effet il prend successivement chacun de ces rapports qui s'établissent naturellement entre des
LA MORALE DE BAST1AT Ot
hommes vivants à l'état de Société et qu'il appelle les Lois économiques naturelles, et il s'eflbree de prouver que chacune d'elles nous gouverne de telle sorte qu'il esl Impossible à aucun homme de se procurer une satisfaction, un bien quelconque, sans commencer par le procurer à autrui.
Prenez ees lois une à une.
Voici d'abord la loi de la division du travail et de l'échange. Qu'exprime-t-elle P. Le fait que chacun produit ce que d'autres consommeront et que chacun consomme ce que d'autres ont produit. Que fais-tu, ô boulanger? Je pétris la farine cl je fais le pain pour ceu\ qui ont faim. — Que fais-tu, tailleur? Je taille et je couds pour revêtir ceux qui sont nus. — Que fais-tu, cocher de la Compagnie des omnibus ouwattman du tramway? Je transporte ceux qui sont las. — Que fais-tu, allumeur de réverbères? J éclaire ceux qui marchent dans les ténèbres. — Que fais-tu, banquier? Je prête de l'argent à ceux qui en manquent : c'est le plus grand service qu'on puisse leur rendre. — A quoi te destines- tu, jeune étudiant de nos Universités? A soigner ceux qui seront malades, à redresser les torts de ceux qui seront lésés, à instruire les ignorants... Passez en revue tous les métiers et toutes les professions, vous n'en trouverez aucun qui n'ait pour but de faire quelque chose pour autrui, quelque chose qui soit utile ou agréable à autrui, en un mot de rendre service à autrui. La Société au point de vue économique n'est qu'«// échange de services.
Bastial l'assimile à une grande Société de secours mutuels qui se serait formée spontanément et nécessairement entre tous les hommes. Il voit dans la fable de l'Aveugle et du Paralytique l'expression la plus exacte
Philosophie MORALE. 0
8?. LA PHIL080PHIE MORALE U xix" SIÈCLE
des rapports sociaux : « Nous sommes ions, dit-il, aveugles ou perclus en quelque points. Nous comprenons bientôl qu'en nous entr'aidanl la charge du malheur scia plus légère. De là l'échange :
J'ai des jambes <-l vous < !<■> veux,
Je marcherai pour vous; vous \ verrez pour moi.
Voici une autre grande loi économique, la concurrence. Qu'est-ce ? I n régime de concours — concours, concurrence, c'est tout un — c'est-à-dire un régime d'émulation réciproque sous lequel chaque producteur s'ingénie pour faire mieux et à meilleur marché que son voisin, s'empresse pour satisfaire, le plus économiquement et le plus rapidement possible, aux besoins, aux désirs, aux caprices du public, passe ses jours el parfois ses nuits à exécuter ses ordres, ses commandes, non seulement à exécuter ses ordres, mais à les préve^nir, à deviner ses secrets désirs, parfois à les susciter. à courir jusqu'au bout du monde pourajouter un plat à sa table ou un colifichet à sa toilette. Ah ! ce n'est [>as une simple formule de style que celle qui ligure sur les lettres de tous les commerçants, quand ils écrivent ù leurs clients pour l'aire a leurs offres de sen ices » et qu'ils signent « votre très dévoué serviteur ». C'est qu'en effet, ils sont les serviteurs du public — donc de la Société, car qui mieux que le public pourrait prétendre représenter la Société ? — et s'astreignent à faire tous les jours pour ce maître exigeant et maussade beaucoup plus que le courtisan le plus zélé et le valet le plus empressé ne feraient jamais pour leur maître! Et plus nombreux sont les gens à qui il peut rendre service, dix. vingt, cent par jour, plus il est heureux ! Que
pourrait réclamer de plus le moraliste le plus exigeant? Si l'altruisme est par définition cet état dame qui consiste à toujours penser à autrui, à agir en vue d'autrui et à chercher le bien d'autrui, qui peut-on imaginer de plus vraiment altruiste que le marchand ou le fabricant ? Chez eux l'altruisme est bien mieux qu'une vertu rare, elle est une nécessité professionnelle. C'est la thèse que développe avec infiniment de verve, dans un petit livre intitulé La Morale de In concurrence, un disciple de Bastiat, M. ^ ves Guyot.
Encore une grande loi économique, celle qu'on cite toujours : la loi de l'offre et de la demande. Qu'est-ce ? C est la grande dispensatrice, qui assure le maximum de valeur au produit le plus demandé, le plus désiré, et inflige le minimum de valeur au produit surabondant, par conséquent inutile. A celui qui se sera montré le plus prompt à deviner les besoins du public, à le bien servir, à lancer l'automobile le plus rapide, l'appareil de photographie à meilleur marché, le chapeau de dame le mieux réussi, le bouton de manchette le plus commode, la bouteille d'eau minérale qui guérira le plus de maladies ou qui du moins, comme la boîte de Pandore, renfermera l'espérance — à celui-là la loi de l'offre et de la demande donne la fortune. Elle lui dit comme le Maître dans la parabole de 1 Evangile : « Cela va bien, bon et fidèle serviteur. Tu as été fidèle en peu de chose : je t'établirai sur beaucoup ! » — Mais celui qui a été maladroit, qui n'a pas su arriver à temps ou qui a apporté à la société ce dont elle ne savait que faire, qui a planté des vignes alors qu'il y a plus de vin qu'on ne peut en boire, qui a fabriqué des chapeaux de paille une année où il n'y a point d'été ou des patins une an-
8/| LA PHILOSOPHIE MORALE M \l\' 8IÈCL1
née où il n'\ a point de glace — celui-là 1;» loi de l'offre et de la demande le châtie par la mévente, parla ruine, par la faillite, par !<■ déshonneur. Elle apparaît donc, cette loi, comme la sanction ultime du bien ou du mal social : bien mieux que les béatitudes ou les peines éternelles qui ne sont eiïicaces que pour les croyants, mieux que la noble morale « sans obligation et sans sanction » de M. Guyau, qui n'est accessible qu'aux âmes d'élite, elle assure, par son action incessante el implacable, l'observance quotidienne du devoir professionnel, c'est-à-dire du service d'autrui.
Quoi, me direz-vous, Bastiat a-l-il été assez aveuglé par l'optimisme pour croire lui-même à ce monde d'harmonie? \ a-l-il pas vu ou n'a-t-il pas voulu \<>ir les discordances, les antagonismes, si éclatants qu'il serait banal d'en donner des exemples ? Mais Bastiat proteste contre cette imputation: « Voilà bien, direzvous, l'optimisme des économistes!... Non, certes, nous ne pensons pas que tout soit pour le mieux ». Et en efl'el Bastiat a hop souvent dans ses pamphlets llagellé les spoliations économiques (quoique, à vrai dire, pas tout à fait celles qui nous révoltent le plus aujourd'hui) pour qu'on puisse l'accuser de ne les avoir pas vues! Oui, les dissonances éclatent à chaque instant dans ce monde, mais ce n'est pas. d'après lui, la lautc des lois économiques ni de l'organisation sociale naturelle, c'est celle des hommes. Si l'harmonie des sphères célestes, celle que Pythagore, longtemps avant Bastiat, croyait entendre descendre du ciel en accords mélodieux, n'est jamais troublée, c'est parce que les astres obéissent aveuglément aux lois éternelles qui règlent leur marche et leur destin. Mais L'homme est
plus qu'un astre, c'est un être libre, doue sujet à se tromper sur ses véritables intérêts, sujet aux passions cl aux vices, donc enclin à chercher son propre bien dans le mal du prochain. Autrefois L'homme croyait qu'il avail intérêt, quand il avait faim, à manger son semblable: évidemment une société d'anthropophages n'est pas un monde d'harmonie. Aujourd'hui l'homme croit qu'il est de son intérêt de boire de l'alcool: évidemment Bastiat ne prétend point que dans une société d'ivrognes, l'harmonie régnera. Mais il prétend que si le cannibalisme a disparu c'est parce que l'homme a compris qu'il était de son intérêt personnel de ne point manger son semblable — non seulement parce qu'il s'expose, lorsqu'il est le plus faible, à être mangé lui-même, mais parce qu'il est, à tout prendre, beaucoup plus économique de se nourrir de tout autre gibier que de l'homme. Et de même son intérêt personnel lui apprendra et lui a déjà appris dans nombre de pays que l'alcool le ruine et le tue et qu'il vaut mieux boire de 1 eau ou du thé ou du vin.
Et qu'est-ce qui lui donne ses leçons, qu'est-ce qui le ramène incessamment, et à coups de verge, des faux sentiers où la passion et le vice l'égaraicnt, vers la bonne route ? G est une autre Grande loi naturelle, la loi delà responsabilité, c'est-à-dire du mal répercuté sur son auteur. Voilà le grand ressort ! « Elle est tout pour l'homme : c'est son moteur, son professeur, son rémunérateur et son vengeur ! »
Mais pour qu'elle soit tout cela il faut évidemment qu'elle agisse librement. Si on gène son fonctionnement, si on la lie, de même que si on avait 1 imprudence de lier le régulateur des machines à vapeur qui
l.\ l'Illl.oSDl'Illi: MttllM.K \1 \l\ SIMM
règle automatiquemenl L'admission de la vapeur dans les cylindres, alors toul risque de sauter; on \;i à la dérive. Or malheureusemenl il se trouve que c'esl précisément celle-là que, sous prétexte de socialisme, d'interventionnisme, de solidarisme, on lend de plus en plus à fausser, a On altère par une intervention abusive de la force publique le rapport du travail à sa récompense >>. \insi quand l'Iota I assure sur le budget public l'entretien des enfants abandonnés ou des vieillards indigents, il empêche la responsabilité et fausse doublement la loi, puisque d'une pari il enlève par l'impôt une parlie de leur épargne et du fruit de leur travail aux braves gens qui ont accepté leur devoir de nourrir leurs enfants ou leurs vieux parents, et d'autre part, décharge de tous frais et de tous scrupules ceux qui les ont abandonnés.
La loi de responsabilité ne peut donc fonctionner que sous un régime de liberté qui laisse à chacun les conséquences bonnes ou funestes de ses actes. Responsabilité sans liberté est un mot vide de sens. C'est la liberté, privilège de I homme qui. par la possibilité d'errer, a produit les dissonances : c'est la liberté seule qui. par la responsabilité, rétablira L'harmonie troublée, \iimi la Liberté apparaît en dernière analyse comme la clé de voûte de tout l'édifice. Et si l'harmonie économique n'a jamais élépleinement réalisée dans le monde, c'est tout simplement parce que la liberté aon plus u \ a jamais été pleinement réalisée '.
I. « La question est de savoir si nous avons la liberté. La question est de savoir si ces lois agissent dans leur plénitude, si leur action n'esl [<■'•• profondément troublée par l'action opposée des institutions humaines. » Harmonies, p. i3.
Toi es! le système de Bastiat. Ainsi : — des lois naturelles qui lient noire destinée à eclle d'autrui, de telle sorte qu'il nous est impossible de faire notre bonheur isoléménl et que nous ne pouvons nous procurer une satisfaction quelconque qu'à la condition d'en procurer une au moins égale à un autre homme, — des lois naturelles qui, chaque fois que l'intérêt mal entendu ou la passion nous égarent, se chargent de nous ramener dans le droit chemin à la seule condition qu'on ait foi en elles et qu'on les laisse faire, — une société qui n'est certes point parfaite et qui ne le sera jamais, mais qui est douée d'un principe de perfectibilité indéfinie, qui tend spontanément et automatiquement vers le mieux — voilà. C'est très simple. Rien qui ressemble aux spéculations qui ont été exposées ici de Nietzsche, de Stirner ou de Marx. Et cette simplicité a beaucoup nui au prestige de Bastiat, surtout à l'étranger. S'il eût écrit à la façon de Karl Marx, il serait autrement coté!
Je n'ai pas à critiquer la doctrine de Bastiat au point de vue économique ; je n'oublie pas que c'est seulement en tant que moraliste qu'il figure dans cette série. Nous avons donc seulement à nous demander quelle est la valeur morale de cette doctrine.
D'après Bastiat elle est grande, car, clit-il : «l'économie politique (il veut dire: mon économie politique) vient réconcilier dans un consolant accord les calculs de l'intérêt le plus vigilant avec les inspirations de la morale la plus sublime ». Il me semble qu'il serait plus
88 LA PHILOSOPHIE MORALE M \i\' SIÈCLE
exact de dire, d'après L'exposition < pie je viens de Faire : l'économie politique rend désormais superflue la morale cl la remplace avec avantage, puisque le» lois économiques naturelles suffisent, parleur seul jeu, à assurer le plus grand bien de tous el le développement indéfini de l'altruisme1. L'intérêl personnel — que les économistes appellent le principe édonistique el qu'ils formulent ainsi : « chercher à se procurer le maximum «le satisfaction avec le minimum de sacrifice » — équivaut dans cette théorie à la inonde fondée sur le sacrifice, puisqu'il produit les mêmes résultats; Si Bastial étail logique il dirait aux individus : « Vous croyez ne penser qu'à vos intérêts el à votre fortune : vous croyez que le souci de vos frères n'a pas tenu grand'place dan- votre vie : vous vous clés peut-être même dit quelquefois que vous viviez en égoïstes... Hé bien ! vous \<>ns trompez. Vous êtes bien meilleurs que vous ne pensez : il n'\ a pas un moment, pas un acte de votre vie qui, sans que vous vous en doutiez, n'ait été consacré an service d'autrui... Continuez! » — Je sais qu'en réalité Bastiat ne tiendrait pasce langage, parce que c'était nnlrès honnête homme, parce que je sais qu'à diverses reprises il exhorte l'homme « à réprimer ses appétits et à gouverner ses passions ». à « ne pas céder aux désirs déraisonnables de son cœur"' », parce qu'il déclare que les intérêts ne sont concordants qu'autant qu ils sont « légitimes ». Mais >i Bastial échappe ainsi au reproche d'être immoraliste, n'est-ce pas en se mettant en con-
i. « Si les intérêts sont concordants, il suffit qu'ils soient compris pour que le bien el l'harmonie se réalisent, puisque les hommes s'y abandonnent naturellement ». Harmonie*, p, 568.