‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 25 sur 72 · Harmonies, p. · texte numérisé non relu

Harmonies, p.

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tradielion avec sa propre doctrine, car si les intérêts on! besoin d'être réprimés, c'est donc qu'il \ a quelque force supérieure à eux, c'est donc que leur libre jeune suffil plus pour assurer L'harmonie? Au fond je crois que si on pressait un peu la pensée de Bastiat, on arriverai! à cette conclusion que les intérêts ne seront harmoniques qu'autant qu'ils seront des vertus. Malheureusement il n'est pas très facile de comprendre si. dans cette thèse, ce sont les vertus qui deviennent des intérêts, ou si ce sont les intérêts qui deviennent des vertus.

Bastiat ne se borne pas à dire que sa doctrine est morale, il dit qu'elle est religieuse. Il est certain, et il le déclare d'ailleurs de la façon la plus franche, qu'elle repose en effet, sur cet acte de foi que Dieu règne et que tout l'univers, y compris les sociétés humaines, a été disposé par lui en vue d'une fin qui est le bien et vers laquelle sa sagesse paternelle fait tout conspirer, même le mal, même l'égoïsme. « Attendez la fin et vous verrez que si chacun s'occupe de soi, Dieu pense à tous... Ce qui est merveilleux c'est que l'Auteur des choses se soit servi du chacun pour soi pour réaliser au sein de l'ordre social l'axiome fraternitaire de chacun pour tous : c est que son habile main ail fait de l'obstacle l'instrument, c'est que l'intérêt général ait été confié à l'intérêt personnel ». C'est à peu près le vieux dicton: l'homme s'agite et Dieu le mène. Cela revient à dire que Dieu prend l'homme pour dupe et le fait marcher à son insu vers un but, alors qu'il croit marcher vers un autre, en sorte que lorsque le royaume de Dieu, la cité sainte, sera réalisé, les hommes qui s'y trouveront réunis s écrieront : « Tiens ! comment se fait-il que

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je me trouve ici? Je croyais être ailleurs ». Et Dieu rira de sou innocente mystification.

G'esl là. me semble-t-il, faire jouer à Dieu un rôle qui u'esl digne ni de lui ni de l'homme. C'est peutêtre a le Dieu i\vs bonnes gens », mais ce u'esl certes pas celui des clin' liens m des juifs. Ce n'est ni Jéhovab qui a fait errer sou peuple pendant quarante ans, à travers le désert, sous la verge de Moïse, avant de lui faire gagner la Terre promise, ni même le Dieu de l'Evangile qui dit par la bouche de Jésus-Christ: « le royaume des cieux doit être forcé : ce sont violents qui le ravissent ». Rien u'esl plus opposé au dogme chrétien que la croyance de Bastiat en la bonté naturelle, native, de l'homme. Quand il dit : « Dieu a mis dans chaque homme une impulsion irrésistible vers le bien et, pour le discerner, une lumière susceptible de se rectifier»1, l'Eglise répond — par exemple dans la liturgie qu'on lit chaque dimanche dans les églises réformées de France — par celte terrible déclaration : a Nous reconnaissons et nous confessons devant ta sainte Majesté que nous sommesde pauvres pécheurs, nés dans la corruption, enclins au mal, incapables par nous-mêmes de faire le bien »... Qu'on dise que c'est Bastiat quia raisonet que c'esl l'Eglise qui se trompe, soit, mais alors il faudrait savoir au nom de quelle religion el au nom de quel Dieu parle Bastiat. C est ce qu il néglige de nous dire. Et en tout cas, il esl à remarquer que ce sont précisément les écoles sociales qui s'inspirent de la religion, soit catholique, soil protestante, qui se montrenl aujourd'hui les plus éloignées

i . Harmonies, p. '179.

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de l'optimisme de Bastiat, qui dénoncenl avec le plus de virulence l'ordre économique actuel cl appellent sur lui, comme les prophètes d'Israël autrefois, le Dies îrœ qui réduira ce siècle en poussière, solvet sseclum in favilla.

Bastiat ajoute encore que sa doctrine est consolante. Pour qui, consolante ? Sans doute pour ceux qui en ce inonde ont réussi, qui ont l'ail leur fortune et pourraient peut-être être pris de scrupule en pensant qu ils ont généralement mieux servi leur intérêt propre que celui de leurs semblables : ceux-là pourront désormais se dire, en s appuyant sur la doctrine de Bastiat. que leur fortune a nécessairement profité à tous et qu'en réalisant, leur propre bien, ils ont réalisé en même temps le bien d autrui. Cette pensée doit être en effet pour eux une grande consolation — si toutefois il faut croire qu'ils éprouvent tant que cela le besoin d'être consolés. Mais pour les autres, pour les pauvres, pour les vaincus de la \ie. la doctrine de Bastiat ne leur offre d'autre consolation que de se dire qu ils subissent, sans doute à juste titre, la loi de la responsabilité, que leur mal servira au bien général et prépare à leur i iisu l harmonie finale. Je crains qu ils ne trouvent cette consolation plutôt irritante.

El c'est là peut-être la conséquence la plus grave cl la plus inquiétante de la doctrine de Bastiat, c'esl ce quiétisme qui nous berce sur le commode oreiller d'un progrès spontané qui agit sans nous et même répare nos sottises. C'est celui qui s'exprimail par celle parole féroce, et pourtant peut-être sincère, de cet industriel anglais de l'école de Manchester, à qui on demandait ce que deviendraient les ouvriers qu'il venait de congédier

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(tour les remplacer par une machine H < | n i répondit : «Je m en remets pour cela à l'action des lois naturelles ». Ki il esl à remarquer en effet que Bastial non seulement n'a proposé ni approuvé aucune réforme sociale — sauf I épargne el la société de secours mutuels qui n esl qu'un mode de l'épargne — mais encore qu il les a expressément condamnées comme inutiles el funestes, depuis la modeste participation aux bénéfices jusqu à I assistance publique pour les enfants abandonnés. Il vaut la peine de citer cette phrase, parce qu'elle esl caractéristique <le l'état d'âme que peul produire celle doctrine chez un homme, d'ailleurs parfaitement bon et généreux connue Bastiat : « Maintenant il \ ;i tout un budget et une administration (hélas ! il n'y avait pas grand'chose à l'époque où il écrivait ces lignes) pour recueillir les enfants que leurs parents abandonnent... Voici donc un paysan <pii s'est marié lard pour n être pas surchargé de famille el (pion force à nourrir les enfants des autres... Voilà qu'on lui fait paver pour élever des bâtards ! »

Ce qu'on appelle la législation ouvrière, loul ce magnifique mouvement interventionniste qui caractérise la seconde moitié du \i\ siècle, loul ce qu'on appelle en un mol « l'économie sociale ». ne se sérail jamais produit, si la doctrine de Bastial eûl triomphé el on peul même dire que c'est l'influence de ses idées quia fortement enrayé leur développement en France el qui a fait que notre pays, arrivé le premier dans la voie de I évolution démocratique politique, esl resté forl en arrière deses voisins dans l'évolution démocratique sociale.

Mais ce n'esl pas seulement la législation ouvrière que Bastiat et son école écartent, c'est même l'asso-

ciation ouvrière, quoiqu'il n'y ait ici aucun caractère coercilif. Pourquoi donc ? Parce qu'elle est superflue : « Socialistes, vous avez foi dans l'association. Je vous adjure de dire, après avoir lu cet écrit, si la société actuelle, moins ses abus et ses entraves, c'est-à-dire sous la condition de la liberté, n'est pas la plus belle, la plus complète, la plus durable, la plus universelle, la plus équitable de toutes les Associations1 ! ».

Voilà bien des critiques et pourtant, malgré tout, je reconnais très volontiers que Bastiat est un des précurseurs du solidarisme et par conséquent un des fondateurs de l'école à laquelle nous appartenons. Quand il dit que « la Société n'est qu'un ensemble de solidarités qui se croisent», qu'elle n'est, sous la forme apparente du chacun pour soi, que la réalisation du chacun pour tous, « qu'il n'y a pas un homme sur terre dont la condition n'ait été déterminée par des milliards de faits auxquels ses déterminations sont étrangères'2 », quand il compare la Société à une société de secours mutuels, il ne tient pas un autre langage que celui des solidaristes actuels, ou, pour mieux dire, ceux-ci n'ont fait que répéter le sien. Et même un des maîtres de l école solidariste, celui qui l'a ouverte ici, M. Léon Bourgeois, dans un discours de clôture du Congrès d'éducation sociale de 1900, reproduisait, peut-être à son insu, la formule même de Bastiat : « En somme, Messieurs, toutes nos discussions ont abouti à ramener les rapports nécessaires de justice à la notion d'un

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