‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 26 sur 72 · Harmonies, p · texte numérisé non relu

Harmonies, p

()'l LA PHILOSOPHIE MORALE AU XIXe SIÈCLE

d'un contrat d'échange de services entre associés solidaires »».

Quelle esl donc la différence entre la doctrine de Bastiat et celle de 1 école solidariste actuelle? J'en vois deux :

La première, c'esl que l'école actuelle n'esl pas optimiste, j'entends par là. qu'elle ne croil pas que la solidarité naturelle <pii existe entre les hommes soil nécessairement un bien. Remarquez la différence de formule avec Bastiat. Celui-ci dit : il y a concordance entre les intérêts de tous les hommes. Nous disons, nous, il y a dépendance entre les intérêts de tous les hommes. Cela se ressemble, mais il y a pourtant nue nuance décisive, et cette nuance c'est celle de l'optimisme qui se trouve dans le mot concordance, mais qui ne se trouve pas dans le mot dépendance. Qu'il y ail interdépendance entre les intérêts de l'araignée et ceux de la mouche, c'est évident, puisque celle-là ne peut vivre sans celleci, mais qu'il y ait concordance! il y aurait beaucoup à redire — surtout de la part de la mouche.

Il n'y a donc qu'une solidarité dont on puisse dire qu'elle est vraiment bonne, ce n'est pas la solidarité naturelle1, c'esl la solidarité voulue, mais alors nous prétendons, et c'est là notre seconde différence avec Bastiat, que cette solidarité-là n'existe que très rarement chez les hommes et. en tout cas, pas sous la forme où il la voit : dans la vente et l'achat.

Quand Uastiat nous dit que cet ('■change de services

i. Pour plus de développements sur ce point, nous renvoyons à la conférence publiée dans le recueil îles conférences laites à l'école des Hautes Études sociales et réunies en un volume sous le titre Essai d'une philosophie de lu Solidarité.

est déjà réalisé et qu'il s'efforce de nous le montrer dans tous les actes de la vie économique, chez le restaurateur ou chez le marchand tailleur qui rend service à ses clients en les nourrissant et en les habillant, il y a là évidemment moins une explication scientifique qu'une préoccupation tendancieuse d'ennoblir l'acte économique le plus intéressé en le revêtant d'un caractère altruiste. C'est exactement la même explication qui avait déjà été donnée de la façon la plus exacte et la plus divertissante, deux siècles avant Bastiat, par Molière. M. Jourdain dit : « Il y a de sottes gens qui me veulent dire que mon père a été marchand ! » — Et Covielle lui répond: « Lui, marchand! c'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux, et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il allait en choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui et en donnait à ses amis — pour de l'argent ».

Pour de l'argent ! voilà le trait final par lequel Molière a admirablement souligné l'ironie du tableau. Dès qu'un service est rendu pour de l'argent, dès qu'il a pour but un profil, dès qu'il est intéressé, il cesse sinon d'être un « service » — on peut lui donner ce nom si l'on veut — mais du moins il cesse d'avoir le caractère altruiste que ce mot évoque d'ordinaire. Il cesse d'être acte de solidarité. Le mot de service en lui-même, et abstraction faite de son but, ne signifie rien. Il peut même signifier de très vilaines choses. Qu'un homme politique influent me fasse donner une recette générale ou une décoration, il me rend certainement service, mais s'il se fait payer, alors ce service rendu s appelle concussion et pot de vin. Qu'une femme, en accordant

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ses faveurs, rende un homme heureux et <|u ainsi elle lui rende service, <• «-si possible, mais si ce Bervice-là est payé il s appelle prostitution. Je ne prétends poinl dire que L'acte du commerçant ou «lu vendeur ressemble en rien à toul cela, il esi pai Taileineiil légitime, mais je dis seulemenl qu'ayanl pour unique but, par définition même, un profil à réaliser, il ne peul être qualifié «le service. Les jurisconsultes romains, plus précis que Bastiat, avaienl donné de l'échange une formule lapidaire en trois monosyllabes: Do ut des: je donne pour que tu donnes. Ordonner pour recevoir —

el même pour recevoir plus qu ou ned e, car sans cela

on nedonnerail pas — ce n esl pas rendre un service. El pourtant il peul arriver, il m esl arrivé deux fois, de nie trouver dans des criconstances qui réalisaient tout à fait la définition de Bastiat. Une lois c'était en Suisse, à 1 hospice du Saint-Bernard. .1 y ai dîné et couclié el ce n esl celles pas un médiocre service que que de trouver là — il > avail plusieurs pieds de neige — bon repas el hou gîte. En parlant, on dépose dans un tronc ce qu'on veut. Beaucoup, parmi les milliers de visiteurs hospitalisés, ne déposent rien du tout. Mai- les gens bien élevés le foui. Ils versent une somme comme un don de reconnaissance, comme nu acte de justice, comme « un service réciproque », rendu non seulement à l'hospice niai- à Ions le- visiteurs futurs, car en somme, si personne ne payait, il faudrait finir par fermer les porte-. I ne autre loi-, c était danun misérable village d'Aragon. Il n > a poinl d auberge, mai- les rares voyageurs qui passent sont hébergés cbe/ un hidalgo de l'endroit, un marquis, il marchese \ io '. dont l'écusson esl sculpté sur la porte il entrée cl

brodé sur les lamentables rideaux du lit. Quand on pari, à la différence de l'hospice du Saint-Bernard, la domestique vous indique la somme qu'il faut donner el elle est même assez élevée. N'importe ! Là aussi on a le sentiment d un échange de services. Ce vieux gentilhomme, pas plus que les moines, ne reçoit les voyageurs pour gagner de l'argent : sans doule autrefois il recevait gratuitement les pèlerins, mais au fur et à mesure que le châtelain est devenu plus pauvre el les passants plus riches, il a dû se faire payer, car s il ne l'avait pas fait, il n'aurait pu continuer.

Soit! direz-vous. ee sont là des mœurs primitives, des survivances1, auxquelles nous ne pourrions revenir ! Remarquez pourtant que dans la société la plus raffinée, celle qu'on appelle, dans le langage du monde. « la société » tout court, l'échange des politesses revêt le même caractère. Je ne vous invile pas à dîner pour que vous m invitiez, je ne vous salue pas dans la vue pour que \ ou s me saluiez, je ne donne pas un cadeau à votre fille quand elle se marie pour que vous en lassiez autant à la mienne, non. je fais tout cela parce que j'estime qu'il est bien de le faire et que j'y prends moi-même plaisir. 11 est vrai que si de votre part vous n'y répondez pas, très probablement que ces échanges de bons procédés ne

1. C'était bien plus fréquent autrefois, à preuve ce passage de la Nouvelle Héloïse : « Quand j'arrivais le soir dans un hameau du Haut- \alais, chacun venait avec tant d'empressement m'offrir sa maison que j'étais embarassé du choix, et celui qui obtenait la préférence en paraissait si content que la première fois j'ai pris son ardeur pour de l'avidité. Mais notre homme refusa d'accepter quoi que ce soit. Ici, dit-il, où nulle affaire n'appelle les étrangers, nous sommes sûrs (pie leur voyage est désintéressé. L'accueil qu'on leur fait l'est aussi. »

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laideron I pas à prendre fin, mais en toul cas. tant qu ils oui duré, quoique réciproques, ils n avaient pas un caractère intéressé.

Ksi il absurde d'imaginer que les rapports économiques pourront un jour prendre les caractères <|u <»ni déjà aujourd'hui les rapports de bonne compagnie et qu'alors la définition de Bastial se trouvera réalisée?

Elle l'est aussi déjà dans la coopération volontaire. L'idée comique du restaurateur faisant échange i\r services a\cc ses clients se trouve parfaitement réalisé dans le restaurant coopératif. Il n'y a aucun profil réalisé, tant s'en faut ! Par conséquent le déjeuner offert au consommateur est parfaitement, en réalilé comme dans l'intention de ses fondateurs, un service rendu. S'il esl payé, c'esl à seule lin que ces services-là puissent être continués. El de même partoul où l'acte économique s esl mué de la forme commerciale en forme coopérative. Je crois donc 1res sincèrement que I élimination graduelle du profil, qui apparaît comme une éventualité iné\ itable — quelle que soil la voie que suive l'évolution économique, aussi bien dans celle de la libre concurrence que dans celle de la coopération intégrale — que l'assimilation de plus en plus complète de tout travail et de toute entreprise à une fonction sociale, à un service public, en sorte que loul homme, quoi qu'il fasse et si humble que soil son métier, ait le droit d'employer cette belle expression qui semble réservée aujourd'hui au militaire ou au sergent de ville : « Je suis de service» — que toul cela prépare un régime social qui ressemblera beaucoup à celui de Bastiat.

Seulement il en différera par un caractère essentiel : c est que celle société fondée sur l'aide mutuelle et sur

L'échange de services ne sera pas le résultat de je ne sais quel mécanisme automatique, mais qu'il sera le but \isé avec préméditation et atteint seulement par le concours des volontés persévérantes et tenaces. Celle liberté, qui était avec raison si chère à Bastiat, trouvera bien mieux à s'exercer, à s'entraîner, à se développer, en luttant contre les fatalités de la nature et de nos instincts qu'en s'y abandonnant pour les suivre. Non seulement il faudra tout créer, mais il faudra beaucoup démolir, beaucoup détruire de ces institutions que Basliat considérait comme respectables et bonnes, parce qu'elles étaient sécrétées par les intérêts personnels à l'œuvre aux cours des siècles, mais qui, en réalité, sont des carapaces qui étouffent le libre développement des sociétés. Oui. elle existera la cité d harmonie annoncée par Bastiat ! mais présentement elle n'existe pas : elle n'est pas là-bas. quelque part, à attendre que nous arrivions pour ouvrir ses portes bienveillantes. Elle n'existera qu'autant que nous l'aurons bâtie — et ce n'est pas assez dire — qu'autant que nous l'aurons cent fois bâtie, démolie et rebâtie de nos mains !

Par Marcel Bernés professeur au lycée Louis-lc-Grand.

je dois vous entretenir de la morale de Proudhon ; et ce n'est pas sans quelque inquiétude que je me demande comment je pourrai, dans les limites de cette conférence, vous présenter une image à peu près exacte de mon sujet.

Quand il s'agit d'une construction de théoricien, d'une doctrine morale édifiée sur des principes absolus et dont le développement n'est guère que l'analyse de ces principes et leur application à des cas bien définis, il est possible d'en donner un résumé qui, tout en sacrifiant bien des détails, reste en somme une expression fidèle de la doctrine. Lorsqu'on doit, au contraire, rendre compte de l'œuvre morale d'un écrivain, qui n'a pas donné à sa pensée la forme d'un exposé systématique, on peut espérer, en choisissant quelques-unes de ses meilleures pages, en les lisant et en les commentant, faire revivre en quelque façon cette pensée et la communiquer ainsi à d'autres sans la trahir.

Mais la position de Proudhon n'est ni l'une ni l'autre de celles que je viens de définir ; et clic tient des deux

à la fois. La réflexion morale, chez lui, sort directement, non point d'un système construit dans la pure raison, mais de la vie, où tout est complexe, où tout est donne à la fois, et qui est comme un tout dont les parties réagissent les unes sur les autres, et le tout sur chacune de ses parties. Jamais non plus elle ne se détache de la vie, dont la plus savante analyse laisse échapper toujours quelque chose d'essentiel, à savoir son unité synthétique. Ainsi la méthode d'exposition qui convient à l'œuvre d'un spéculatif systématique ne peut s'appliquer à la morale de Proudhon.

Cependant, il ne s'est pas contenté de sentir en moraliste ; sa morale n'est pas seulement l'expression naturelle et un peu confuse d'une préoccupation dominante de son esprit : il a fait aussi un remarquable et puissant effort pour transporter ce penchant instinctif devant sa raison, pour le soumettre au contrôle et à la critique de cette raison, pour l'épurer par elle, pour en rejeter tous les éléments variables et contingents, pour en expliquer et en justifier les principes irréductibles. Sans mettre toujours dans ce travail le degré de précision que demande le philosophe, il a cherché à formuler des lois de forme assez simple pour avoir valeur universelle, assez complexes dans le fond pour convenir à la richesse et à la variété de la vie et de l'action humaine. L'impression forte que suscite en nous la lecture de ses plus belles pages ne peut donc suffire à nous donner le sens et à nous faire saisir toute la valeur de son œuvre.

Une exposition sommaire de la morale de Proudhon présente donc d'assez grandes difficultés, .le ne vois pas d'autre moyen de les atténuer que de dire quelques

mots de l'homme et du philosophe, avant de parler du moraliste.

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