‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 27 sur 72 · HOMME · texte numérisé non relu

HOMME

De la morale de Proudhon, on peut dire qu'elle fut vécue en même temps que pensée ; c'est dire que pour en parler il faut avoir caractérisé l'homme.

Sa vie privée fut d'une belle tenue, comme il convenait au penseur qui, sans réduire la justice à la dignité personnelle, estimait qu'il n'y a pas de justice sans dignité et que, s'il ne suffit pas d'élever haut les personnes pour donner à la société une base solide et une force morale suffisante, le lien social n'existe point là où les individus n'ont pas le souci d'eux-mêmes et le sentiment légitime de leur droit.

Proudhon, nous le voyons par sa correspondance, nous le savons par ceux qui l'ont approché dans sa jeunesse même, alors que le souci de maintenir sa réputation d'homme public ne l'y engageait pas encore, a toujours eu des mœurs très pures ; ouvrier typographe, il était estimé déjà hautement par ses compagnons et par ceux qui l'employaient, et menait une vie simple, avec une grande réserve naturelle, mais sans aucune affectation puritaine.

Presque à toutes les époques de sa vie, parce qu'il était toujours prêt à sacrifier son intérêt à ce qu'il considérait comme juste, il eut à lutter contre les difficultés matérielles de l'existence. Mais jamais, pour

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-mi in de ses embarras d'argent, non- ne le voyons faire une démarche qu'une conscience un peu rigoureuse pûl blâmer.

La tenue, la dignité personnelle lui -uni d'ailleurs -i naturelles que, pour lui, la vraie difficulté de la morale n'a jamais été là. Il lui semble forl simple d'élever et • le maintenir lié- liant la moralité individuelle. Ce qui lui paraît pin- malaisé, pour chacun et pour tous, c'est de transporter le même souci moral dans les relations entre les bommes ; c'est que chacun Boil vraiment homme dans l'intérêt de ion-. De très bonne heure, la question fie la moralité sociale, qui se résume pour lui dans celle de la justice, se pose à lui. non par intervalles, mais partout et toujours, pour toutes les sortes d'action- ; < l quand il écrira son livre De la justice, ce livre ne sera que l'expression organisée des réflexions qui ont dominé toute sa \ ie.

( l'esl ce souci de la justice qui poussa cel homme, toujours attentif à ne pas empiéter sur la liberté des autres et jaloux de la sienne propre, d'abord à écrire, afin de répandre ses idées, puis à prendre une part plus directe et plus active encore à la vie publique de son pays. Chez l'homme public comme chez l'homme privé, la moralité fut irréprochable; et nul n'eut plus que lui, non pas seulemenl l'idée, mai- le sens el la volonté de la justice. Ce n'est pas chez lui affaire de sentiment, mais de conscience et de raison; il a de la justice une notion réfléchie et d'autant plus ferme; i ■'(•-! celle notion qui le dirige. I n de ceux qui I onl le mieux connu, son compatriote Augustin Javel1, montre

i. Dans un article inédit, appartenant à M. F. Javel, el qu'a bien

que. quoi qu'en aient pu croire parfois ceux qui ne l'ont approché qu'en passant, ou qui l'ont jugé sur la forme toujours vive de ses polémiques ou sur des éclats de slvlc très naturels chez un autodidacte et chez un homme du peuple, qui était un homme d'action, il n'a jamais songé à la réclame, agi ni écrit en vue de faire du bruit et d'appeler l'attention sur lui ; c'est la conviction d'une idée généreuse qui le guide toujours.

Cependant, de son vivant, les attaques violentes ne lui ont pas manqué : il a été constamment critiqué, calomnié, vilipendé par ses adversaires jusque dans sa vie privée ; les éloges qu'aujourd'hui ses biographes, même les moins favorables à ses idées, s'accordent à faire de sa personne, il ne les a guère connus lui-même : et ceci s'explique non seulement par sa situation d'homme public, par la nouveauté de ses idées, par l'horreur qu'elles inspiraient à beaucoup de gens, qui souvent du reste les connaissaient mal, mais aussi par la forme même qu'il leur donnait. 11 voit très nettement et sent avec force ses principes ; il voit et sent par suite la distance qu'il y a de son idéal à la réalité, de sa conception sociale aux idées communes de son temps ; et, comme il n'a pas pris, dans la compagnie raffinée mais un peu amollissante des gens du monde, l'habitude d'envelopper sa pensée sous des formes qui la voilent à demi, comme il a conservé la brusque franchise de l'ouvrier et qu'il a d'ailleurs l'imagination colorée et prime-sautière du Franc-Comtois, il fonce sur l'adversaire et l'accable. Sans doute c'est l'idée

voulu me communiquer M. Monin, professeur d'histoire an collège Rollin.

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(|n il attaque, et non l'homme : mais ceux qui sont visés ne font pas cette distinction : ils se sentent vis dans leur amour-propre ou dans leurs sentiments intimes et ils répondent en mettant en cause la personne de l'agresseur.

Proudhon de son côté a toujours été vivement affecté par ces critiques injustes : mais il n'a pas pour cela changé de manière, ce qui aurait été presque changer de nature. 11 n'a pas non plus dévié dans le fond ; il a continué de soutenir la lutte pour ses idées, plus soucieux d'en assurer le triomphe que de savoir quelles personnes ou quel régime politique l'y aideraient. La justice sociale, à vrai dire, lui paraît n être tout à fait compatible qu'avec la République : mais la forme républicaine ne suffît pas pour en assurer la réalisation : et de plus les hommes souvent sont menés par les événements qui les dépassent. Ils peuvent aider au succès de principes qui contredisent leurs propres théories ou leur propre pratique. Quand, dans un beau passage1, Proudhon défend M ira beau de l'accusation de corruption, parce qu'il ne vendit ni sa pensée, ni sa conscience, et ne s'offrit à la monarchie (pie pour réaliser, sans y rien changer, ses idées, les idées révolutionnaires, il est permis d'appliquer ce jugement à Proudhon lui-même et de dire qu'il ne songeait pas à se vendre à Louis Napoléon, lorsqu'en i848 il se rendait à son appel pour lui exposer ses idées, toul en notant dans son carnet : « Me méfier : c'est l'habitude de tout prétendant de rechercher les chefs de parti » ; ou, lorsqu'en 18/19, c^c sa prison, il lui écrivait à

1. Justice, vol. Ili, p. 120 (édition des œuvres complètes, in- 18).

l'occasion d'un message, pour l'encourager à rentrer dans la voie du libéralisme : ou encore, lorsque, même après le coup d'Etat, qui l'avait profondément abattu, il se reprenait un instant à espérer que la Révolution continuerait avec l'aide inconsciente de Napoléon III.

De même, plus tard, lorsque, désabusé du côté de l'empereur, il entre en relations avec le prince Napoléon, à propos de questions d'économie financière, puis de l'exposition universelle de i855, il n'abandonne aucune de ses idées et ne cherche qu'à en préparer la réalisation par des moyens tout à fait avouables.

La meilleure preuve de la fermeté morale de son esprit, c'est qu'il ne fut pas moins rude à ses amis et à son parti qu'à ses adversaires, toutes les fois qu'il pensa qu'ils se trompaient. De cette franchise on pourrait donner de nombreux et intéressants exemples : ainsi sa conduite en i848, puis, sous l'Empire, la critique très vive qu'il ne cessa de faire de l'attitude du parti républicain, soit dans les élections partielles, soit dans les questions de politique étrangère, son refus d'approuver la guerre d'Italie, l'agitation en faveur de la Pologne, etc. Il eut donc cette forme si rare et si précieuse du courage civique, la parfaite franchise vis-à-vis de ses amis et l'horreur de l'esprit de coterie.

Au surplus l'intérêt personnel ne comptait guère à ses yeux, dès qu'un intérêt plus général était en jeu ; il n'alla jamais au devant d'une candidature, même quand le succès paraissait certain, et il savait même alors la refuser, quand il la jugeait inopportune.

Si le souci de la justice a toujours été le trait dominant de son caractère, ce n'est pas à dire que, dans la

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forme loiil au moins, sa pensée n ail |>;i» évolué. Wanl le moment où il vit de près les affaires, et tant que son activité ne dépassa pas les limites du journal ou des clubs, ses idées prirent surtout la forme critique. Il voyait surtout alors ce qui manquai! aux doctrines qui se partageaient la faveur publique, à la grande force du passé, l'Eglise, et aux utopies communistes qu'on lui opposait. Dès 1 833, dans son carnet, il écrivait : Autorité. Droitau respect? Oui, si élective, conditionnelle, temporaire. Influence cléricale. Incompatible : dignité humaine, liberté civile, économie. En i846\ dans les Contradictions économiques, c'est encore la dialectique qui domine. G'esl là qu'il acquit celle réputation de destructeur, qui est souvent encore aujourd'hui la seule qualité qu'on lui accorde.

Mais, après 1 8 'i 6 , à mesure qu'il prend une part plus directe à la vie publique, sa manière change insensiblement. Des Contradictions économiques il écril qu'elle» seront son « dernier écrit théorique ». La critique ne sera plus désormais pour lui qu'un point de départ : et le désir de formuler des solutions pratiques se fortifie chez cet homme de bonne foi qui est en même temps un homme d'action. Aussi, quand les événements le rejettent vers la théorie, c'est-à-dire vers le journal cl la revue ou vers le livre, sa doctrine a pris un tour très positif. Il reste en principe aussi opposé aux idées du passé et les combat avec la même vivacité; mais il est plus indulgent pour les hommes, plus prompt à proposer des conciliations, plus convaincu que le progrès est lent et graduel: il ne croit plus à la possibilité d'une révolution rapide et d'une rénovation définitive.

La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise (1807- 58), dont je me servirai presque exclusivement pour mon sujet : La Guerre el la Paix, ou Théorie du droit international (18G0) ; l'ouvrage intitulé : Du Principe fédératif (186 3) ; le livre posthume sur la Capacité politique des classes ouvrières ( 1 864), portent tous la marque de celte méthode plus large, positive et progressive, à laquelle s'est arrêté Proudhou. « Il fout aujourd hui. écrit-il dès 1 848, des hommes joignant l'esprit le plus conservateur au plus radical. » L'exposé de ses principes, c'est-à-dire de sa morale vous montrera, je l'espère, qu'il est bien ce qu'il a voulu être. Le mutualisme en économie politique, le fédéralisme en politique nous laissent loin du collectivisme et de 1 anarchie.

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L'ouvrage intitulé : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, paru par cahiers en i85--58, avec, en appendice, des Nouvelles de la Révolution, application des principes posés aux événements du jour, porte comme premier titre : Essais d'une philosophie populaire. Ce titre est caractéristique. La philosophie de Proudhon, c'est sa morale elle-même.

La philosophie, selon Proudhon, est nécessaire à l'homme, à la société ; sans une doctrine, sans principes, tout est à l'abandon : le règne de l'éclectisme est à ses yeux à la fois un signe et une cause de la faiblesse morale et sociale du temps présent.

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Mais, si une doctrine est nécessaire, une doctrine de spéculatif, ouverte seulement sur l'un des côtés de la vie, est plus nuisible qu'utile ; telles sont les doctrines matérialiste el spiritualiste. La première condition d'une philosophie, c'est d'être largement synthétique. Elle doit synthétiser le fait et l'idée. « Le fait et l'idée sont réellement inséparables : le premier aperçu par les sens, la seconde saisie par l'entendement. . . Le principe, l'idée, la loi sont donnés en même temps que l'être luimême ; l'esprit en même temps que la matière1. »

La philosophie unit l'homme et la nature, par suite la pratique et la théorie.

( le qu'exclut cette synthèse, c'est le dogmatisme : le dogmatisme, c'est la philosophie de l'absolu, quelque soit cet absolu. Dès qu'on ne voit qu'une partie de La réalité, rien n'entrave la pensée dans son effort pour la fixer ; elle l'élève à l'absolu, et se ferme à tout le reste. La forme la plus cohérente et la plus franche du dogmatisme, c est le catholicisme; et c'est aussi la plus souple et la plus puissante. Mais il est bien d'autres dogmatismes, soit parmi les philosophes, soit dans les sectes politiques. Rien n'est plus contraire à la vraie philosophie que cette attitude : la philosophie concilie et synthétise les termes les plus différents ; elle les compense les uns par les autres, et ainsi elle est une élimination de l'absolu. « Je ne dogmatise pas, dit Proudhon : j'observe, je décris, je compare. Je ne vais point chercher les formules du droit dans les sondages fantastiques d'une psychologie illusoire : je les demande aux manifestations positives de l'humanité". »

i. Justice, vol. V, p. 160.

■1. Justice, vol. [, p. 100.

Synthétique, la philosophie est donc relativiste.

Mais ce n'est pas à dire que l'homme et la nature, que 1 idéal et le réel soient devant la philosophie exactement équivalents. La philosophie est humaine : elle vise la réalité complète, mais relativement h l'homme : ce n est ni la nature en soi, ni l'idée pour elle-même qui l'intéressent ; c'est l'idéal et la réalisation de l'idéal.

La synthèse philosophique, relative d'abord à l'homme et à l'idée, mais aussi impliquant la nature et le réel, ne peut être que progressive. Si la justice est absolue, tout le système est immobile ; la justice est réalisée de soi ; mais la vie, l'action existent : c'est que la réalité est infinie, la nôtre comme celle de la nature. La loi fondamentale du réel, la raison est en progrès '.

Ainsi l'on voit que si la philosophie est théorique et pratique, elle est pratique avant tout. Les sciences de la nature, formées les premières, ont formé à leur image la philosophie morale ; c'est une cause d'erreur, et il faut intervertir cette dépendance : car « la vie universelle n'est qu'une irradiation de la conscience2 ». « L'idée avec ses catégories naît de l'action et doit revenir à l'action3. » La philosophie donne donc une règle d'action qui par sa simplicité devient un principe de garantie des idées \

Cette philosophie est une élJùque ; plus complexe que toutes les doctrines des philosophes et que les religions du passé, elle n'est pas, tant s'en faut, difficile en

i. Voir Justice, programme. § ti.

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