‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 28 sur 72 · oir Justice, vol. I, p. 'i · texte numérisé non relu

oir Justice, vol. I, p. 'i

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proportion : car. au lieu d'exiger un effort de pensée

abstraite, impossible à d'autres qu'au savant, pour dissocier et réaliser séparément l'intelligence et la force, le spirituel et le matériel, elle les maintient unis, insépaparables, comme ils le sont clans le travail et pour le travailleur, pour tout homme du peuple: elle se propose seulement d'éclairer progressive menl cette synthèse, en dégageant ses éléments universels et ses lois de ses formes contingentes et particulières. ( !ette philosophie complexe dans son objet, étant appuyée sur la vie môme est donc une philosophie simple pour l'homme qui agit : c'est une philosophie populaire : elle est, dit Proudhon, du ressort de l'instruction primaire. C'est celle dont nous avons besoin aujourd'hui, celle qu'a voulu constituer la Révolution française et qu'elle a condensée dans sa Déclaration des droits. Le livre de Proudhon n'est pas sans doute un commentaire littéral de la Déclaration ; mais c'en est un simple commentaire, il le dit lui-même ; c'est-à-dire qu'il cherche à dégager, à éclairer, à développer les idées qui s'y trouvent en germe.

Telle est dans ses traits essentiels la plnlosophie de Proudhon. Elle ramène tout à la morale. Qu'est-ce que cette morale ?

Le moraliste

Existe-t-il un ordre de la pensée morale de Proudhon ? Ou bien ne nous donne-t-il que des impressions

fortes, fortemenl exprimées, mais sans lien ? 11 semble que les historiens de la morale aient penché vers cette dernière opinion : les uns ont. en effet, purement et simplement omis le nom et l'œuvre de Proudhon : d'autres ne lui ont consacré que quelques lignes. Frédéric Jodl lui-même, qui lui fait une large place entre Cousin et Jouffroy. d'une part, et Comte de l'autre, s'exprime ainsi sur son compte ; a L'ouvrage (La Justice) dans le détail, est riche en passage>^ saisissants, en pensées entraînantes, en réflexions mordantes ; l'ensemble, par le manque d'ordre systématique, par d'innombrables digressions, par des répétitions sans tin. est presque fastidieux '. »

La vérité est qu il ne faut pas chercher dans la Justice l'ordre et le développement analytique d'une œuvre didactique ; mais il est cependant facile de démêler le plan du livre. J'y distingue les questions suivantes dans l'ordre que voici :

i° La définition de la morale et de son principe (i'e étude) et le développement général de ce principe sous ses deux aspects subjectif et objectif et dans ses deux fonctions essentielles et inséparables : la justice dans les relations des personnes, c'est-à-dire au sens purement moral (2e étude): la justice dans les relations des personnes à propos des choses, ou dans sa valeur économique (3e étude).

Après avoir expliqué l'idée de justice dans son contenu, Proudhon en étudie les principales applications : il montre comment cette idée doit inspirer et

i. F. Jodl, Geschichte der Ethik in der neûeren Philosophie, vol. If.

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renouveler le pouvoir politique, l'éducation des enfants, la condition des travailleurs, enfin l;i science elle-même (4e, ->' . 6e et 7 études).

•>.° Ici s'achève une première partie < !<■ l'ouvrage, celle dont le caractère est le plus général el théorique; la suite est consacrée à prouver qu'il ne s'agit pas d'une utopie, à justifier la valeur pratique de la conception de l'auteur. (Test ce qu'il fait d'abord psychologiquement, en expliquant la réalité de la justice dans la conscience, comme faculté essentielle de l'âme (8e étude), et en la rattachant à la liberté, pour démontrer, avec sa relativité, son caractère idéal et sa forme progressive (9* élude). De même la 10e et la 11e études établissent sa réalité objective, c'est-à-dire 1 existence d'un fait naturel et biologique, fondé sur l'amour, le couple humain qui, bien compris et réglé par la raison dans l'institution du mariage, devient le véhicule et l'organe de la justice dans le monde, l'origine des sociétés réelles, famille, cité, où la justice est appelée à se réaliser.

3° Axant ainsi défini la notion de justice et démontré sa réalité, il conclut el justifie celle synthèse de l'idéal el du réel en montrant ce qui garantit, ce qui sanctionne, ou. suivant son expression, ce qui « -celle » la loi dans les différents domaines de l'activité humaine : c'est là l'objet delà 1 2e et dernière élude.

Ce plan est très simple el fort bien ordonné. Proudhon va du simple au complexe : mais il ne commet pas l'erreur, dangereuse dans les questions de pratique, qui consiste à réaliser à pari le terme simple et général que pose d'abord l'esprit, pour satisfaire aux nécessités de l'intelligence, et à regarder le

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complexe comme n'étant en réalité qu'une sorte de dérivé logique du simple : il ne confond pas Tordre de la pensée avec la loi du réel, et, à ses yeux, la conception de la justice n'est tout à fait mise au point que dans la seconde partie de l'ouvrage.

Ceci est très important à noter : si l'on veut bien comprendre Proudhon. il ne faut pas oublier qu'il fut un esprit synthétique, et qu'on doit le lire tout entier avant d'essayer de reconstituer sa pensée : c'est ce qui fait qu'un esprit surtout analyste éprouve quelque peine à le suivre, et commet facilement en l'étudiant des erreurs d'interprétation ; nous en verrons tout à l'heure un exemple.

Ainsi, bien que je ne puisse vous présenter ici qu'une esquisse de la morale de Proudhon, je ne puis me borner à vous exposer sa définition des principes de la morale : mais je devrai toucher aussi aux applications dans lesquelles ces principes prennent à la fois précision et réalité.

a) L'idée de justice : principes de la morale.

i . L'Éthique est « la science des mœurs, c'est-à-dire des conditions formelles de la vie humaine et de sa félicité, aussi bien à l'état solitaire qu'à l'état social1 ».

« Les mœurs étant les formes ou phénomènes par lesquels se traduit au dehors l'essence invisible, immuable du sujet, il en résulte d'abord que la moralité constitue en lui, comme la sensibilité, l'intelligence, l'amour et toutes les affections, une chose positive,

i . Justice, vol. I, p. 1 1 5.

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réelle, non de fantaisie, que par conséquent elle est soumise à des lois et peut devenir l'objet d'une science. » Ainsi les mœurs, d'après cetle définition, « dépendent de deux séries de causes, une constante, dérivant de la nature de 1 être, des variables, qui proviennent du dehors ».

2. La méthode à suivre dans la morale consistera donc, a après avoir classé l«-s faits selon les facultés dont ils dérivent, à comparer entre eux les actes de même catégorie pour dégager de leurs variations le caractère ou la tendance commune, qui en est la loi ».

Dans ces idées, remarquons la svnthèse qui se fait naturellement de deux conceptions souvent opposées de la morale, celles que Stuart Mill appelle la morale intuitive cl la morale inductive : l'une, qui va d'emblée, ou très rapidement, à la façon de Kant, vers les principes généraux relatifs à la volonté morale : l'autre, qui. s'appuyant sur l'étude objective des mœurs, en dégage les constantes par voie de généralisation empirique. Proudhon adopte et suit la méthode d'induction : toutes ses études prennent la forme historique : et, sur les faits, pour un homme qui n'est pas un spécialiste, et qui de plus est un autodidacte, il est remarquablement documenté. Mais, partant de l'histoire et de la réalité morale objective, il ne s'y enferme pas : il s'en sert pour aider la conscience à dégager d'elle-même par l'intuition et à préciser par le raisonnement la notion île ses lins morales. La méthode est intéressante, et bien que parfois l'imagination vive de Proudhon interprète et choisisse trop vite, elle esl en somme assez sûrement appliquée .

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