La science des mœurs comprend, d'après la défi
LA MORALE DE PROI OHON I I
nition donnée plus liant, deux parties : la morale individuelle et la morale sociale. Mais, dans la première, « l'homme n'est serviteur que de lui-même », et elle n'offre pas les difficultés de la seconde. Le principe, déjà profondément senti des anciens, de la morale individuelle, c'est le principe de la dignité personnelle, du respect de soi. « L'accord de l'individu avec soi, telle est la constante subjective des mœurs. La vertu est l'énergie avec laquelle le sujet tend à faire prévaloir sa dignité ; la maxime de la dignité est la félicité. » Au point de vue de la morale individuelle, l'individu cherche simplement à se subordonner la nature, « Sa dignité prime à ce point de vue toute son existence, et sa félicité est sa seule loi '. »
Aussi Proudhon ne juge pas nécessaire de s'attacher à cette question. La vraie difficulté de la morale, c'est la morale sociale : on ne peut, en effet, pour la fonder, partir de la morale individuelle comme de quelque chose d'absolu pour en rabaisser ensuite le principe au niveau de la vie sociale. Loin de là : le problème de la morale sociale, c'est le problème moral dans toute sa compréhension : le principe social est un principe plus complet, plus pleinement moral que le principe individuel ; et si la pensée analytique va de celui-ci à celuilà, ce n'est pas pour fonder la morale sociale sur la morale individuelle : la dignité personnelle, au contraire, n'est portée à son vrai sens et à sa pleine valeur que par le principe social.
Or ici une grande difficulté se présente : l'existence même du problème est contestée, parce qu'on n'ac-
i. Justice, vol. I, ire étude, chap. i, passim.
I I S LA PHILOSOPHIE MORALE W XIXe SIECLE
corde pas facilement <|ii il y ait une constante sociale, une règle commune de la félicité. On admet en général que la vie sociale est le domaine des variations illimitées, des coutumes changeantes, des opinions et des impressions indéfinies : de sorte qu'on n'y voit pas matière de science. Il \ a divergence des intérêts, opposition de la personne à la personne.
\insi s'opposent théoriquement, dans l'ordre social, des solutions extrêmes : le communisme et la Liberté illimitée. Le communisme est une doctrine d'autorité qui prononce la déchéance de l'individu au nom de la société, et ainsi supprime la société. « qui devient troupeau. » Les libertaires nient les oppositions d intérêts, identifient le juste à l'utile. Mais ce n'est là que la suppression par l'imagination d'un des deux termes de la question : ce n'est pas une solution : et la doctrine libertaire ne peut pas se réaliser.
4. .En fait, la solution qu'implique toute société, c est l'accord des personnes : accord subjectif, respect égal et réciproque des personnes : accord objectif, respect égal et réciproque des propriétés et des intérêts, dans les limites fixées par la loi. Tel est le problème de la justice, sous ses deux aspects, moral et économique'. La conception autoritaire, la conception utilitaire de la vie sociale sont également fausses : le problème social est avant tout un problème de droit et de devoir, un problème moral. La justice seule peut créer la société, garantir la liberté.
Qu'est-ce donc que la justice ? Il faut la considérer d'abord en elle-même dans le sujet.