Justice, I, p. aa
I 22 L.V PHILOSOPHIE MOH \!l V.I XIXe SI! I i i
dite, règle de nos droits cl de nos devoirs ; dans l'ordre de l'intelligence, Logique, mathématique, etc., elle est égalité ou équation : dans la sphère de l'imagination, elle a nom idéal; dans la nature, c'est ['équilibre ' . »
Sur elle, par suite, peu! vraiment se tonder une science; elle porte partout où on l'applique son caractère d'intelligibilité; elle n'esl pas quelque chose d'empirique el de contingent, comme la sympathie, lesentiment altruiste, sur lequel Anguste Comte voulait établir la morale ; ni quelque chose d'arbitraire, comme la charité des chrétiens, communication à 1 homme de la grâce divine. Ni l'instinct sociable, ni la charité ne suffisent à fonder un droit et n'exigent le respect, a La charité, écrivait déjà Proudhon dans les Contradictions économiques, nous est commandée comme réparation des infirmités qui affligent par accident nossemhlahles. Mais la charité, prise pour instrument d'égalité et loi d équilibre serait la dissolution de la société. »
La justice, à la fois humaine et rationnelle, est pour la société des hommes un fondement inébranlable.
Ce n'est là encore qu'une définition : et cette définition est ce qu'il y a de moins original dans la doctrine de Proudhon ; mais avant d examiner ce qu'elle donne dans la réalité, il importe de la compléter, en considérant la justice objectivement : car. dans cette conception, on l'a vu, l'objet et le sujet sont indissolublement liés : I idée de justice, bien que fondée sur le sujet, serait mal comprise, si elle n'était définie que par rapport au sujet.
La justice a été définie subjectivement la réciprocité
i . Justice, I, i>. 35.
des personnes ou des dignités : mais les hommes ne vivent pas que d'une vie subjective et spirituelle : leurs rapports ne sont pas seulement des rapports éthérés de sensibilité ou de raison. Ils vivent dans la nature : <• est dans la nature qu'ils sont en relation à propos des choses. Si la justice subjective est difficile à fonder, bien plus malaisée est la justice objective ou économique. C'est là qu'une règle vraiment rationnelle est nécessaire. Le problème social est pour Proudhon un problème moral ; mais cela ne signifie pas pour lui, comme pour quelques penseurs modernes, que les choses et les biens sont de peu d'importance, et que l'élévation des sentiments suffît à compenser la misère ou à la faire oublier ; ces bonnes intentions chrétiennes n'ont pour effet que de fausser la question sociale. La question sociale est une question morale : cela signifie que c'est encore la raison et sa loi, la justice, qui doivent fournir la mesure idéale que l'homme appliquera aux choses.
Voici, très brièvement, les principes de la solution proposée par Proudhon.
Il indique très clairement la difficulté du problème. La justice est subjective dans son principe, la conscience : dans sa fin, l'homme. « Comment, en vertu de cette loi de subjectivité, allons-nous délimiter des rapports dont l'objet n'est pas nous, décréter, statuer, légiférer sur la possession, les ventes et les achats, le prêt, le louage, l'impôt, les prescriptions, les hypothèques, les servitudes, etc. ? Comment passer du subjectif à l'objectif, et, en vertu du droit au respect, définir le droit au travail ou le droit de propriété ' ? »
i . Justice, vol. I, p. a45.
I 2 | LA PHILOSOPHIE MORALE \l M\ B1ÈCL1
La difficulté es! d'autan! |>lus grande que les forces
économiques ont leurs lois naturelles propres, par exemple la loi de l'offre el de la demande. Comment limiter ee fatalisme?
La solution est possible pour deux raisons. L'une est générale et toute philosophique : c'est que, au fond, l'opposition apparente de la nature et de l'homme n'est pas irréductible et que la loi de la conscience, la justice, est aussi la loi de la nature, l'équilibre. Mais il y a aussi une raison plus particulière de la possibilité d'une solution ; il faut la chercher dans une piste position du problème économique. Ce problème n'est pas, comme le veulent beaucoup d'économistes, celui de la production. Quand on fonde l'économie politique sur la question de la production, on la traite pour elle-même, et non pour l'homme, ce qui est absurde. L'homme ne produit pas pour produire ; il produit pourson usage : c'est la répartition des biens qui est la question maîtresse de l'économie.
La jouissance suppose une appropriation : l'appropriation suppose une communauté positive ou négative, à laquelle cette appropriation déroge, mais qui l'autorise et la garantit. A oilà comment toute question relative aux biens devient une question de droit. Il ne s'agit pas des rapports des choses entre elles, mais des rapports juridiques qui s'établissent de l'homme à l'homme relativement à la jouissance des choses. Les rapports des choses entre elles influent bien sur l'usage qu'en peuvent faire les hommes: mais la règle suprême ne peut venir ici que de lbommc et du droit. La loi de justice, en principe, est la loi suprême en matière économique.
La formule de La justice est ici le pendant de la formule morale qu'elle complète. S'il y a une fatalité économique, et par suite un risque à supporter dans la jouissance, la justice exige la répartition égale de ce risque et de cette fatalité. C'est le système de la « réciprocité des services ».
Ce système est conforme aux lois essentielles de la nature. C'est, dit Proudhon. une erreur de croire que la loi de la nature est la variation, l'inégalité : ce n'est là que l'apparence : et au fond la nature, c'est la réduction des variations, la tendance à l'équilibre universel1. L'homme, en principe, est égal à l'homme vis-à-vis des choses comme en lui-même : les inégalités ne viennent qu'en second lieu et résultent du mauvais vouloir ou de l'ignorance. Seulement elles sont singulièrement malaisées à éliminer ; et la solution du problème est à longue échéance, parce qu'il n'est pas question de choses , mais de personnes, et qu'il « s'agit d'observer l'égalité sans porter atteinte à la liberté, ou du moins sans imposer à la liberté d'autre entrave que le droit "' ».
Aucun système général ne peut donc fournir les solutions pratiques. Ces solutions sont partielles, et progressives. Il faudra, par exemple, chercher entre ouvriers et maîtres l'équation des salaires aux services ; entre vendeurs et acheteurs l'équation du prix de vente aux frais de production, par l'élimination des intermédiaires : établir le crédit gratuit, légitimer la propriété, répartir la rente entre l'exploitant et la société, résoudre le problème de la population par la chasteté dans le
i . Remarquons le rapport de ces vues avec celles qui se sont précisées de dos jours dans la science. ■2. Justice, vol. F, p. 3o6.
126 LA PHILOSOPHIE MORALE Al \IXr SIECLE
mariage : il faudra en un mol étudier dans chaque cas des solutions différentes de questions différentes, el -inspirer seulemenl dans toutes de la justice comme d'une idée directrice commune, non s'en réclamer comme d'un principe qui auffirail à tout, et <|ni ressemblerait à ceux --\w lesquels utopistes el théoriciens croient pouvoir reconstruire «le toutes pièces la socié(é tout entière.
5. Proudhon éclaire el précise celle double définition de lu justice subjective et de la justice objective par les multiples applications qu'il en fait : el chacune de ces études jette un jour nouveau sur sa morale et en étend la portée. Je ne puis malheureusement ici que marquer la place et indique)- l'idée essentielle de ces divers développements.
Au nom de la justice, il réorganise l'Etat, condamnant tous les systèmes autoritaires*, depuis le droil divin jusqu'à la souveraineté du peuple, el préconise, non pas la suppression du pouvoir politique el du gouvernement, comme l'anarchisme absolu et matérialiste <!<• Bakounine, mais la limitation de ce pouvoir par sa répartition, ce qu'il appelle le système fédératif: fédération des groupes el des fonctions dans la nation, et, au dehors, fédération des nationalités.
L'éducation, la formation d'hommes capables de jnticc, parce qu'ils seront pénétrés du sens de la justice, touche à la morale d'aussi près que la politique. Les vues pédagogiques de Proudhon sont du plus haut intérêt. Il fonde l'instruction supérieure sur les humanités d'abord, el sur les sciences, avec prépondérance des humanités, parte qu'il ne commet pas l'erreur grave et si fréquente qui consiste à confondre l'enfant
avec l'homme, et à oublier l'adaptation qui doit se faire de l'instruction à chaque âge. Je veux signaler ici les belles pages dans lesquelles il montre que la justice assigne à l'individualité un terme nécessaire : que la destinée de l'individu est achevée quand il a participé à l'amour, à la paternité, à la famille, puis au travail, ou génération industrielle, enfin à la conscience sociale, ou justice, qui est la plénitude de son être : que l'immortalité est inutile et qu'il faut aimer la mort, nous préparer à la belle mort, calme et sereine, qui est le couronnement de notre individualité.
Le problème du travail nous met au cœur de la jus tice, puisque le travailleur est l'homme considéré dans son action sur les choses, et par conséquent dans sa pleine réalité, à la fois subjective et objective. Le travailleur est véritablement le sujet de la justice ; rien n'a de prix que ramené à l'action. « L'idée, avec ses catégories, sort de l'action et doit revenir à l'action » ; c'est-à-dire que toute connaissance théorique sort du travail et doit lui servir d'instrument. Le travail n'est pénible et rebutant que s'il est fatal ; il devient joyeux dès qu'il est libre et voulu, dès qu'il est susceptible d'être organisé par la justice. Il faut donc s'attacher avant tout à relever la valeur morale et intellectuelle du travailleur ; une instruction libérale et un apprentissage industriel multiple seront les principaux moyens que l'on devra mettre en œuvre ; le travailleur intelligent, éclairé, libre sera un homme plus complet que le savant lui-même, que le théoricien à qui manque la pratique.
C'est enfin la science même que la justice doit renouveler, en lui donnant conscience de son universelle
128 LA PHILOSOPHIE MOHALE AL XIXe SIÈCL1
relativité, et de la subordination des sciences de la
nature aux sciences morales. L'absolu est une fiction que la pensée emploie pour poser les questions, et sans Laquelle aucune question ne pourrait naître : c'esl un moyen de fixer devant L'esprit ce qui change : dès que noLis réfléchissons, dès que nous posons une question, nous formulons un principe qu il faut bien, pour le suivre, réaliser en imagination. Mais ce n'est qu'une fiction el Le progrès de la pensée dans tous les domaines a pour effet de rejeter, d'éliminer L'absolu de la recherche, après s'en être servi pour la rendre possible. La multiplicité des éléments différents, des termes antinomiques qui s'offrent dans les solutions implique une compensation des uns par les autres, qui n'est possible que par leur réduction commune au relatif.
C'est L'idée de justice elle-même qui nous donne Le premier exemple de celle réduction de l'absolu au relatif, dès que nous passons de la position générale et abstraite du problème à son application, du concept de justice à la réalilé de la justice. C'est là un point qui paraît avoir échappé à Jodl ; cet auteur croit pouvoir relever en effet chez Proudlion une contradiction entre l'affirmation de l'immutabilité, du caractère absolu du concept de justice e1 L'affirmation de la relativité el «le la perpétuelle évolution du droit. La contradiction n'existe pas, puisque d'un côté il s'agit seulement du principe théorique, el de l'autre de l'idée prise en acte et dans la réalité. Ceci nous prouve seulement que la notion de justice chez Proudbon n'est complètement élucidée que si, après l'avoir définie en elle-même, on l'étudié encore dans sa réalité.
LA Mou \i.i: m: pftot i>iio\ 1 âg
b) Réalité de lu justice.
Si la justice n'était qu'un concept, si toutes les conséquences qu elle contient n'avaient pas de réalité, il faudrait avouer que l'homme n'a pas de morale et ne peut fonder une société. C'est ce que dit l'Eglise : avant la chute, la nature de l'homme était conforme à la justice; aujourd'hui, elle ne l'est plus, et l'homme ne se soutient que par la grâce de Dieu.
Il reste donc à prouver la réalité de la justice, sa réalité dans l'âme comme faculté, et aussi sa réalité objective, matérielle, nécessaire pour la soutenir, puisquelle concerne la vie matérielle aussi bien que la vie spirituelle.
i. «11 faut que la justice, pour devenir efficace, soit plus qu'une idée ; il faut qu'elle soit en même temps une réalité. Il faut qu'elle agisse, non seulement comme notion de l'entendement, rapport économique, formule d'ordre, mais encore comme puissance de l'âme, forme de la volonté, énergie intérieure, instinct social... Il faut que celte justice nous la sentions en nous, par la conscience, comme un amour, une volupté, une joie, une colère... En deux mots, une force de justice et non pas simplement une notion de justice '. »
Puisque la société existe, et que la justice seule peut la soutenir, c'est qu'elle est réelle. Comment:1 Comme faculté de l'âme. La conscience du bien et du mal, dont elle est la plus complète expression, est prouvée par le sens intime et par les faits sociaux. Nous avons la