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L'imagination cultivant son propre pouvoir et les objets fictifs qu'elle crée ainsi : voilà le signe de toute rétrogradation ; c'est un renoncement de l'homme à sa réalité. L'idée pour l'idée, l'art pour l'art, la forme prisée pour elle-même, et la force réelle omise: c'est ce que toute époque en décadence nous laisse apercevoir. La défaillance des volontés ' est encore un signe redoutable du même fait. Notre temps présente tous ces indices à la fois.
2. C'est là ce qui rend indispensable de chercher aussi dans la nature quelle est la réalité qui est propre à servir de premier support à la justice, à être pour la raison collective ce qu'est le corps pour la raison individuelle, quelle est la forme sociale à favoriser, à instituer : car sur les consciences on n'agit point à volonté, tandis que sur les institutions une action est possible.
Cette dernière question fournit donc dans la morale de Proudhon un terme nécessaire autant que les précédents, et nous la montre encore divergente, et. peutêtre bien d'une façon très juste, de la plupart des doctrines de notre temps, qu'elles se réclament de l'individualisme ou du socialisme.
L'amour réunit par une société naturelle l'homme et la femme, mais en abaissant la dignité de la femme et aussi celle de l'homme ; mais épurons l'amour, idéalisons-le ; fixons-le par le mariage, et le couple humain ainsi renouvelé va nous fournir l'organe même de la justice.
L'homme et la femme sont bien, en effet, en dépit des préjugés contraires de notre époque, deux êtres dis-
i. Justice, voir vol. VI, p. 265 et sqq.
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semblables el complémentaires, deux individus tels que l'un ne peut attendre que de l'autre sa pleine valeur. Ils sont une âme en deux corps. L'homme, dans I ordre physique, intellectuel el moral, est initiateur, créateur; il a la force et le génie. La femme lui est inférieure à Ions ces points de vue. c'est-à-dire dans le fond: mais elle a La grâce el La beauté. Mlle seule peut développer, humaniser, socialiser ce qu'elle reçoit de 1 homme cl mettre en valeur sa force créatrice et son génie. Il y a donc de l'homme à la femme une société naturelle; entre égaux, au contraire, entre individualités identiques, il n'y a pas aisément société fondée sur la justice, société véritahle. limitation des uns par les autres, mais plutôt rapport de subordination, association factice et sans à me.
Ainsi la société de l'homme et de la femme est celle qu'il faut consacrer avant toutes les autres, au lieu de la dissoudre. Il ne peut y avoir de hase plus sure pour la société, pour la justice. La société conjugale crée les autres, qui la complètent et doivent la garantir. « L'éthique fait suite à l'histoire naturelle1. »
La lin de celte société n'est pas l'amour, qui n'en est que l'initiation naturelle. L'amour est une manière d'être, un idéal, et non, par suite, un but. 11 se détruit lui-même, comme tout idéal, il ne dure qu'un temps, comme tout sentiment. Le mariage indissoluble lui donne une lin. la justice, qui lui survit, et crée la famille, où l'uni vre de justice se continuera par la formation de l'enfant.
Dans la famille, à son tour, le lien de sentiment s'af-
i. Justice, vol. IV, p. 236.
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faiblit : il se renouvelle par des croisements ; et ainsi de la famille vont sortir les groupes plus étendus, germes de la cité.
« Le couple conjugal, la famille, la cité forment ainsi trois degrés de juridiction : le premier servant de principe et de soutien aux deux autres ; le troisième, par sa raison générale affranchie de tout individualisme et par sa force de collectivité supérieure à la totalité des actions individuelles, donnant au mariage et à la famille la garantie de respect, de travail et de subsistance qu'ils exigent '.»
Conclusion
Telle est dans ses grandes lignes la morale de Proudhon. Son objet est la moralité réelle des hommes et des sociétés, non l'élaboration d'un système subtil l'ait seulement à la mesure d'une tête de philosophe ou de savant.
A la base de cette morale nous trouvons une critique vigoureuse, passionnée, non des doctrines des philosophes, si nombreuses, théoriquement si dissemblables, et souvent si voisines du point de vue pratique, mais des idées qui ont régi l'humanité civilisée, celle du moins dont nos sociétés européennes sont les héritières. L'homme incomplet que définit la pensée grécoromaine prépare, selon Proudhon, l'homme déchu du
i. Justice, vol. IV, p. 2 36.
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christianisme : dans le christianisme, avec L'homme el la raison, la initiale a disparu : non point les actions, mais la moralité «les actions, la règle de cette moralité qui seule peut les assurer dans l'humanité. Le dogme en lui-même n'intéresse pas Proudhon; mais il stigmatise l'immoralité qu'il a couverte el provoquée.
Vpivs le christianisme, toul esl à refaire, toute la morale el l'homme lui-même à «j u i il faul rendre la conscience de soi : < -CnI cette iimi\ re que Proudhon appelle la Révolution, parce (pie la Révolution française en a eu l'idée claire. En l'accomplissant, partout elle se heurte à l'Eglise, parce que c'est l'Eglise qui a forméles âmes et les institutions. De l'Eglise l'action est si forte encore, l'empreinte si durable qu'après elle il n'est pas d'ennemis pins redoutables pour la Révolution que ceux qui l'imitent en la combattant, c'est-à-dire t"u> les faiseurs d'utopies, les dogmatiques elles autoritaires, le jacobinisme, «cette affection, celle maladie, cette sorte de pestilence morale, particulière au tempérament français», dont toute l'idée «consiste à user du pouvoir tel que l'a laissé l'ancien régime et sans rien changer à sa notion, mais seulement dans d'autres vues et pour une autre fin '. »
L'u'in re de la Ré\ olution est toute différente : il s'agit de toute une création nouvelle. Il faut rendre l'homme à lui-même en lui révélant en lui-même, dans l'idée de justice, le vrai principe universel de la morale, c'est-àdire de l'action de l'homme à l'homme et de 1 homme à la nature : puis en lui montrant que cette idée n est pas seulement un concept abstrait, une construction de