Correspondant, 10 juillet 1882, 25 décembre
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faites à Issy paraissent avoir été assez médiocres et peu approfondies. Mais, par bonheur, nous pouvons lire aujourd'hui la correspondance de Renan avec sa sœur, de 18^2 à i8/j5. Ce qui en ressort, c'est que Renan et M. Cognât ont également raison.
Certes, oui, les convictions du jeune homme y apparaissent singulièrement ébranlées. Il est visible que la philosophie est cause de cet ébranlement général. Et pourtant il n'y a pas, dans toutes ces lettres intimes, une seule objection particulière contre le christianisme qui soit empruntée à la philosophie. On n'y peut pas glaner un seul argument spécial contre tel ou tel point de la dogmatique catholique. Renan a gardé de cette période le souvenir d'un demi-scepticisme qui portait autant sur les systèmes philosophiques que contre les croyances chrétiennes. Les traces de cet état sont claires dans plusieurs de ces pages. En Aoici un exemple : « On voit les choses d une manière si différente ; on reconnaît tant de préjugés et d'erreurs, là où l'on ne croyait voir que vérité, qu'on sciait tenté d'embrasser un scepticisme universel. C'est là la première impression de l'étude de la philosophie. On est frappé de l'incertitude des connaissances humaines et du peu de tonds de toutes les opinions qui ne sont fondées que sur la raison. On serait porté à douter de tout, si la nature le permettait et si rejeter toute vérité n'était pas plus absurde encore que d'embrasser toutes les erreurs '. »
Renan ne se trompe pas — et il serait par trop étrange qu'il se trompât — en affirmant que les argu-
i. Ernest et Henriette Renan, Lettres intimes (i842-i845), p. <j(>.
•Mili LA PHILOSOPHIE MORALE \( \l\ BlÊCLE
ments, juges par lui invincibles contre le catholicisme, lui sonl venus d'autres sciences que la philosophie. Mais l'abbé Cognai ;i vu très juste en rendanl la philosophie responsable de ce qu'il appellerait volontiers la tentation antichrétienne. En passant des « études IVivolcs de la rhétorique » aux discussions dos philosophes. Renan a la sensation d'être initié à un inonde nouveau. Ce qui le ravit dans cette rencontre d'une scienee encore insoupçonnée, ce n'est pas précisément d'être mis en présence de solutions qu'il ignorait ; c'esl de découvrir des questions, c'est de connaître la joie de la libre recherche, Celle volupté, soudain éprouvée, esl si profonde que Renan, du premier coup, aperçoit plusieurs choses. C'est d'abord que ces exercices indépendants de la pensée ne sonl peut-être pas toujours du goût dune autorité ombrageuse. C'est ensuite qu'il n'a pas «le zèle dune dévotion spirituelle » : il a trop peur d « nue \ ie où I on ne pense pas, où l'on ne rélléchit pas ». Enfin, sans se décider encore ni pour, ni contre le sacerdoce, il prononce qu'il doit regarder comme fermée pour lui « toute carrière qui n'esl pas d'étude el de méditation ' ».
Ce sont si peu les solutions qui l'intéressent en philosophie qu'il ne tient nullement à avoir un professeur distingué. Il n'a point le désir de trouver un maître dont il risquerait de devenir le disciple : « Je me convaincs de jour en jour que, pour la philosophie, la médiocrité du professeur est un fort mince inconvénient2. » Et, en même temps, il se demande si « le
i. Lettres intimes, p. ioo. (Il p. 86, 'v~. ss u. Lettres intimes, p. i 32
LA MORALE ET LA POLITIQUE DE RENAN 2(iy
désir de conserver colle douce liberté si nécessaire pour la pleine action des facultés intellectuelles cl inorales » ne le forcera pas de renoncer à la prêtrise. Il s'interroge. Il déclare qu'il ne veut pas d'une indépendance d'esprit qui serait « hardie, présomptueuse, frondant tout ce qui est respectable » ; cl il ajoute : « Il en est une autre plus sage, respectant ce qui est respectable. ne méprisant ni les croyances, ni les personnes, examinant avec calme et bonne foi, usant de sa raison puisque Dieu la lui a donnée pour s'en servir, ne rejetant ni n'adoptant jamais une opinion sur une simple raison d'autorité humaine. Voilà celle qui est promise à tous, et pourquoi ne le serait-elle pas au prêtre? Il est vrai qu'il est soumis sur ce point à un devoir de plus que les autres. C'est de savoir se taire à propos et de garder pour lui sa pensée ; car le nombre de ceux qui s'effarouchent de ce qu'ils ne comprennent pas est infini. Mais, après tout, est-il donc si pénible de ne penser que pour soi, et n'est-ce pas par un secret mobile de vanité que l'on est si empressé de communiquer ses réllexions aux autres? La loi de silence dont je viens de parler, tout homme qui veut vivre en paix ne doit-il pas se l'imposer1 ? »
C'est à Issy(iG juin i8/i<3) que Renan écrivait ces lignes. Il vient à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice. Sa pensée continue à se donner libre cours. Les mois se [tassent. Un peu moins de deux ans après. Renan est décidé à ne pas recevoir la prêtrise, et, le i i avril [845, il confie ses raisons à sa sieur: « Tandis «pie le catholicisme a été pour moi la vérité absolue, le sacer-