Lettres inédites, p. i4o
20° LA PttlLOSÔPUIË MORALE Al \l\" SIECLE
doce s'esl montré a moi entouré d un éclatanl prestige de grandeur el de beauté... : el si Dieu m accordait en ce moment (-die Ulumination intérieure, qui fait toucher l'évidence el ne permet plus le doute, oui, «1rs ce moment, je me consacrerais au catholicisme... Mais tout a dû céder à la perception de la vérité. Dieu me garde de dire «jnc le dnisl ianisnie esl faux : ce mot dénoterai! bien peu de portée d'esprit; le mensonge no produit pas d'aussi beaux lïuil<. Mais autre chose csl de dire que le christianisme n'est pas faux, autre chose qu'il est la vérité absolue1... ))
Cette dernière phrase esl instructive. Pour en saisir toute la signification, il faut la rapprocher de ce que Renan écrira, quelques jours plus lard, à son confident ordinaire. M. Cognai: « Tout ou rien, les néo-catholiques son! les plus sots de Ions". » Et ce que cela veut dire nous esl expliqué parles Souvenirs ctenfance et de jeunesse. La religion consiste essentiellement, pour le jeune séminariste, dans la théologie, el la théologie est, à ses veux, un édifice, un bloc de vérités qu'il n'y a pas lieu d'examiner, c'esl le catalogue des décrets qu'une autorité infaillible a promulgués. Que. dans ces décrets, on distingue une seule erreur, c en csl l'ail du caractère infaillible de l'autorité. Auparavant. on acceptait tout : après celle découverte, on ne saurail accepter plus rien. Renan a reçu de ses maîtres une conception purement intellectualiste de la religion. Du jour dm il pose une question à l'autorité, il sent qu'il lui esl infidèle el que chaque question nouvelle
i. Lettres inédites, p. aa6, 227, • ,s
■> Souvenirs d'enfance el de jeunesse, p. Jq3
marquera un progrès dans L'infidélité. « L'alternative s'est présentée à moi très nettement, écrit-il à M. Cognât; je ne puis plus revenir au catholicisme que par l'amputation d'une l'acuité, en stigmatisant définitivement ma raison et lui commandant pour toujours le silence respectueux, el même plus, le silence absolu. » Mais c'est cela même qui est au-dessus de ses forces : « Cette faculté élimine, discute, épure, et impossible de l'étouffer ' . »
Or. une fois écarté ce terme brutal de l'alternative, la vie n'aura plus qu'un but pour Renan : c'est de choyer et de cultiver celte faculté qui a fini par triompher en lui ; c'est de lui demander les plus exquises jouissances. Et ces jouissances lui viendront de l'exercice même de la pensée, d'une indépendance jalousement conservée, d'une liberté qu'il défendra non seulement contre les autorités ombrageuses, mais même contre la fermeté trop grande de ses propres opinions. Il trouve au dehors du séminaire une position qui assure sa vie matérielle. Aussitôt il est préoccupé par l'avenir de sa pensée : « Nouvelles sources de peines intellectuelles excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie ; car c'est pour moi un supplice de me spécialiser, et, de plus, nulle spécialité ne cadre parfaitement avec les divisions de mon esprit. Et pourtant il le faut. O mon ami. qu'il est cruel d'être gè\w dans son développement intellectuel par des circonstances extérieures. Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donné à mon esprit une si franche liberté pour suivre sa ligne de développe-