I. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 38g, 4og
Philosophif morale. i4
210 LA PHILOSOPHIE MORALE M \l\ BIÈCL1
iiicni '. » Jl a peur de se donner tout entier à une science et, par là. de se priver d'une foule de plaisirs que lui procureraient d'autres sciences abandonnées pour cellelà. Parfois même, il a peur de se Lier trop à des affirmations qu il aura, pourtant, rationnellement conquises. Et c'est pour cela que, dès cette époque, Renan a peur de l'aclion : car L'action crée des engagements e( noue des liens: « Je ne me classerai nulle pari. Si par Le fait je me trouve classé, ce sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient comme moi, nous sympathiserons; sinon, je serai seul. Je suis fort égoïste : retranché en moi-même, je me moque de tout... Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et être dogmatique. Allons, tant mieux pour ccu\ qui en ont le cœur. Moi, j'aime mieux caresser ma petite pensée et ne pas mentir... Le penseur est le Jupiter Olympien, l'homme spirituel qui juge toul el n'est jugé par rien... 11 faut, autant que possible, se maintenir dans une position où l'on soit prêt à virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien de lois doit-il changer dans la vie? Cela dépend de sa longueur2. »
Ces dernières lignes sont de novembre i846. Ne nous annoncent-elles pas un Renan que nous avons connu quelque quarante ans plus tard? Mais n'anticipons pas. A la lumière de ce que nous venons d'étudier, n'allons-nous pas comprendre un peu mieux la morale et la politique de Renan, et même I histoire de cette morale et de cette politique ?
i . Ibid., p. 397.
■>.. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p. 4o8, ^09.
Renan, évadé de Saint-Sulpice, est tout frémissant d'enthousiasme. Il a définitivement conquis l'indépendance de sa pensée. Mais, dans la joie dont il vibre, ce n'est pas seulement une fonction de l'esprit qui lui parait affranchie ; c'est l'esprit tout entier qui participe à cet affranchissement. Il éprouve un sentiment de Aie spirituelle qui déborde. Il reprend alors, à sa manière, le mot du Christ : « Une seule chose est nécessaire1. » La première démarche de celui qui a eut se vouer à la sagesse, comme disaient les anciens, est de faire deux parts dans sa vie : l'une banale et n'ayant rien de sacré, se résumant en des besoins d'un ordre inférieur ; l'autre, que l'on peut nommer idéale, céleste, divine, désintéressée. Celle-ci est seule nécessaire, et elle revêt les formes les plus multiples : « Un beau sentiment a aut une belle pensée ; une belle pensée Aaut une belle action. Un système de philosophie vaut un poème, un poème Aaut une découverte scientifique, une vie de science vaut une A'ie de vertu2. »
Il semble donc, au premier abord, que les trois catégories de la vie idéale soient équivalentes pour Renan. En réalité, il y en a une qu'il juge supérieure aux deux autres ; c'est celle du vrai. Ni l'art ni l'amour n'affranchissent forcément l'homme ; car ils peuvent, l'un et l'autre, s'attacher à des chimères. Le savoir est libéra-