Ibid., p
leur par essence. « En concevant l'âme individuelle, à la façon de Leibnitz, comme un miroir où se reflète
l'univers, c'est par la science qu'elle peul réfléchir une portion plus ou moins grande de ce qui est, et approcher «le sa fin, qui serait d'être eu parfaite harmonie
avec les choses. » Et cet effort pour saisi r La réalité esl en même temps L'acte le plus désintéressé que 1 homme
puisse accomplir: c'est celui qui esl le plus indépendant de la jouissance1.
S'il y a une règle de la vie, une règle qui mérite vraiment ce nom, elle doit cire fondée sur la réalité des choses. En attendant que cette réalité soit connue, il ne peut y avoir qu'incertitude pratique : et cela peut durer longtemps. « Il y a des siècles condamnés, pour le bien ultérieur de l'humanité, à être sceptiques et immoraux2. » L'immoralité dont il s'agit est. d'ailleurs, spéculative. Car les hommes, par une heureuse inconséquence, s'entendent à allier le caractère le plus honorable aux doctrines les plus déconcertantes. Aussi bien une règle souple et commode leur est-elle procurée par l'esthétique. Nous ne saurons pas de longtemps si une action est vraiment bonne ou mauvaise : mais nous savons dès maintenant si elle est belle ou laide. Et cela fournit à Renan, dès les pages de ['Avenir de la Science, le principe de la morale.
Ce principe esl radicalement contraire à l'ascétisme, qui consiste à mutiler la vie; mais il n'aboutit pas à louer la « science du bonhomme Richard ». qui résume toute la vie en ces mots : faire honnêtement for-
i. L'Avenir <lc la Science, p. 17 2. Ibid., |>. 100.
tune. Cette préoccupation de la matière tient à une conception étroite et finie de l'existence. « Qu'importe, à la fin de cette courte vie, d'avoir réalisé un type plus ou moins complet de félicité extérieure ? Ce qui importe, c'est d'avoir beaucoup pensé et aimé ; c'est d'avoir levé un œil ferme sur toute chose ; c'est en mourant de pouvoir critiquer la mort ellemême ' . »
Si l'on part de ce point de vue. il faut saluer et honorer les ascètes eux-mêmes. On ne peut les blâmer qu'en les admirant : « Héros de la vie désintéressée, saints, apôtres, mounis. cénobites, ascètes de tous les siècles, poètes et philosophes sublimes, qui aimâtes à n'avoir point d'héritage ici-bas... que je retrouve bien plus dans vos folies les besoins et les instincts suprasensibles de l'humanité, que dans ces pâles existences que n a jamais traversées le rayon de l'idéal, qui, depuis leur premier jusqu'à leur dernier moment, se sont déroulées jour par jour exactes et cadrées, comme les feuillets d'un livre de comptoir2. »
Le souci matérialiste du bien-être a moins de valeur que tous ces sacrifices faits au sentiment de l'infini. Cependant, il importe de n'être pas injuste pour lui. Il peut être, en efTet, une condition de l'amélioration intellectuelle et morale. (( L'esprit humain ne sera réellement libre que quand il sera parfaitement affranchi de ces nécessités matérielles qui l'humilient et l'arrêtent dans son développement. » C'est pourquoi « tout ce qui sert au progrès de lhumanité, quelque
i. L'Avenir de la Science, p. 80, 84 . 2. Ibid., p. 8^-85.
2 I | I.A l'illl.osoi'iiil. MiillM.I- M \l\ B1EGL1
humble et profane qu il puisse paraître, est respectable et sacré ' . »
Cette morale, où tout est jugé du poinl de vue «le L'esprit et de sa liberté, est celle de L'Avenir de la Science. Elle soutient le meilleur de l'œuvre de Renan. Avec des pages prises dans la plupart de ses livres — à la condition d'en négliger un certain nombre où 1 on ne trouve plus qu'une sorte d'épicurisme intellectuel — il sérail aisé de composer le manuel éloquent d'un stoïcisme tour à tour indulgent et hautain, dédaigneux de toutes les bassesses, méprisant pour toutes les \anités, souriant à toutes les faiblesses. Ouvrons, par exemple, les Essais de morale el de critique. Ces « essais )) sont très divers ; ils n'ont, par le fond du sujet, aucune liaison nécessaire: mais une inspiration unique les a dictés : « Tous, dil Renan, se résument en une pensée que je mets fort au-dessus des opinions et des hypothèses, c'est que la morale est la chose sérieuse et vraie par excellence, et qu'elle suffit pour donner à la vie un sens et un but2. » Il s'est voué sans réserve à la science et à la critique. Mais, déclare-t-il, « je ne me retirerais point satisfait de la \ io. si mon action s'était bornée à soutenir un ordre d'études ou un système particulier: je suis, en effet, plus convaincu que jamais que la vie morale a un but supérieur et qu'elle correspond à un objet. Si la fin de la vie n'était que le bonheur, il n'y aurait aucun motif pour distinguer la destinée de l'homme de celle des êtres inférieurs
Et dans ce sentiment il y a, pour Renan, comme
i. Ibid., p. 82.
■< . Essais de Morale el de Critique préface, p. 1. 3. Ibid., préface, p. iv.
LA MORALE ET LA POLITIQUE DE RENAN 2l5
une révélation qui se balbutie au fond de l'homme. Elle n'est pas raide et logique comme une argumentation de Descartes. Mais le philosophe dirait volontiers que, dans la proportion même de son vague, elle doit émouvoir et convaincre l'âme noble. « La morale n'est pas synonyme de Y art d'être heureux. Or, dès que le sacrifice devient un devoir et un besoin pour l'homme, je ne vois plus de limite à l'horizon qui s'ouvre devant moi. Comme les parfums des îles de la mer Erythrée, qui voguaient sur la surface des mers et allaient au-devant des vaisseaux, cet instinct divin m'est un augure d'une terre inconnue et un messager de l'infini. »
On ne comprend rien à cette révélation, quand on a préfère les progrès de l'industrie aux chimériques grandeurs du passé, achetées si souvent au prix de l'abnégation, des sacrifices et du dévouement». On commet alors <x l'erreur de supposer une valeur absolue, qui les rende par eux-mêmes désirables, à une foule d'objets qui ne valent que par ce qu'ils signifient ». Or, notre siècle élève des autels et institue des rites pour consacrer cette erreur grossière. A cette époque, Renan a vu deux expositions universelles, et ce spectacle l'a plongé dans des rêveries qui déroutent les hommes d'affaires : « Aux jeux antiques, aux pèlerinages, aux tournois, aux jubilés ont succédé des comices industriels. Deux fois l'Europe s'est dérangée pour voir des marchandises étalées et comparer des produits matériels, et, au retour de ces pèlerinages d'un genre nouveau, personne ne s'est plaint que quelque chose lui manquât... Le prophète de notre âge, Fourier, avait prédit qu'un jour, au lieu de se rencon-
2l6 LA PHILOSOPHIE MORALE U \l\' BIECL1
trer dans dos batailles ou dea conciles œcuméniques, les portions rivales de L'humanité se disputeraient L'excellence dans la confection des petits gâteaux. v;mdoute, ce grand progrès n'est pas encore pleinement
accompli : mais bien des pas ont été fait- en ce sens : il y a quelques jours, les plus Fortes têtes de L'Europe étaient occupées à décider quelle nation fabrique Le mieux la soie et le coton '. »
Quelle consolation nous offre-t-on, demande Renan, pour la perte de tant de belles eboses dont l'industrie croit pouvoir sevrer L'humanité? L ne seule : Le bienêtre. 11 ne convient pas de le mépriser, puisqu'il peut élever le niveau des classes inférieures. Toutes ces améliorations matérielles contribuent aussi à rapprocher les peuples. Elles servent donc à une fin religieuse et morale. Mais il serait absurde d exalter t<>ut cela outre mesure, e Si le but de la vie humaine est le bonheur, le passé, sans aucune de ces superfluités, I a fort bien réalisé. Et si, comme le pensent à bon droit les sages, la seule chose nécessaire est la noblesse morale et intellectuelle, ces accessoires y contribuent pour assez peu de chose*. » D'autre pari. « ce qui est simplement utile n'ennoblira jamais ». Il ne faut pas dédaigner les bienfaits de l'industrie; mais ce sont des bienfaits qui se paient par de L'argent à ceux qui les rendent. « A chacun sa récompense ; aux hommes u ti-
s selon la terre, la richesse, le bonheur dans le sens terrestre, toutes Les bénédictions de la terre: au génie, à la vertu, la gloire, la noblesse, la pauvreté . »
i. Essais de Morale cl de Critique, préface, p. xiv, et p. 3