‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 49 sur 72 · Essais de Morale et de Critique, p · texte numérisé non relu

Essais de Morale et de Critique, p

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Cetlo morale, Renan ne l'a jamais répudiée formellement. Il serait aisé d'en retrouver jusque dans ses derniers écrits l'expression harmonieuse el chantante. Et toujours elle mettra La vie intellectuelle au-dessus de tout. La moralité est sans doute estimable à proportion du désintéressement esthétique qu'elle manifeste. v"ii grand prix lui vient de ce qu'elle est, la plupart du temps, une condition de la pensée active : « Nous aimons L'humanité parce qu'elle produit la science : nous tenons à la moralité parce que des races honnêtes peuvent seules être des races scientifiques. ' » Prospero, ayanl l'ait le tour des systèmes, murmure : « Qui sait si le dernier résultat du grand efforl qui se fait en ce moment pour percer l'infini n'est pas que tout est vide, si bien que le dernier mot de la sagesse serait de s'étourdir? » Puis il ajoute: « Pour nous, L'âge est pa<sé : nous sommes trop vieux... Après tout, le monde ne serait pas sérieux, que la science pourrait être sérieuse encore2. »

Renan n'a jamais cessé de rappeler son vieil idéal. Mais, dans les derniers temps de sa vie, d se plaît tantôt à en parler sur un (on déconcertant d'ironie, tantôt à insinuer avec Insistance que le contraire de ce qu'il dit a quelque chance d'être la vérité. Le changement d'attitude et de langage est tel que Renan, vers

i . Feuilles détachées, p. i36.

•2. L'Eau de Jouvence, p. 63, 64.

la fin de sa carrière, semble songer à des propos qu'il a jadis tenus et les rétracter avec un sourire narquois. En i8/jq, il rencontre un recueil de chansons de Béranger, qui a été fait par je ne sais qui à l'usage des familles. Il en est, à la lettre, scandalisé, lui dont la philosophie consisterait volontiers déjà à ne s'étonner de rien. L'alliance du déisme et de la chanson à boire l'indigne et l'irrite : « Ce Dieu de grisettes et de buveurs, ce Dieu auquel on peut croire sans pureté de mœurs ni élévation d'esprit, nous semble le mythe du béotisme substitué à celui de l'antique sentiment. Nous sommes tentés de nous faire athées pour échapper à son déisme, et dévots pour n'être pas complices de sa platitude '. » En 1888, il présente ses excuses au chantre de Lisette. C'est clans un banquet de 1' « Alliance française ». Il déclare que celle-ci exerce clans le monde un apostolat: avec la langue française, en effet, elle propage nos vins, et elle travaille ainsi à répandre de la joie sur la terre. « Le français réjouit : ses locutions favorites impliquent un sentiment gai de la vie, lidée qu'au fond rien n'est sérieux et qu'on entre dans les intentions de l'Eternel par un peu d'ironie... Les chansons françaises sont bonnes aussi. J'ai médit autrefois du Dieu des bonnes gens ; mon Dieu ! que j'avais tort ! C'est un Dieu qui n'est pas méchant et qui n'a jamais fait de mal. Qui donc a dit que Dieu prenait plus de plaisir aux jurons du soldat français qu'aux prières d'un ministre de telle ou telle secte puritaine ' ') »

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