I. Feuilles détacltées, p. 3a
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I) autres circonstances peuvent avoir agi sur le peu -
scur. D'abord, le temps s'est écoulé, le temps qui permet aux ('motion- de -r . -;il nier et aux frissons de tomber. 11 y a de l'enthousiasme et de la ferveur chez le jeune homme qui s'évade de Saint-Sulpice pour se consacrer absolument à la poursuite personnelle de la vérité. Q affirme alors qu'il met dans toutes ses démarches intellectuelles quelque chose de religieux, el c'est vrai. Mais celte sorte de tension intérieure diminue à mesure que la crise s'éloigne.
Et tandis que le temps passe, divers événements ont lieu. Il y a la mort d'Henriette, la sœur bien-aimée. Ce qu'elle a été pour lui, Renan l'a raconté dans un opuscule d'un charme pénétrant. Mais il \ aurait encore là. pour un psychologue averti, un sujet d étude fort instructif. Je n'en relèverai ici qu'un détail : « Je m'habituai à composer, dit Renan, en comptant d'avance sur ses remarques, hasardant bien des traits pour voir quel effet ils produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier si elle me le demandait... In trait qui la blessa dans mes écrits lut un sentiment d'ironie qui m'obsédait et que je mêlais aux meilleures choses... dette habitude la blessait et je la lui sacrifiai peu à peu ' . » La disparition de ce bon génie n'a-l-elle été pour rien dans le retour d'une habitude qui a pris parfois la force d'un tic littéraire ?
A cette influence une autre s'était substituée : celle de la foule admiratrice. Renan, qui parle de lui-même avec une franchise qui désarme, ne dissimule pas ce détail : « Le public est ici le grand corrupteur. 11 en-
i . Ma sœur Henriette, p. 34 (En tete des Lettres intimes).
courage au mal. Il induit l'écrivain à des fautes pour lesquelles il se montre ensuite sévère... Quand je suis très content de moi, je suis approuvé de dix personnes. Quand je me laisse aller à de périlleux abandons, où ma conscience littéraire hésite et où ma main tremble, des milliers me demandent de continuer '. »
11 n'y a lieu ni d'écarter ni d'exagérer l'action fâcheuse de ces circonstances extérieures. Il importe d'en attribuer une beaucoup plus grande au travail de la pensée. La science particulière à laquelle Renan s est donné l'oblige à un perpétuel effort pour comprendre les états d 'âme les plus divers. Pour ressusciter le passé, il faut faire revivre en soi les sentiments et les idées qui ont constitué ce passé ; il faut les fonder presque en raison. A force de les expliquer, on en vient vite à les justifier. Pour qui porte en soi un secret penchant au dilettantisme, la tentation est à peu près irrésistible. Renan s'imaginait, à ses débuts, trouver dans l'histoire une révélation très assurée de l'humanité et de ce qui la mène. Il a fini par n'y rencontrer qu'un excitant de la curiosité. Il s'est assis devant le monde comme un simple spectateur, et il s'est amusé infiniment de ce qu'il voyait.
Aussi bien serait-ce fausser les choses que de dénoncer une contradiction formelle entre les premières et les dernières doctrines de Renan. Dans l'Avenir de la Science, nous l'avons vu, la morale est une forme de l'esthétique. Il ne s'agit pas d'obéir à une loi, mais, en suivant la délicieuse pente de l'impulsion intime, de réaliser la devise qui est à la fois celle de saint Au-
i. Souvenirs d'enjanec et de jeunesse, p. 352.
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gustin et de L'abbaye de Thélème : « Fais ce que tu voudras1. » Si le plaisir esl une chose toul à fail prola i n*. c'esl qu'on le prend comme une jouissance personnelle, ce qui n'a aucune valeur. Mais pourquoi ne l'élèverait-on pas au rang d'une chose sacrée, en y voyant un moyen d'union presque mystique avec la nature? « Certes, s'il y a quelque chose d'horrible, c'esl <lc chercher du plaisir dans l'ivresse. Mais si on ne cherche qu'à aider l'extase par un élément matériel tirs noble, et qui a suscité de si nobl< >s chants, c'est tout autre chose2. » N'y a-t-il pas là comme l'annonce du dithyrambe sur les vins français qui « oui exercé dans le inonde un apostolat de bonne humeur et d'humanité » ?
Il faut répondre : oui et non. Oui, il y a là. semblct-il, une idée que Renan n'aura qu'à reprendre en des ternies presque identiques. Non. il ne se répétera pis purement et simplement. D'abord, le ton. de naïvement enthousiaste, sera devenu sceptique cl détaché. Ensuite, la signification profonde de l'idée aura changé; les mots seront les mêmes, mais ils n'auront plus le même sens. Renan, quand il écrit L [venir de lu Science^ rêve une idéalisation progressive de la nature qui sera précisément l'œuvre de la science ; et il espère que, par la diffusion de la culture générale, tous les hommes deviendront capables de ces plaisirs raffinés, presque désintéressés, et qui seront une forme de la communion avec l'infini. Dans la dernière période de sa vie, il ne croit plus à tout cela. 11 n'attend plus le mol de la
i. L'Avenir de la Science, p. 355.
a. Ibid. . p. Jo5.
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grande énigme : il soupçonne qu'on ne le saura jamais. Quelque temps il a pensé que, si le secret du monde nous est caché, du moins l'histoire nous révèle en l'homme « un instinct transcendant qui le pousse vers un hut supérieur ». Puis il s est demandé si l'humanité a raison de se confier à ces voix intérieures qui lui parlent d'un au-delà mystérieux ; et il a répondu que, finalement, il ne savait rien de rien.
Dès lors, Renan ne trouve plus aucun fondement pour sa morale. Et il exécute des variations infinies sur le thème que Prospero a développé devant ses disciples. (( Vu l'incertitude où nous sommes de la destinée humaine, ce qu'il y a encore de plus sage, c'est de s'arranger pour que, dans toutes les hypothèses, on se trouve n'avoir pas été trop absurde. De la sorte nous ne serons pas des saints, mais non plus nous ne serions pas des dupes... » Le public déconcerté lui pose les questions toutes naturelles d'IIilarius et Renan reproduit à satiété, dans toutes ses préfaces, les réponses de Prospero : « Alors si la vie était à recommencer, avec la vue claire que vous avez maintenant de bien des choses, vous la recommenceriez sur de tout autres bases? — Non, je referais juste ce que j'ai fait. — Je ne vous comprends pas. Une de vos délicatesses est de ne pas vouloir paraître payer des services réels en fausses lettres de change sur un royaume de Dieu problématique. Mais alors pourquoi en parlez-vous ? Et si l'on vous prenait au mot? — C'est peu à craindre. Quand je dis ces choses-là, je sens bien que nul de mes auditeurs ne sera tellement frappé de mes preuves, que cela le porte à se priver d'aucune sensation douce. Sans cela, j aurais des scrupules d'avoir été cause que quel-
Philosophie morale. i5
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que brave homme ail diminué, pour avoir pri^ trop au sérieux mes raisonnements, la somme de jouissances qu'il aurait pu goûter. — La science ne peul être sérieuse, si le monde, qui en es1 l'objet, est frivole. Or,
vous avez pris la science au sérieux. Vous y avez sacrifié les récompenses el les joies les plus légitimes. — C'est justement pour cela que je mets la plus grande réserve à recommander aux autres la voie que j'ai suivie. La vertu est une gageure, une satisfaction personnelle, qu'on peut embrasser comme un généreux parti ; niais la conseiller à autrui ! qui l'oserait ' P. . . )) A partir de ce moment — de ce moment dialectique — on ne peut plus parler d'une morale de Renan.
Ce que nous avons étudié jusqu'ici pourrait se définir la méditation prolongée de Renan sur l'attitude qu'il lui convient d'avoir en face de la vie. Mais, dans cette méditation, l'homme était supposé seul, s interrogeant sur ses devoirs personnels, cultivant la noblesse de son âme, ignorant s'il y a autour de lui d'autres hommes et ce qu'ils l'ont. Il est artificiel, pourtant, de rêver sur la vie morale sans avoir l'air de se douter qu'elle se transforme toujours, à un moment donné. en vie sociale et même qu'elle suppose forcément une certaine conception des rapports que les hommes doivent avoir entre cu\. Renan n'a pas oublié ce problème.
i. L'Eau de Jouvence, p. 61, 6a, <ii>.
Quel est, pour lui, le but de la société? Il répond : u Aux yeux d'une philosophie éclairée, la société est un Tait providentiel ; elle est établie, non par l'homme, mais par la nature elle-même, afin qu'à la surface de notre planète se produise la vie intellectuelle et morale. L'homme isolé n'a jamais existé. La société humaine, mère de tout idéal, est le produit direct de la volonté suprême qui veut que le bien, le vrai, le beau, aient dans l'univers des contemplateurs ' • » La conséquence de cette définition est qu' « on n'est pas homme pour avoir la figure humaine ou pour raisonner sur quelques sujets grossiers à la façon des autres. On n'est homme qu'à la condition de la culture intellectuelle et morale2. » Et le corollaire, c'est que la plupart des êtres à qui l'on donne pourtant ce nom ne sont pas des hommes. Au temps de sa jeunesse, Renan trouve que de cette constatation devrait sortir, pour le philosophe, une vive douleur : « C'est sans doute un lamentable spectacle que celui des souffrances physiques du pauvre. J'avoue pourtant qu'elles me louchent infiniment moins que de voir l'immense majorité de l'humanité condamnée à l'ilotisme intellectuel5. »
Renan est alors démocrate dans le sens que voici. La haute culture de 1 humanité ne saurait avoir de solidité qu'en tant que réalisée par les individus ; et, par conséquent, le but est manqué si une civilisation, quelque élevée qu'elle soit, n'est à la portée que d'un petit nombre. « Le but ne sera atteint que quand tous les hommes auront accès à celte véritable religion et
i. La Réforme intellectuelle et morale de la France, p. 2 h?..