‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 58 sur 72 · Feuilles détachées, p · texte numérisé non relu

Feuilles détachées, p

3. L'Eau de Jouvence, p. 07-58. 4- Le Prêtre de Némi, p. 108.

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qu'un peuple fanatique ; car les niasses immorales ne sonl pas gênantes, lundis que les masses fanatiques abêtissent le monde, el un monde condamné à la bêtise n'a plus de raison pour que je m') intéresse ; j'aime anlanl le voir mourir1. » Le dernier mot de l'aristocratisme renanien estla négation même de toute morale sociale.

Nous arrivons au terme de notre étude. Nous sommes maintenant en état de voir quelle a été, dans les problèmes de morale et de politique, la loi de la pensée de Renan. Il a quitté le séminaire parce qu'il ne pouvait plus, en pleine sécurité intellectuelle, admettre le système d'idées qu'on lui proposait comme absolument vrai. Mais il est poursuivi parla nostalgie d'une révélation extérieure et infaillible. Il faut que celle qu'il a perdue soit remplacée par une autre ; ce sera la révélation absolue et définitive de la science. Ce n'est pas la personne humaine, en tant que personne, qui a une valeur infinie ; c'est la science dont la personne humaine peut posséder une portion. El remarquons la conséquence. Si l'on part de la personne et de son caractère sacré, on réclame, du même coup, la totale liberté de la science. Car entraver celle-ci, si peu que ce soit, ce n'est pas seulement porter atteinte à une œuvre qui n'existe pas encore: c'est violer le droit actuel et vivant du sujet moral qui travaille à cette œu-

i. L'Avenir de la Science, préface, [». s.

vrc. Si l'on pari de la science, comme d'une entité mystérieuse qui aurait des droits, l;i personne n'a de valeur que dans la mesure où elle reçoil un rayon de cette science, une sorte d'investiture de l'esprit. Dans le premier cas. l'épanouissement de la vie intellectuelle est une des obligations primordiales de l'individu comme de la société ; mais il l'est comme une conséquence des droits et des devoirs de la personne. Dans le second cas, l'épanouissement de la vie intellectuelle est poursuivi pour lui-même. Pourvu qu'il soit intense et grandiose, peu importe le nombre des individus qui y participent. Tant pis si, pour qu'il soit très brillant, il vaut mieux un petit nombre d'élus que la vocation universelle des bumains !

On pourrait représenter par deux noms les deux termes de cette antithèse : Quinel et Renan. En célébrant la mémoire d'un Quinet, une démocratie honore son principe même qui consiste à proclamer le droit égal de toutes les personnes. « Renaniser » en morale cl en politique serait pour elle une façon souriante de se suicider. Et pourtant doit-elle tenir absolument rigueur à Renan pour son aristocratisme ?

Dans une question de ce genre, il n'y a rien de plus faux que le principe du « toutou rien ». Il est possible — et celui qui parle ne s'en fait pas faute — de trouver à reprendre dans l'œuvre de Renan, de faire des réserves très graves sur sa méthode philosophique, de ne pas admettre tous les résultais de son enquête historique, de trouver très peu profondes plusieurs de ses conclusions métaphysiques ou religieuses, de regretter, souvent comme légers et parfois comme peu séants, certains traits de son ironie, de répudier avec énergie celle

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forme de dilettantisme que I on a pu nommer o renannienne » el qui risquerait d'être mortelle à la Fois pour la vie morale îles individus el pour le progrès social d'un peuple. Mais, cela dit. il n'e-l pas vrai que notre démocratie ne doive U la mémoire de Renan aucune gratitude.

Renan a d abord donné, en dépit de bien des boutades lâcheuses, un bel exemple de fidélité à l'idéal qu'il avait conçu. Il écrivait, 1<' 5 septembre [846, à son intime ami : « Au moment où je marchais à l'autel pour recevoir la tonsure, des doutes terribles me travaillaient déjà;... mais je prends Dieu à témoin de la pensée intime qui m'occupait el du vœu que je lis au fond de mon cœur. Je pris pour mon partage cette vérité qui est le Dieu caché ; je me consacrai à sa recherche, renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce <pii peut éloigner l'homme de la tin sainte el divine à laquelle l'appelle sa nature. » Renan ajoutait à propos des paroles mêmes de celle promesse : (( Mors seulement elles nie seront un reproche quand, prostituant ma pensée à des soins vulgaires, je donnerai ma \ic à un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et préférerai les jouissances inférieures à la sainte poursuite du beau et du vrai... L'homme ne peut jamais être assez sur de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer à la vérité, quelle qu'elle soit, el de disposer son cœur à la suivre partout où il croira la voir,

dût-il lui en couler les plus pénibles sacrifices. » Il faudra il être aveuglé par le parti pris pour disputer à Renan UT mérite d'avoir tenu son engagement. De lels exem-

LA MORALE ET LA POLITIQUE DE RENAN 2 l\ I

pies sont toujours bienfaisants ; et il serait temps que les hommes d'opinions les plus opposées consentissent à se rendre justice sur ce point les uns aux autres. Car. de tontes les vertus dont une démocratie a besoin, une des plus précieuses — et en même temps une des plus rares à cause de l'amour de la popularité — est la sincérité absolue.

Renan a. de plus, rendu un service direct à la démocratie dans les heures mêmes où il l'aie plus combattue, et en soutenant des thèses qu'une démocratie ne pourra jamais accepter. Ce qu il a reproché aux principes de 89. c'est de renfermer « comme conséquence rabaissement des choses de l'esprit et de la culture libérale » : c'est d' « amener le despotisme des intérêts matériels et. sous prétexte d égalité, la dépression de tous2». Il esl clair que notre peuple, sous peine d'une banqueroute, ne renoncera pas à ces principes. Mais il est bon (pi 'on lui ait constamment rappelé que. mal entendus et mal appliqués, ces principes pourraient être désastreux. 11 est bon qu'un penseur à la voix charmeuse lui ail répété sur tous les tons que les progrès industriels ne sont pas tout, qu'ils ne sont même pas l'essentiel, qu'il s'agit, non pas d'organiser l'accession de tous à la jouissance des biens physiques, mais d'affranchir les hommes des servitudes matérielles pour les rendre capables de la vie supérieure, que l'épanouissement de l'esprit esl au-dessus de toutes les acquisitions du confortable et que le grand devoir d'une nation libre est <!<• favoriser toujours plus les efforts désintéressés de la

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