‹ Études sur la philosophie morale, au XIXe siècleChapitre 59 sur 72 · Essais de Morale et de Critique, préface, p. xr · texte numérisé non relu

Essais de Morale et de Critique, préface, p. xr

Philosophii; morale.

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haute culture. Renan a défendu celle idée avec une inlassable énergie. Il a cru que, -don toutes probabilités, une démocratie ne comprendrait jamais rien aux vérités qu'il tenait à proclamer. Sur ce point connue sur d'autres, il s'esl trompé. Cesl pourquoi, au pied de la statue de Tréguier, parmi des acclamations souvent naïves, dont quelques-unes ne s'adresseront pas toujours à ce qu il \ eut de meilleur en Renan et donl quelques

autres feraient doucement sourire le philosophe, on \ erra Caliban apporter son hommage. Galiban méconnu et reconnaissant .

Par Henri Lichteniserger, Professeur à la Faculté îles lettres de Nancy.

Je me propose, dans cette conférence; d'esquisser dans ses grande lignes la conception générale de la vie que Nietzsche se proposait d'exposer sous une forme systématique dans le grand ouvrage « La Volonté de puissance, Essai d'une transvaluation des valeurs » auquel il travaillait entre 1886 et 1888 et dont les matériaux épars viennent d'être réunis et publiés par les soins du Nietzsche-Archiv. Je n'entends pas, aujourd'hui, discuter ni juger cette philosophie, mais simplement en dégager les tendances essentielles et voir à quelles aspirations de l'âme moderne elle répond. Je suis loin de nier que beaucoup de motifs d'ordre assez peu relevé on pu contribuer au succès actuel de Nietzsche. L'arrivisme brutal qui poursuit le succès à tout prix et par tous les moyens, le dilettantisme esthétique prêt, selon la formule connue, à sacrifier de vagues humanités à un beau geste, l'aristocratique orgueil de caste qui dénie hautainement à la foule le droit à la culture et au bonheur, l'anarchisme littéraire et la « décadence » moderne ont pu, à des titres divers, se réclamer de Nietzsche ; et je suis très loin de vouloir affirmer que la faveur avec laquelle sont accueil-

2 \ \ LA PHILOSOPHIE MORALE W \l\ SIBCL1

lies aujourd'hui les idées de Nietzsche doive être nécessairement interprétée comme un symptôme «le tout point favorable, comme un indice de 1 essor nouveau de noire génération vers un idéal supérieur. Je ne oie

pas la légitimité possible de bien des attaques dirigées contre Nietzsche soit par ceux (jui croient pouvoir apporter à l'humanité un nouveau dieu, soit par ceux qui se font contre ses négations les champions des anciennes croyances. Je crois, néanmoins, d'autre part, que son succès n'a pas sa soiirce uniquement dans ces tendances plus ou moins malsaines de l'époque contemporaine, mais aussi et surtout dans certaines aspirations profondes, sincères et généreuses de notre temps. Je ne conteste pas qu'il puisse à certains égards être nécessaire de combattre les idées de Nietzsche. Mais j'estime aussi qu'on peut, dans sa philosophie bien comprise, trouver L'expression d'une personnalité vraiment élevée, qui incarne et résume en elle avec une rare puissance quelques-uns des traits les plus significatifs de l'âme contemporaine. Et c'est de ce point de vue quo je voudrais l'étudier aujourd'hui.

Le principe dernier sur lequel Nietzsche prétend fonder sa philosophie définitive est. comme on sait, la volonté de puissance. Noyons donc, tout d'abord, comment il définit cette volonté de puissance dans les esquisses delà « Transvaluation ' ».

Lorsque, poussé par une conscience intellectuelle de plus en plus exigeante, l'homme d'aujourd'hui s'efforce

i. Je me suis servi, à diverses reprises, au cours de cette étude, d'un article publié dans la Revue <lc Paris du l5 u\iil 190a.

de dissiper le voile d'illusions qui lui dissimule la réalité, l'univers lui apparaît en fin de compte comme un « devenir » absolu où il n'y a ni une substance permanente qui « devient » ni un but final vers lequel tend l'évolution, — comme un chaos où il n'y a ni être, ni unité, ni ordre, ni logique, ni finalité. C'est une succession de combinaisons qui se déroule indéfiniment, qui ne signifie rien, qui n'aboutit nulle part, qui résulte du jeu mathématique et inintelligent des forces qui agissent les unes sur les autres, réalisantau hasard un certain nombre de groupements possibles. Le devenir est entièrement vide de sens: on ne peutledire ni «intelligent)) ni « inintelligent », ni « bienveillant » ni «impitoyable » : il est souverainement indifférent, amoral; il ne poursuit aucune fin et Nietzsche vante son « innocence1». 11 n'est pas soumis à la « nécessité)), au «déterminisme» : toute chose y est, sans doute, nécessaire en ce sens qu'elle est ce qu'elle est et non autre chose ; mais elle n'obéit à aucune «loi», elle ne suit aucune «règle2». Le devenir est foncièrement inintelligible, «informulable, faux, contradictoire» ; il échappe aux prises de notre pensée ; « devenir et connaissance s'excluent l'un l'autre3».

Tout ce que l'on peut affirmer du devenir, c'est qu'il résulte en dernière analyse d'un « dombat » entre des énergies, des volontés rivales qui se mesurent incessamment les unes aux autres et luttent pour la suprématie \ Cette volonté de puissance qu'on retrouve

i. Werke (éd. grand in-8°), V, 1 47 s.

•>. XV, 285 s., 289, 3i5.

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